9. France, Juin 2003
Bien sûr, il y a de nombreuses fois dans notre vie où nous expérimentons, chacun à notre niveau, des états de conscience différents de l'ordinaire. Où nos sens sont exacerbés, où nous nous sentons plus intensément ancrés dans le présent, où nous pouvons éprouver une joie sincère, profonde et parfois même extatique de nous sentir authentiquement reliés à nous-mêmes. Où nous pouvons être nous-mêmes, et où notre connexion avec notre environnement est plus intime, comme en symbiose avec tout qui nous entoure.
Nulle obligation de se référer à une pratique spirituelle ou religieuse pour éprouver cela ! Même si, pour celui qui expérimente cet état d'être particulier, plus conscient de tout ce qui se manifeste, cela puisse revêtir une dimension extrêmement précieuse, pouvant lui conférer un caractère sacré. Qu'on l'appelle état de grâce, instant magique, expérience numineuse,... peu importe ! : ce qui compte, c'est cette manière dont on est touché subtilement, où on vibre et où on s'expérimente différemment.
La musique, pour moi, est un puissant vecteur d'harmonisation intérieure. Je peux percevoir cette conscience acutisée lorsque j'écoute un artiste qui sait me transporter dans une toute autre dimension. Chaque note, chaque parole, chaque émotion qu'il communique résonne alors en moi de manière décuplée, dans une vigilance de tous les instants.
Egalement en m'exerçant à la guitare, je répète les mêmes morceaux pour améliorer la fluidité de ce que je joue et la justesse de ce que je chante, afin d'espérer produire un morceau propre et sans accroc. Arrive alors parfois cet état très subtil où la musique se met à parler à travers moi, où les accords et le rythme trouvent d'eux-mêmes leur juste place et leur intensité. Une émotion très particulière me gagne alors, et me permet de faire complètement corps avec ce que je joue, de vivre ce que je chante, de vibrer de tout mon être avec cette musique que je produis.
J'en ressors ému, et même parfois bouleversé. J'éprouve la conviction intime d'avoir touché à l'essence de quelque chose, qu'une dimension plus authentique de mon âme est parvenue à exprimer, et cela me remplit d'une affectivité profonde et sincère qui m'invite au silence et au recueillement. Comme un état de grâce, révélant un caractère sacré.
La danse et l'art dans sa globalité sont également des zones d'exploration de certaines facettes de ces états. Je dirais même qu'on peut y accéder à tous moments, en toutes circonstances et dans toutes activités, y compris en faisant le ménage ou la vaisselle. Car il s'agit avant tout d'être là, présentement, dans la pleine réceptivité à tout ce qui se manifeste autour de nous, en laissant notre mental à sa juste place d'outil. Être, et non pas faire, par l'agir ou la pensée. Ou plutôt penser, agir, tout en restant relié à cette conscience d'être.
Etre en présence du beau, du grandiose, de l'immensité, nous appelle à ces états. Que nous soyions devant un tableau qui nous émeut, une œuvre architecturale qui nous impressionne, assis devant un feu qui crépite, face à l'immensité de la mer, au sommet d'une montagne ou en train de perdre notre regard dans les étoiles, nous avons probablement tous connu, d'une manière ou d'une autre, la saveur spéciale que revêtent ces moments, leur caractère intemporel qui transcende les frontières conventionnelles de l'espace et du temps, et qui nous conduit à une perception différente de notre propre identité. Notre manière d'être au monde est alors différente.
Mais nous savons aussi tous qu'il y a coucher de soleil et coucher de soleil ! Et que, bien plus que la beauté du spectacle en lui-même, qui n'est lui-même qu'une invitation à la contemplation, il s'agit avant tout de notre disposition d'esprit à accueillir ce moment, à être présent pleinement à cet instant, qui en déterminera le caractère véritablement magique et transcendant. De là apparaît une interaction très singulière, où nous cessons de nous penser indépendant du reste, où nous cessons de nous projeter dans le passé ou le futur, et où nous redevenons partie intégrante d'un Tout avec lequel nous entrons à l'unisson.
Dans ce questionnement existentiel qui m'habite sur le sens de notre présence dans le monde, je commence à m'intéresser depuis le début d'année au Bouddhisme. Cette voie d'exploration me permet de m'initier aux Sagesses Orientales, auxquelles je me sens appelé depuis plusieurs mois déjà.
