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La dernière visite

La dernière visite

Published Feb 18, 2026 Updated Feb 18, 2026 Horror
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La dernière visite

Paul Mercier se tenait devant l'immeuble de sept étages qu'il avait dessiné vingt ans auparavant, une enveloppe blanche à la main contenant l'avis de démolition.


Le bâtiment se dressait contre le ciel gris comme une créature endormie qui allait bientôt disparaître, et il sentait dans sa poitrine cette douleur sourde que provoque le retour vers quelque chose qu'on croyait avoir laissé derrière soi. C'était un matin de novembre, l'air était humide et portait l'odeur du béton mouillé, cette odeur qu'il avait toujours associée aux chantiers et aux commencements.


Il avait trente-deux ans lorsqu'il avait terminé les plans, c'était son premier projet d'envergure, une résidence moderne avec de grandes baies vitrées qui devaient inonder les appartements de lumière naturelle. Il se souvenait de l'inauguration, de la fierté qu'il avait ressentie en voyant les premiers habitants découvrir les espaces qu'il avait imaginés, ces volumes ouverts qui devaient favoriser la circulation et créer une sensation de liberté. À l'époque, il pensait que l'architecture pouvait changer les vies, qu'un espace bien conçu portait en lui la promesse d'un quotidien meilleur. Il en était convaincu.


Il poussa la porte d'entrée qui grinça sur ses gonds rouillés, traversa le hall où les boîtes aux lettres débordaient de prospectus jaunis, et commença à monter les escaliers.


Le premier étage lui parut méconnaissable dès qu'il s'engagea dans le couloir : les murs avaient été repeints dans des couleurs qu'il n'aurait jamais choisies, un beige terne qui avalait la lumière au lieu de la renvoyer. Il s'arrêta devant la première porte entrouverte, jeta un coup d'œil à l'intérieur, et ce qu'il vit lui coupa le souffle.


Le grand salon ouvert qu'il avait dessiné avait été divisé en trois pièces minuscules, des cloisons de plâtre montaient jusqu'au plafond et créaient des espaces où la lumière ne pénétrait plus. Les baies vitrées avaient été obstruées par des rideaux épais, et le balcon qu'il avait pensé comme extension avait été vitré et transformé en débarras encombré de cartons. Il sentit quelque chose se serrer dans sa gorge, une sensation de perte qu'il n'avait pas anticipée.


Au deuxième étage, c'était pire encore. Les habitants avaient ajouté des murs partout où c'était possible, créant des chambres supplémentaires dans ce qui devait être des espaces fluides, et il constatait que chaque appartement était un labyrinthe de couloirs étroits et de portes qui se succédaient sans logique. La cuisine ouverte sur le salon avait été fermée par un mur en briques peintes, les comptoirs qu'il avait choisis avec soin avaient été remplacés par du bois bon marché. Il avançait dans les couloirs comme dans un cauchemar où tout ce qui avait été pensé, calculé, rêvé, avait été retourné contre lui.


Une vieille femme sortit d'un appartement au troisième étage, accompagnée d'un tintement discret, celui d'un trousseau de clés qu'elle tient dans la main et qu'elle glisse rapidement dans sa poche avant de lui parler. Elle le regarda avec cette méfiance que les gens réservent aux inconnus qui traînent dans les couloirs, et Paul se sentit obligé de se présenter. Il lui expliqua qu'il était l'architecte du bâtiment, qu'il venait pour une dernière visite avant la démolition, et quelque chose changea dans le regard de la femme, une lueur de compréhension mêlée de pitié.


"Ah, c'est vous qui avez fait ça," dit-elle en désignant vaguement l'espace autour d'elle, et il y avait dans sa voix quelque chose qui n'était pas tout à fait de l'accusation mais qui s'en approchait. "C'était beau, vous savez, au début. Mais invivable. Ces grands espaces ouverts, c'était joli sur les photos, mais on ne pouvait rien en faire. Pas d'intimité, pas de rangement, le bruit qui circulait partout. Alors on a fait ce qu'on devait faire. On l'a rendu humain."


