Chapitre 6 – Le capitaine
Sylvara était fermement maintenue par les deux hommes. Sur un signe de tête de leur chef, les deux cerbères mirent la jeune femme à genoux, qui essayait de se débattre, mais en vain. Ils étaient bien trop forts, bien trop lourds. L’homme, un marin crasseux avec une petite bedaine, commença à ouvrir son pantalon et en sortit une queue laide et rabougrie, perdue dans un océan sauvage de poils. Sylvara gardait la tête haute et lui lança, d’une voix pleine de défi :
— Ta bite est petite et laide, une vraie horreur, tu ne dois pas faire jouir les femmes avec ça !
— Ferme ta gueule, salope ! lui répondit, plein de hargne, le matelot.
Pour ponctuer sa phrase, il lui balança un revers de la main dans le visage. Sa lèvre éclata et du sang se mit à couler sur son menton. Il approcha sa queue et la lui enfonça dans la bouche, Sylvara l’ayant gardée ouverte.
Il se passa alors deux choses.
La jeune femme referma sa mâchoire comme un chien enragé sur la bite du marin.
Celui-ci hurla.
Voryn comprit le signal et bondit sur les deux hommes qui la maintenaient en place. Il dégaina sa dague et la planta de toutes ses forces dans la nuque de l’homme de droite.
Celui qui s’apparentait le plus au chef essaya de se dégager de la mâchoire d’acier de Sylvara mais celle-ci, d’un mouvement sec de la tête et du bassin, pivota et lui arracha sa queue dans une effusion de sang. L’homme hurla de douleur et de terreur en plaquant ses mains sur son pubis. Le sang pulsait de la blessure et arrosait la boue de la ruelle.
Avant que l’homme de droite ne se soit affalé, Voryn avait dégagé sa lame et entaillait déjà le bras du second. Il poussa un cri, autant de colère que de douleur, lâcha la jeune femme et voulut s’enfuir. Mais c’était sans compter sur la vivacité de Sylvara qui lui balaya les jambes. Il tomba en arrière, son occiput heurtant violemment le sol. Sonné, il essaya mollement de se relever mais la jeune femme, transformée en furie, la bouche pleine de sang qui lui coulait sur le menton jusque dans son décolleté lui sauta à califourchon dessus, sortit une lame de sa veste et la planta de ses deux mains dans sa gorge offerte. Le sang jaillit, finissant de ruiner son chemisier et l’homme mourut dans un gargouillis insoutenable. Le sang éructait en jets puis diminua en intensité, jusqu’à l’arrêt complet du cœur. La jeune femme cracha enfin le sexe qu’elle n’avait pas eu le temps de rejeter sur l’homme qu’elle venait de tuer.
Leur chef était encore vivant, recroquevillé par terre tel un enfant et pleurant de douleur. L’hémorragie lui serait probablement fatale mais Sylvara s’approcha de lui, lui attrapa la tête pour qu’il la regarde.
— Alors, qui est en position de négocier désormais ?
Voryn ne reconnut pas la jeune femme, ses traits étaient défigurés par la haine. Il trouvait cette énergie très stimulante et en même temps il était un peu effrayé par cette métamorphose. Il venait de tuer un homme, c’était la première fois de sa vie. Il remercia intérieurement le propriétaire du Carrousel qui lui avait payé quelques cours de défense au couteau, dans le cas où la situation dégénérerait pendant une soirée. Il n’avait jamais eu besoin de s’en servir, et avait presque oublié qu’il avait reçu un enseignement. Fenrick, son maître d’armes pendant plusieurs mois, avait a priori fait du bon travail, il avait agi sans réfléchir, par simple réflexe.
Encore choqué par les événements, il se sentait malgré tout assez fier d’avoir fait ce qu’il fallait au bon moment. Pendant qu’il réfléchissait à tout cela, Sylvara avait coupé les couilles de l’homme qui n’en était désormais plus vraiment un et les lui avait fourrées dans la bouche. Enfin, elle lui planta sa dague directement dans le cœur, très lentement et ses gémissements étouffés prirent fin. On aurait presque dit un chat qui éventrait tout doucement un oiseau après s’être amusé avec, dans un jeu morbide et pourtant jouissif.
La jeune femme tenta de se refaire une beauté. Elle essuya sa bouche sur son chemisier définitivement irrécupérable et ferma sa redingote pour qu’on ne puisse pas voir le sang en dessous. Sa lèvre avait un peu gonflé mais ce n’était pas choquant. À moins d’un examen approfondi, personne ne ferait attention à eux deux.
— Merci de m’avoir sauvée, dit-elle en se tournant vers Voryn.
