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Souvenirs d'une vie vagabonde 2

Souvenirs d'une vie vagabonde 2

Published May 30, 2025 Updated May 30, 2025 Biography
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Souvenirs d'une vie vagabonde 2

1/ Kabylie — Retour à la terre et au cœur


Mon père, incapable de s’adapter à la vie en métropole, était retourné en Kabylie. La France l'étouffait : le béton, le silence des voisins, la grisaille. Là-bas, tout lui manquait — la chaleur humaine, les odeurs de la terre, la lumière du matin sur les collines d’oliviers. Alors il était reparti, seul, en espérant retrouver un peu de paix, de repères.

Et puis, un jour, on m’a envoyé le rejoindre. J’étais encore un enfant. Ma mère m’a mis sur un bateau, seule, sans explication véritable, avec autour du cou un petit mot écrit à la main, attaché par une ficelle, indiquant simplement un nom, une adresse, celle d’un oncle inconnu. Je ne parlais pas l’arabe. Les voix autour de moi résonnaient comme une langue étrangère, faite de sons sans sens, de visages sans repères. Je ne comprenais rien. Ni les gestes, ni les regards, ni les questions.

C’est un gendarme qui m’a remarqué, seul sur le quai, hébété, serrant le morceau de papier froissé comme une ancre. Il m’a parlé, doucement, lentement, mais je ne comprenais toujours pas. Alors il m’a souri, il m’a pris par la main, et il m’a emmené. Jusqu’à cette maison où vivait cet oncle dont je ne savais rien. Il m’a laissé là.

Chez l’oncle, l’accueil fut distant. Mais la terre, elle, m’a reconnue. L’air de Kabylie sentait le jasmin, les pierres chauffées par le soleil, la laine fraîchement tondue. Les femmes, droites et belles comme des statues de bronze, barattaient le beurre en chantant. Chaque soir, le chant d’Idir semblait monter des collines : « baratte, baratte le beurre ». Je le chantais moi aussi, à voix basse, les yeux dans les étoiles. Mais bientôt, une décision est tombée : ma mère voulait que je rentre en France. Pas par désir de me revoir, non. Mais pour une question d’allocations familiales. M’avoir près d’elle signifiait plus d’argent. Je n’étais qu’un numéro sur un formulaire, un enfant utile à l’administration. Mon père, entre-temps, était reparti en France. Il était à Marseille, cette fois, tenté une nouvelle fois par la métropole, comme on revient vers une blessure qu’on n’a pas su refermer. Mais il n’y trouvait pas plus sa place qu’avant, perdu entre deux rives, entre deux vies.




Ssendu (Idir)


Baratte ! Baratte ! donne nous du beurre blanc

Baratte ! Baratte ! pour que l’on remplisse le jarre

Baratte toi, baratte toi petit lait

Donne nous la motte de beurre espérée

Calebasse entre mes mains, c’est toi ma confidente

On connaît la faim mais le chant adoucit la misère

Nous venons baratter, ma calebasse instruite au bien

Mon babeurre sera brassé, séparé

Par la grâce de mon ancêtre

Baratte ! Baratte ! donne nous du beurre blanc

Baratte ! Baratte ! pour que l’on remplisse le jarre

Baratte toi, baratte toi petit lait

Donne nous la motte de beurre espérée

Calebasse, toi au moins tu entends les sanglots du cœur

Habituée à l’espérance, la parole est pesante

Nous sommes venus vers toi

Ma calebasse frisonne, elle me donne le beurre blanc

Que le cœur désir tant

Baratte ! Baratte ! donne nous du beurre blanc

Baratte ! Baratte ! pour que l’on remplisse le jarre

Baratte toi, baratte toi petit lait

Donne nous la motte de beurre espérée

Calebasse, ça suffit maintenant

Tu vois bien qu’il se fait tard

Je t’implore, récompense mes efforts

J’ai baratté avec mesure et précision

Le beurre flotte et frétille, j’ai eu une mesure et demi

Pour la vieille et ses petits

Baratte ! Baratte ! donne nous du beurre blanc

Baratte ! Baratte ! pour que l’on remplisse le jarre

Baratte toi, baratte toi petit lait

Donne nous la motte de beurre espérée


C’est une chanson qui me touche encore profondément. Parce qu’elle sent la terre, la maison, l’enfance.

J’étais bien. Je respirais enfin.


Mais bientôt, une décision est tombée : ma mère voulait que je rentre en France. Pas par désir de me revoir, non. Mais pour une question d’allocations familiales. M’avoir près d’elle signifiait plus d’argent. Je n’étais qu’un numéro sur un formulaire, un enfant utile à l’administration. Mon père, entre-temps, était reparti en France. Il était à Marseille, cette fois, tenté une nouvelle fois par la métropole, comme on revient vers une blessure qu’on n’a pas su refermer. Mais il n’y trouvait pas plus sa place qu’avant, perdu entre deux rives, entre deux vies.



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