Paul ne sut pas quoi répondre, il hocha simplement la tête et continua sa montée silencieuse. Les paroles de la femme résonnaient dans sa tête comme une condamnation. Rendu humain. Comme si son architecture n'avait jamais été pensée pour des êtres humains. Comme si toutes ces années passées à imaginer comment les gens allaient vivre dans ces espaces n'avaient été qu'une abstraction stérile déconnectée de la réalité. Il sentit son regard dans son dos pendant toute la durée de la montée, et quand il se retourna au palier du quatrième, le couloir du troisième était déjà vide. Ni menaçant, ni chaleureux, juste cette impression d'avoir été observé par quelqu'un qui savait déjà ce qu'il allait trouver en haut.


C'est au quatrième étage que quelque chose commença à changer. Les transformations qu'il observait devenaient de plus en plus étranges et difficiles à comprendre. Un appartement semblait avoir trois cuisines alors qu'il n'y avait manifestement pas la place nécessaire, et les comptoirs se succédaient dans des pièces qui auraient dû être des chambres.


Au cinquième étage, il dut s'arrêter pour reprendre son souffle, pas à cause de l'effort physique, mais parce qu'il sentait une oppression grandissante qui lui comprimait la poitrine. Les portes des appartements se multipliaient d'une façon qui n'avait aucun sens, il en compta sept d'un côté du palier alors qu'il n'aurait dû y en avoir que trois. Quand il jeta un coup d'œil par une porte entrebâillée, il vit un salon qui donnait directement sur un autre salon identique, et au fond de ce deuxième salon, une autre porte ouverte laissait apercevoir un troisième salon lui aussi exactement semblable.


Il referma rapidement la porte, sentit sa main trembler sur la poignée, et se dit que c'était la fatigue, le chagrin de voir son œuvre défigurée, que son esprit lui jouait des tours.


Au sixième étage, il crut voir les murs se déplacer d’eux-mêmes, comme si des cloisons se dressaient maintenant là où il aurait juré qu'il n'y avait rien quelques minutes auparavant. Les couloirs s'allongeaient, se rétrécissaient, tournaient dans des directions qui défiaient la géométrie qu'il connaissait.


Le septième étage était étonnamment désert, les portes étaient toutes fermées, et dans le silence complet, il entendait son propre souffle qui résonnait contre les murs. Il avança lentement, hésitant à continuer, et c'est alors qu'il aperçut au bout du couloir un escalier qu'il ne reconnaissait pas, un escalier qui montait vers un huitième étage dont il était pourtant certain qu'il n'existait pas dans ses plans. Mais il était là, incontestablement, et les marches de béton qui s'élevaient dans la pénombre semblaient l'inviter à continuer.


Il monta, une marche après l'autre, sentant sous ses doigts la main courante froide et rugueuse, et déboucha sur un palier baigné d'une lumière étrange qui semblait venir de nulle part. Il n'y avait qu'une seule porte, et sur cette porte, une plaque dorée portait l'inscription "Appartement témoin" dans une typographie qu'il reconnut immédiatement, celle de l'inauguration. La porte était entrouverte, la poignée brillait comme si elle venait d'être polie, et Paul sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine.


Il poussa doucement la porte et entra. L’appartement était exactement tel qu’il l’avait dessiné. Le grand salon s’ouvrait devant lui, baigné de cette lumière douce qui entrait par les immenses baies vitrées, et le mobilier était disposé comme sur les rendus qu’il avait présentés vingt ans plus tôt. Rien n’avait été déplacé, rien n’avait été altéré.


Il resta immobile sur le seuil. Quelque chose n'allait pas dans la perfection même de ce lieu, dans son immobilité absolue et dans le silence qui régnait. Il fit un pas en arrière, décida qu'il valait mieux partir, et c'est une fois redescendu de deux étages qu'il remarqua que le couloir avait changé.


