Le palier insomniaque
Il remarqua que la lumière du quatrième restait allumée en permanence.
Même tard le soir, quand il rentrait et que tout l'immeuble dormait, la fenêtre de la cage d'escalier brillait dans l'obscurité, projetant son rectangle jaune sur la cour intérieure. Au début, il pensa qu'un locataire de cet étage avait simplement oublié d'éteindre en sortant, ou que la minuterie était cassée et restait bloquée en position allumée.
Mais les jours passèrent, puis les semaines, et la lumière ne s'éteignait jamais. Il voulut vérifier de lui-même un matin. Il se rendit au quatrième palier et contrôla le bouton de la minuterie. Rien de particulier, le même interrupteur rond qu'aux autres étages, avec son petit point lumineux qui indiquait qu'il était en position marche. Il appuya dessus, entendit le clic familier, mais la lumière resta allumée. Il appuya plusieurs fois de suite, sans résultat. Le néon au plafond continuait de briller avec cette intensité blanche et froide qui donnait au couloir un aspect d'hôpital.
Il en parla au gardien de l'immeuble, un homme âgé qui s'occupait du bâtiment depuis trente ans avec sa femme et qui connaissait chaque recoin, chaque tuyau, chaque fil électrique. Bien qu'il résidait au troisième, ce dernier ne semblait ni être au courant, ni être dérangé par cette lumière. Le gardien monta avec lui, glissa minutieusement ses lunettes rondes sur son nez, examina la minuterie, puis secoua la tête. Il dit qu'il allait appeler l'électricien, que ce n'était pas normal, qu'il y avait peut-être un court-circuit quelque part dans le circuit.
Mais l'électricien ne vint jamais, ou peut-être vint-il et ne trouva rien, et la lumière resta allumée.
La nuit, depuis son appartement du cinquième, il voyait ce rectangle lumineux dans la cour et développait une nouvelle addiction pour cette fenêtre qui ne s'éteignait jamais alors que tout le reste du bâtiment était plongé dans le noir. Il se demandait combien ça coûtait en électricité, qui payait cette lumière permanente, et si les autres locataires ou même le propriétaire avaient remarqué. Mais personne ne disait rien, et la lumière continuait de briller, nuit après nuit, comme si le quatrième étage avait décidé de rester éveillé pendant que le reste de l'immeuble dormait.
Il commença à observer plus attentivement cet étage quand il passait devant l'immeuble. Au départ et au retour du travail, comme un rituel. Les deux portes d'appartement étaient toujours fermées, aucun bruit ne filtrait de l'intérieur, aucun signe de vie. Le palier restait immobile sous cette lumière qui ne vacillait jamais ni faiblissait jamais, et semblait puiser son énergie d'une source inépuisable, quelque chose d'immuable dans un bâtiment qui change sans cesse.
Un soir, il s'arrêta au quatrième, appuya sur les sonnettes et frappa aux portes, mais personne ne répondit. Les appartements étaient peut-être vides, leurs occupants absents, ou simplement sourds à tout ce qui venait de l'extérieur. Il décida de rester là, sur le palier, pour voir ce qui se passerait. Il s'assit sur les marches, observa le couloir éclairé, puis attendit.
Les heures passèrent, minuit, une heure, deux heures, et la lumière ne changea pas, ne faiblit pas, et ne donna aucun signe de vouloir s'éteindre. Il entendit des bruits dans les étages au-dessus et en dessous, des portes qui s'ouvraient et se fermaient, des pas dans les escaliers, la vie normale de l'immeuble qui continuait autour de lui pendant que lui restait figé dans l’éclairage permanent du quatrième.
Vers trois heures du matin, il crut entendre quelque chose.
Un léger bourdonnement qui semblait venir des murs, ou peut-être du néon lui-même, une vibration à peine audible qui résonnait pourtant dans tout le palier. Il s'approcha de l'ampoule et leva la tête vers le tube fluorescent qui brillait au plafond. La lumière pulsait imperceptiblement, montait et descendait en intensité selon un rythme tellement lent qu'on ne pouvait le percevoir qu'en fixant longuement la source. C'était comme une respiration. Comme si le néon était vivant. Comme s'il pompait son énergie directement dans la structure de l'immeuble.
Il toucha le mur, sentit cette vibration se propager sous sa paume, puis remonter le long de son bras. Quelque chose circulait dans les câbles électriques, quelque chose de plus que du simple courant, une énergie qui maintenait cette lumière allumée malgré les minuteries, malgré les lois physiques qui auraient dû la faire s'éteindre, et il ressentait quelque chose de nouveau, quelque chose de grisant. Il retira sa main rapidement, monta les escaliers dans une panique silencieuse qu'il ne comprenait pas, en essayant de ne pas courir pour ne pas éveiller les soupçons. Il rentra chez lui, verrouilla sa porte, et essuya la transpiration de son front, adossé à sa porte.
Depuis, sans vraiment savoir pourquoi, il évite le quatrième étage. Quand il ne peut pas prendre l'ascenseur, il passe rapidement sous ce néon qui semble vibrer davantage à chaque passage, tête baissée. Il ne regarde pas le palier éclairé, ferme parfois même les yeux, et lutte pour ne jamais s'arrêter à ce niveau. Mais la nuit, de sa fenêtre, il observe toujours ce rectangle parfait de lumière dans la cour intérieure, cette fenêtre qui brille de mille feux sans interruption, et il se demande, inquiet, ce qui se passerait si un jour elle s'éteignait enfin, si l'immeuble pourrait continuer à fonctionner sans cette source d'énergie permanente qui pulse au cœur du bâtiment.
La lumière du quatrième étage continue de briller, et lui, inlassablement, lutte contre l'envie de s'y baigner.

Photo : Zorica @ Pexels.
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