— Je crois que vous aviez la situation à votre avantage, maîtresse…
— Pas vraiment mais c’est gentil de dire cela quand même…
Elle lui sourit et dit :
— Tu vois, la vie de marchand peut être dangereuse.
Elle fouilla le cadavre sans sexe et récupéra une bourse avec des pièces d’or qui tintaient à l’intérieur. Voryn ne put s’empêcher de demander :
— Qui étaient ces hommes ?
— Ne t’inquiète pas pour eux, lui répondit Sylvara, d’un ton étrangement calme. Ils ne sont rien et repartiront dans l’anonymat. Suis-moi, je vais aller me changer dans le Titan Écarlate, il doit y avoir quelques vêtements à moi dans la cabine du capitaine.
Ils laissèrent la scène du crime telle quelle et retournèrent sur les quais. Heureusement il n’y avait pas de vis-à-vis là où s’était passée l’altercation et en toute logique ils ne seraient pas embêtés. Difficile à dire si des témoins les avaient vus, mais cette zone du port était très calme, presque abandonnée. Ils se rapprochèrent donc de la civilisation et remontèrent les quais jusqu’aux mouillages des navires.
***
Le Titan Écarlate portait bien son nom. Il était plus grand et plus large que la plupart des bateaux amarrés à Fierval et sa coque était entièrement peinte en rouge. Le bastingage était couleur d’or et donnait à l’ensemble une allure terrible. Ce navire ressemblait à une frégate avec ses trois mâts et ses flancs larges. Il pouvait transporter au moins quatre cents tonneaux selon l’estimation de Voryn et il compta neuf canons de dix-huit livres de son côté. Donc logiquement la frégate emportait en tout dix-huit canons, ce qui était tout à fait inédit pour un navire commercial.
Sylvara s’approcha de la rampe et salua les deux marins qui surveillaient l’accès. Ceux-ci hochèrent silencieusement la tête avec respect et les laissèrent passer. Le vaisseau était presque vide, il n’y avait qu’à peine une demi-douzaine de matelots qui faisaient l’entretien courant. Elle emmena Voryn à la poupe du bateau pour entrer dans les quartiers du capitaine.
L’espace était propre et rangé. Le capitaine du dernier voyage avait quitté les lieux et n’avait rien laissé hormis les instruments du navigateur : cartes, longue vue, sextant et compas. Le journal de bord du bateau, ouvrage précieux et relié de cuir, était posé sur la table. La jeune femme ferma la porte et se blottit contre Voryn, comme un petit oiseau.
— J’ai eu si peur ! dit-elle dans un souffle.
Elle se mit presque immédiatement à pleurer à chaudes larmes contre le jeune homme qui n’avait pas anticipé cette situation. Il referma ses bras autour d’elle, d’un geste protecteur et elle pleura de plus belle. Il se mit à lui caresser les cheveux, machinalement, puis avec plus de sensualité. Sylvara releva la tête et le regarda avec ses yeux rougis. Voryn ne la trouvait que plus belle et elle colla sa bouche contre la sienne. Elle enfonça sa langue dans sa bouche et poussa un petit gémissement de soulagement.
Après ce qui s’était passé, Voryn ne voulait pas brusquer les choses, il souhaitait prendre son temps. Sylvara pour sa part semblait affamée. Cela pouvait se concevoir pensa-t-il. Quelques minutes auparavant, elle avait failli se faire violer et n’imaginait peut-être pas survivre à ces trois hommes.
Les nerfs, la tension, l’adrénaline pilotaient son comportement bien plus que sa raison. Il régnait une douce quiétude dans la cabine du bateau, les sons en provenance des quais en étaient étouffés. Le bateau était à eux seuls. Voryn attrapa le visage de la jeune femme entre ses deux mains et la contempla, écarta une mèche de cheveux et l’embrassa de plus belle. Elle lui retira sa redingote et sa chemise tout en embrassant son torse avec passion. Elle déboutonna ensuite son manteau et le retira rapidement. Il tomba lourdement par terre.
Son chemisier tâché de sang était le seul souvenir de ce qui venait de se passer. Voryn le déchira complètement pour le retirer et le balança dans un coin de la pièce pour ne plus le voir. Voryn prit ses seins dans ses mains et les serra fort avant d’enfouir son visage entre eux deux. La belle rejeta sa chevelure en arrière à ce contact délicieusement excitant et serra la tête de son amant contre sa poitrine.
Ils avaient eu peur, s’étaient battus et ils sentaient une odeur de sueur un peu amère, qui ne rappelait pas la simple excitation mais aussi leur angoisse passée. Son cœur battait fort, il le sentait cogner contre son corps chaud. Voryn souleva la jeune femme qui n’était plus qu’en pantalon et alla la poser délicatement sur le lit. Celle-ci dégrafa son vêtement et le retira dans un geste. Elle n’avait pas mis de culotte et sa toison qui masquait son sexe le rendait encore plus désirable. Elle écarta les jambes et invita le jeune homme à la goûter. Voryn embrassa l’intérieur de ses cuisses et remonta vers son entrejambe.