Les murs étaient maintenant d'un blanc immaculé, les portes en trop avaient disparu, et le couloir s'étendait dans les deux directions comme ce corridor parfaitement symétrique qu'il avait dessiné il y a vingt ans. La panique commença à monter en lui mais il la repoussa, se dit que tout n'était qu'une illusion, et que s'il redescendait tout redeviendrait normal, comme ce couloir de sa création dont la perfection n'était plus à débattre. Il s'apprêtait à partir quand une pensée l'arrêta, une pensée qui venait de cette partie de lui qui avait toujours eu besoin de prouver, de démontrer, et de convaincre.


Et si c'était vrai ? Et si son architecture avait vraiment été parfaite ? Et si la vieille femme et tous les autres habitants s'étaient trompés, et si cet appartement témoin était la preuve que sa vision était juste ? Il se retourna et gravit les escaliers d'une énergie renouvelée pour se précipiter vers l'appartement. Il franchit à nouveau le seuil, et, cette fois, entra complètement, laissant la porte se refermer derrière lui avec un petit clic qui résonna dans le silence.


Au début, tout semblait normal. Tout était parfait. Il traversa le salon, caressa du bout des doigts le canapé dont le tissu était doux et intact, puis s'approcha de la cuisine ouverte où les comptoirs brillaient comme s'ils venaient d'être installés. Il ouvrit le réfrigérateur et le trouva vide mais propre, comme s'il n'avait jamais servi. Il sourit malgré lui, sentit une satisfaction étrange l'envahir : la confirmation qu'il avait bien fait, qu'il avait bien dessiné.


Puis il ouvrit la première porte, celle qui devait mener à la chambre principale. Il se retrouva dans la cuisine. Pas une cuisine similaire, mais exactement la même cuisine qu'il venait de quitter, avec le même réfrigérateur, les mêmes comptoirs, la même lumière. Il se retourna, mais ne vit qu'un mur blanc sans ouverture. La panique qu'il avait réussi à contenir jusque-là commença à fleurir dans sa poitrine.


Il courut vers une autre porte, l'ouvrit brusquement, et se retrouva dans le salon, mais ce n'était plus tout à fait le même salon, les meubles étaient disposés différemment, ou peut-être était-ce juste son imagination qui lui jouait des tours. Il ouvrit une troisième porte et tomba sur un couloir qui n'aurait jamais dû exister, étroit et sombre, qui s'enfonçait dans une direction impossible. Derrière lui, quand il se retourna, la pièce où il se trouvait n'était plus le salon mais une chambre qu'il ne reconnaissait pas.


Il se mit à courir, ouvrant porte après porte dans une frénésie grandissante, chaque ouverture le menait vers un espace différent, vers une pièce qui se transformait dès qu'il la quittait des yeux. Les portes claquaient derrière lui dans un vacarme assourdissant, il hurlait maintenant sans s'en rendre compte, hurlait des mots qui n'avaient pas de sens, et ses mains tremblaient tellement qu’il avait du mal à saisir les poignées.


Puis il ouvrit une dernière porte, trébucha, et faillit tomber. Il sentit soudainement de l'air frais sur son visage et réalisa qu'il était dehors, debout sur le trottoir devant l'immeuble. La transition avait été si brutale qu'il mit plusieurs secondes à comprendre ce qui s'était passé, plusieurs secondes pendant lesquelles il resta immobile, transpirant malgré le froid de novembre, le souffle court et le cœur battant à tout rompre. Tout cela n'avait il été qu'une course vers la sortie dont la folie lui avait épargné les marches ?


Il se retourna lentement vers le bâtiment, chercha le huitième étage qui n'aurait pas dû exister, mais ne vit que les sept étages qu'il avait dessinés vingt ans auparavant. Pourtant, juste avant de détourner le regard, il aperçut un balcon qui n'aurait pas dû être là, et une fenêtre en trop au troisième étage, entre deux pièces qui rompait le rythme de sa façade. Il lui sembla voir une lumière allumée derrière cette fenêtre supplémentaire, et une silhouette qui se tenait là sans bouger, tournée vers lui. Il ferma les yeux, les rouvrit, et ne vit plus que le bâtiment banal et condamné qu'il était venu visiter.


