J'obliquai Rue de la Muette
C'était un matin sans attaches qui, déjà, quittait les rives de l'été, avec de légères brumes annonçant l'automne. Sur Paris, le ciel avait sa consistance grise, glissant sur le zinc des toitures dans un silence cotonneux. Je n'avais rien à faire au Journal et la ville agissait sur mon humeur à la manière d'un repoussoir. J'ai pris une veste légère, des chaussures de toile et suis parti ne sachant guère où le jour me conduirait. J'aimais, dans un genre de léthargie, remettre mon destin au hasard - mais en avait-il jamais été autrement ? - et confier mes pas à la première idée venue. Le bus 27 arrivait Place d'Italie. J'y suis monté sans bien savoir où ce minuscule événement me conduirait. Il y avait peu de monde à cette heure matinale et le Jardin du Luxembourg dévoilait des teintes vert de gris. Depuis le Pont du Carrousel, la Seine se laissait voir avec de faux airs tranquilles, telle une rivière colorée à la hâte, s'enfuyant vers quelque palette impressionniste. Après "Opéra", le bus s'arrêta Gare Sant-Lazare. Un instant je demeurai devant l'accumulation temporelle d'Arman. Mais que pouvaient bien indiquer ces horloges au détour d'une existence : un flottement, un changement de direction, le simple balancement entre la vie et la mort ou bien l'imminence de quelque fait étonnant ? Un genre de fable tragique et l'empreinte resterait longtemps suspendue dans le vide. Les quais de Saint-Lazare dégorgeaient leur foule pressée en direction du métro. J'errai un moment sur l'aire de ciment gris, puis me dirigeai vers un panneau indicateur portant les noms de quelques destinations. Je ne sais pourquoi je choisis Maison-U comme lieu où faire quelque découverte. Je n'en connaissais que le château, l'hippodrome et le début de la forêt dont je n'avais jamais dépassé la lisière. J'obliquai Rue de la Muette. Bientôt le peuple végétal et ses layons partant en étoile sous la rumeur des arbres. C'était si calme ces frondaisons et ce sable sous les pieds dissimulant le moindre bruit. Parfois des cavaliers et cavalières sur de beaux alezans. Leurs sabots semblaient des coups de gong qu'une savante étoupe eût transformé en lointaines percussions. L'espace n'avait plus lieu. Le Journal était loin au bord du canal, perdu au milieu des pierres grises. La ville était une perdition, quelque chose comme une île perchée sur une utopie, un grésil, le tracé de l'aile du pigeon. Tout menaçait de s'évanouir, de disparaître. Non dans la douleur. Dans le pur détachement de soi de ce qui entaillait et menaçait. Une liberté nouvelle, une simple décision d'apparaître dans la fuite des jours et de s'en remettre à cela qui voudrait bien se présenter.
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