Sylvara le voulait tout de suite, Voryn le savait mais il aurait aimé prendre un peu son temps. Il voulut redescendre ses baisers mais la jeune femme en avait décidé autrement.
— Utilise ta langue ! Tout de suite ! ordonna-t-elle d’un ton péremptoire.
Son amant obtempéra immédiatement et colla sa bouche contre son sexe qui était déjà luisant de désir. Elle avait un goût magnifique et ce premier contact lui arracha un soupir. Elle glissa ses mains dans les cheveux de Voryn et imprima ses mouvements à la tête de celui-ci.
Elle respirait de plus en plus fort. Un orgasme arrivait et elle lâcha une de ses mains pour caresser ses seins. Elle jouit bruyamment en donnant un coup de bassin à Voryn qui poussa un gémissement satisfait. Sylvara se sentait faible et épuisée. Voryn la caressa un peu, pour terminer de l’apaiser. Il jouait un peu avec la forme de son tatouage de trident sur le haut de sa cuisse. La jeune femme frissonna et il se rapprocha encore plus contre elle et la prit dans ses bras, rabattant une couverture sur eux deux. Sylvara s’endormit presque instantanément.
Voryn veilla sur elle et la caressa dans le dos, la nuque, les cheveux, pendant presque toute sa sieste. Elle était très belle ainsi endormie et lui était aussi toujours très excité. Son érection pulsait en lui mais il ne voulait pas la déranger, pas maintenant. Il avait du mal à se dire qu’il était employé au service de cette déesse. Elle lui plaisait tellement, représentait tout à fait ce qu’il cherchait. Ses sentiments pour elle dépassaient ses attributions et il espérait que cela ne gâcherait pas tout.
***
L’après-midi passa et fit place au crépuscule. La température commença à baisser dans la cabine et bientôt Sylvara s’éveilla, comme après une belle nuit de sommeil.
— J’ai dormi longtemps ? demanda-t-elle en regardant autour d’elle.
— Assez, oui, c’est le début de la soirée, maîtresse.
— J’espère que le capitaine Thalion sera encore là pour que je puisse lui remettre la lettre. Je ne t’ai rien dit tout à l’heure mais surtout pas un mot de cette affaire à mon père, il n’a pas à être au courant.
— Bien maîtresse, répondit simplement Voryn.
Sylvara se leva, nue et gracieuse, et se mit à fouiller une malle de la cabine. Elle en retira un haut plus simple et fonctionnel que son regretté chemisier, mais qui lui allait fort bien et la serrait un peu à la taille. Voryn se rhabilla et tous deux sortirent de la cabine et du bateau. Les deux marins en faction sur le quai les regardèrent avec un petit sourire goguenard. Il y avait fort à parier qu’ils avaient entendu leur maîtresse dans ses ébats et qu’ils avaient débattu longuement sur le sujet. Sylvara les regarda dans les yeux d’un air autoritaire sans mot dire et ils baissèrent la tête, honteux. Cette femme avait une vraie autorité et savait l’utiliser quand il le fallait.
***
Ils remontèrent les quais jusqu’au vaisseau du capitaine Thalion. Sylvara était étonnamment silencieuse, la tête basse. L’incroyable était écrit en lettres d’or sur le flanc du navire. La figure de proue était une représentation de Méduse, cette ancienne divinité aujourd’hui presque oubliée. Elle avait été sculptée par des hommes et affichait une poitrine généreuse, voire exubérante, fièrement tendue vers l’horizon. Ses cheveux étaient des serpents menaçants qui pointaient leur tête dans la direction du regard de la déesse. Son visage, qui devait être beau au repos, était figé dans un rictus de haine, ce qui la rendait terrifiante.
Le bateau revenait d’un long voyage et était en cours de réparation. Son mât avait dû souffrir du gros temps et venait d’être changé. L’ancre que Voryn avait vue depuis le bureau d’Eryndor Klam était pour ce navire. Il l’avait certainement perdue en mer. Toutes les voiles avaient été retirées pour être remplacées et la coque était marquée par endroits. Le bâtiment avait peut-être dû traverser des récifs. C’était un navire de taille moyenne, maniable et adapté à l’exploration. Il n’était armé que de quatre canons par flanc, ce qui lui permettait tout juste d’échapper à des escarmouches sans pouvoir soutenir un vrai combat naval. Sa vitesse de manœuvre lui permettait cependant de pouvoir probablement s’écarter rapidement si un danger venait à survenir.