Il s'éloigna rapidement, les jambes tremblantes, une douleur sourde lui comprimant la poitrine. Dans sa voiture, il resta longtemps sans démarrer, les mains posées sur le volant, regardant sans les voir les gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur le pare-brise. Quelque chose avait changé en lui, quelque chose qu'il ne comprenait pas encore mais dont il sentait la présence comme on sent une fièvre qui commence.


Le soir même, assis à sa table de cuisine, il voulut dessiner pour se calmer, pour revenir à quelque chose de familier et de rassurant. Il prit une feuille blanche, sortit ses crayons, et commença à tracer les lignes d'un plan simple, une petite maison familiale comme il en avait dessiné des centaines. Mais ses mains tremblaient légèrement, et quand il regarda ce qu'il avait tracé, il réalisa avec un malaise grandissant que les proportions n'étaient pas tout à fait justes.


Il recommença, mais le résultat fut pire encore. Le couloir qu'il dessinait tournait sur lui-même dans un angle impossible, la cuisine se superposait au salon. Il froissa la feuille avec violence, en prit une autre, et se concentra pour tracer quelque chose de simple, de géométriquement correct. Mais ses doigts semblaient avoir leur propre volonté, ils ajoutaient des murs là où il n'aurait pas dû y en avoir et créaient des espaces qui se repliaient sur eux-mêmes.


Il abandonna finalement, rangea ses crayons, et alla se coucher avec la ferme intention d'oublier cette journée étrange. Mais le lendemain matin, quand il arriva à son agence et ouvrit sur son ordinateur le projet en cours, un petit immeuble de bureaux qu'il concevait pour un client important, il modifia les plans d'une façon qui n'avait aucun sens.


Ses doigts bougeaient presque d'eux-mêmes sur la souris, ajoutant des couloirs qui ne menaient nulle part, des pièces qui se chevauchaient dans l'espace, des escaliers qui montaient vers les étages du dessous. Il voyait bien ce qu'il faisait, il savait que c'était impossible. Ses associés passèrent derrière lui, jetèrent un coup d'œil à l'écran, et il vit dans leurs regards quelque chose qui ressemblait à de l'inquiétude.


"Paul, ça va ?" demanda l'un d'eux. Il hocha la tête, dit que oui bien sûr, qu'il testait juste quelques idées. Il ferma le fichier, promit de revenir à une version plus conventionnelle, mais quand il rouvrit le projet l'après-midi, il constatait avec stupeur qu'il avait été entièrement redessiné. Les modifications indiquaient simplement “Paul Mercier”.


Les jours suivants, ses clients commencèrent à refuser ses propositions. Les plans qu'il leur présentait étaient de plus en plus incompréhensibles et irréalisables, et il voyait bien qu'ils le regardaient avec cette expression polie qu'on réserve aux gens qui sont peut-être en train de perdre la raison. Mais Paul ne pouvait plus dessiner autrement, il avait essayé, vraiment essayé, mais chaque fois qu'il prenait un crayon ou qu'il ouvrait un logiciel, ses doigts créaient ces architectures qui défiaient toutes les lois qu'il avait apprises.


Un soir, il resta seul dans son bureau après que tous les autres furent partis. La ville s’étendait en contrebas dans la nuit. Il posa une grande feuille de papier sur sa table et se mit à dessiner sans chercher à contrôler sa main. Les lignes s’entrecroisaient, se repliaient sur elles-mêmes, et formaient des structures qu’il ne cherchait plus à comprendre.


Il se penchait de plus en plus près du papier, absorbé, immobile dans le cercle de lumière de sa lampe. Un sourire qu'il ne contrôlait pas tout à fait se dessina lentement sur ses lèvres.


Dehors, la ville continuait à vivre. Les gens rentraient chez eux dans des appartements aux formes conventionnelles. Paul, lui, dessinait.


Sans s'en apercevoir, il redessinait encore et encore cet immeuble de huit étages.






La photo d'illustration est de Darya Sannikova, sur Pexels.

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