La découverte fondamentale de Siddhartha Gautama, prince népalais qui a tout quitté pour chercher le remède à la souffrance des hommes, celui qui deviendra ensuite Bouddha, est celle des Quatre Nobles Vérités.
La première est la Vérité de la souffrance : tous les êtres humains souffrent ; cette souffrance est inhérente à notre existence conditionnée. Puis vient la Vérité de l'origine de la souffrance : la cause de nos malheurs est notre avidité, ce désir ardent et insatiable d'éprouver des phénomènes impermanents. La troisième Vérité est celle de la possible cessation de la souffrance : il existe un état d'extinction de toutes les souffrances, que l'on appelle le Nirvana. Enfin, la dernière Vérité définit le chemin vers la cessation de la souffrance : il y a une voie d’accès à cet état de quiétude absolue, qui est précisément la voie de l’enseignement du Bouddha, que l'on appelle le dharma.
Le Bouddha parle ainsi de l'Illusion Fondamentale à l'origine de toutes nos souffrances : il s’agit de l'illusion de l'ego. L’ego, c’est cette impression inadéquate d’exister en tant qu’individu stable, permanent et séparé du monde. Le monde n'est qu'une entité unique et dynamique, en perpétuel changement. Mais l'esprit humain, pour se rassurer, tend à découper ce monde en entités distinctes et statiques pour mieux l’appréhender. De là naît l’ego, qui coupe le monde en deux : moi, et le reste. Et de cette scission fondamentale naît l'avidité de tout ce qui nous manque, responsable de toutes nos souffrances.
Il n'exclut pas pour autant l'utilité de cette illusion qu'est l'ego dans notre vie de tous les jours ! A la condition d'avoir conscience qu’il ne s’agit que d’une construction fictive, qui n'a pas de véritable réalité en soi. Sinon, c’est la confusion, et la cause de nombreux pièges dans lesquels nous pouvons tomber.
Le Bouddha prône alors la Noble Voie Octuple qu'il enseignera à ses disciples : la compréhension juste ; la pensée juste ; la parole juste ; l'action juste ; les moyens d'existence justes ; l'effort juste ; l'attention juste ; et la concentration juste.
Fortement impressionné par la profondeur de ce que je découvre, en s'appuyant sur une argumentation toujours très claire et logique qui se rapproche plus de la pensée philosophique grecque que du dogmatisme chrétien, je comprends que cet enseignement ne peut se restreindre à une compréhension intellectuelle des choses. Il repose d'abord et avant tout sur une expérience directe, que l'on peut contacter à travers une pratique assidue de la méditation. Alors, je me rends en centre bouddhiste puis au dojo Zen pour en apprendre les bases. Ensuite, seul dans ma chambre, je m'astreins à cette discipline de l'esprit.
Assis en tailleur sur un coussin, position droite, yeux mi-clos, les mains rassemblées en dessous de mon nombril, je pose ma respiration. Inspiration profonde. Expiration. Inspiration, expiration. Je focalise mon attention au niveau de mes narines, perçois l'air plus frais qui rentre, l'air plus chaud qui en ressort. Me concentrer sur cette respiration cyclique me sert d'ancrage pour fixer mon attention.
Bien sûr, mon esprit repart très vite dans ses pensées. Ne pas m'en offusquer. Ne pas me dire que je n'y arrive pas. Ne pas juger. Simplement constater cet égarement de la pensée, ne pas suivre le fil de ses idées, l'observer avec détachement et me dire simplement que ce n'est pas le moment pour ; et revenir à ma respiration. Cela dure cinq, peut être dix secondes, et de nouveau mes pensées reprennent le dessus. Il s'agit alors de revenir et revenir, inlassablement, sans m'agacer, avec douceur et bienveillance, à ma respiration.
J'ai mal au dos. Je ne me sens pas confortable, cela me gratte puis me chatouille au visage. Je me sens impatient, je me sens bouillonner : j'ai tant de choses à faire dans la journée ! Il s'agit de ne pas fuir ce qui se manifeste, mais d'accueillir ces sensations et ces émotions telles qu'elles se présentent, tout en les considérant pour ce qu'elles sont : de simples productions mentales passagères. Rester dans cette position d'observateur de ce qui se passe en moi, accepter tout ce qui se manifeste, car tout est juste, tout a sa raison d'être. Ne rien rejeter, ni ne m'attacher à rien.
Méditer n'est pas de la relaxation. Ce n'est pas chercher à être bien ! C'est éviter de réagir à ce qui me traverse, n'éprouver ni désir ni aversion envers un quelconque état. Simplement l'accueillir, me laisser traverser, laisser partir, et revenir ensuite à la respiration. Car tout est temporaire et impermanent. C'est mon attachement et ma manière de réagir face à elles qui entretient mes pensées et mes émotions, les faisant perdurer dans le temps. Je les laisse donc être, et me rends compte qu'effectivement, elles s'évaporent ensuite d'elles-mêmes, à la condition que je ne leur accorde pas d'importance particulière.
Arrive progressivement un apaisement du flux de mes pensées. J'élargis alors mon attention à ma position, à la droiture de mon dos que je redresse, aux points de pression au niveau de mes fesses, de mes genoux et de mes pieds avec le sol, de mes mains posées sur mes cuisses. Je les observe, je les note, je corrige éventuellement ma position, puis je déplace mon attention sur une autre partie de mon corps. Je pratique ainsi un scanner corporel, en observant successivement l'état de crispation de ma tête et de mon visage : je relâche les tensions que je perçois, qui traduisent une réaction de mon corps. Puis viennent le cou, les épaules, les bras. Le buste, le dos, les jambes. Je ne juge pas, je constate, je dissous, je passe à la zone suivante. Puis je reviens à ma respiration.
Je me sens désormais mieux habiter mon corps. Je me sens plus conscient de son état, de tout ce qui l'anime intérieurement. Je peux le parcourir, de haut en bas et de bas en haut, pour simplement observer l'état dans lequel il se trouve, à chaque endroit. Je peux ainsi corriger une posture, prendre conscience d'une tension, d'une douleur ou d'un inconfort, d'une sensation agréable également. Simplement la noter, et poursuivre ce travail de conscientisation de tout ce qui se manifeste en moi-même. Si des pensées ou des émotions rejaillissent, positives ou négatives, je les observe également mais je ne les suis pas, je ne m'attarde pas dessus. Je les laisse venir, puis s'en aller.
Cet état atteint, je peux élargir encore plus ma conscience à ce qui m'entoure. Je porte mon attention sur ce qui se situe au delà de mon enveloppe charnelle, à ce que j'en perçois à travers mes sens, et notamment ma peau. La fraicheur de l'air, son mouvement, la texture du sol, les bruits qui se manifestent. Des sensations plus subtiles apparaissent, et je ressens désormais mon environnement comme une présence, une présence vivante dont je fais partie.
J'inspire lentement...
J'expire profondément...
Je suis désormais pleinement dans le moment présent. L'esprit apaisé, ouvert, réceptif, je me sens relié, en connexion avec ce qui m'entoure.
Et je savoure chaque fraction de cet instant…. …. ….
Tandis que ma respiration se poursuit…. …. ….
Je me dis que je pourrais rester longtemps dans cet état où plus rien ne compte que la simple présence. Mes impératifs de la journée, mes préoccupations du moment,... Mais rien que d'évoquer cela et je commence déjà à m'éloigner de cet état si particulier ! Seul compte le fait d'être là, juste là, complètement là, entièrement présent à ce qui est.
J'ouvre les yeux. Je regarde les différents éléments qui composent la scène devant moi. Le simple fait de vraiment les observer leur donne une saveur différente : car j'y apporte désormais une qualité d'attention complètement renouvelée. Je regarde la bougie allumée... Je plonge mon regard dans sa flamme... Et je continue de respirer.
Au bout d'un moment, je prends la décision de clore ma méditation. Je joins mes deux mains en signe de prière. J'inspire profondément. Puis j'expire profondément, en déplaçant mes mains successivement en regard de chacun de mes chakras. Je m'incline en avant, comme une marque de respect et de reconnaissance pour cet instant que je viens de vivre.
Je souffle la bougie, me dégourdis les jambes. Enfin, je me relève, lentement, en posant l'intention de revenir le plus souvent possible à ma respiration dans la journée. Notamment lorsque je sentirai que mon esprit commence à nouveau à s'emballer.
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Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.
Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.
Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.
Après...n'hésitez pas à partager !
Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !
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