Personne ne gardait la passerelle et après un soupir, Sylvara monta d’un pas hésitant, comme si elle appréhendait quelque chose. Arrivés sur le pont, ils ne croisèrent aucun marin et se demandèrent si le capitaine serait simplement là. En s’approchant du gaillard arrière, ils virent une lueur filtrer par le vitrage dépoli de la porte de la cabine du capitaine. La jeune femme voulut toquer, retint sa main, inspira fortement puis frappa enfin à la porte. Après quelques secondes, un homme grand, bâti comme un rocher, ouvrit et toisa les deux arrivants. Il encadrait quasiment toute l’ouverture et devait rentrer la tête dans les épaules pour ne pas se cogner dedans. Après un moment d’hésitation, son regard se radoucit.
— Sylvara ? Est-ce bien toi ?
On aurait dit qu’il avait vu un fantôme. Sa voix était étonnamment douce compte tenu de son apparence. La jeune femme semblait troublée elle aussi.
— Entre, je t’en prie, cela fait tellement longtemps…
Il dépassait les deux jeunes gens de presque deux têtes. Une de ses cuisses devait bien faire le tour de taille de la jeune femme et son cou de taureau donnait l’impression que sa tête était plantée directement sur son buste. Sa poitrine large et puissante tendait le tissu de sa chemise qu’il avait retroussée sur ses avant-bras musculeux et tatoués. L’Incroyable aurait pu aussi bien servir de qualificatif tant à son capitaine qu’à son navire.
Il appartenait à Thalion qui avait démarré sa carrière en tant que mousse à son bord. Il avait passé quasiment toute sa vie à son bord et avait réalisé toutes les tâches qu’il était possible de faire, tout en grimpant lentement les échelons. Le capitaine de l’époque l’avait pris sous son aile et face à ses capacités de navigation, sa très bonne connaissance des courants marins et des récifs, en avait fait rapidement son navigateur. Quand il prit sa retraite, il proposa au jeune homme qui n’avait pas dépassé vingt-cinq ans de racheter son bateau. Sa vie était intimement liée à ces morceaux de bois et même s’il n’avait pas assez d’argent, Thalion avait accepté de rembourser petit à petit son mentor pour posséder ce qui était sa maison et le repaire de tous ses souvenirs. D’un naturel aventurier, il avait dès lors travaillé pour les géographes et autres explorateurs du monde pour les aider dans leurs démarches, en mettant son navire et ses hommes à leur disposition. C’est en prenant des risques qu’il avait pu se constituer un pécule confortable et vivait désormais l’esprit tranquille, car il avait remboursé son ancien propriétaire il n’y avait pas si longtemps.
Les deux jeunes gens suivirent Thalion qui faisait trembler le plancher du bateau à chacun de ses pas. Il devait se tenir penché pour ne pas toucher le plafond de la cabine. Ils s’assirent autour de l’unique table et le capitaine sortit trois godets en étain et une bouteille de rhum.
— Alors Sylvara, cela fait si longtemps… Qui est donc ce jeune homme, fit-il en désignant du menton Voryn.
— Je te présente Voryn, mon nouvel assistant qui me suit partout comme mon ombre, répondit la jeune femme.
— Bienvenue Voryn dans mon humble logement et navire, répondit Thalion avec un hochement de tête.
— Capitaine, votre bateau est tout sauf humble, si je puis me permettre. Si les rumeurs disent vrai, vous auriez trouvé une nouvelle terre ? dit Voryn, d’un ton vivement intéressé.
— En effet, les rumeurs ne mentent pas. Je reviens d’un très long voyage mandaté par la société des navigateurs de Fierval. Ils ne m’avaient payé que vingt pour cent de la somme que j’avais demandée, m’indiquant que le solde me serait remis à mon retour. Vous auriez vu leur tête quand je me suis présenté à eux hier pour réclamer mon dû ! Ils espéraient peut-être que je périrais dans cette entreprise hasardeuse.
— Et donc, est-ce une nouvelle terre qui pourrait représenter quelque intérêt pour notre pays, s’empressa de demander Sylvara ?
— Je n’ai que gratté la surface, Sylvara. Après plusieurs mois de navigation vers l’ouest incertain où nous avons essuyé plusieurs tempêtes, des maladies et des jours sans vent, nous avons vu une terre au loin. En nous approchant, nous avons remarqué qu’elle était bien plus grande que ce que j’avais imaginé au début. Nous avons accosté pour refaire nos provisions dans une crique. Mes marins ont chassé des animaux fabuleux que nous n’avions jamais vus ailleurs. Les plantes nous étaient inconnues, certaines dangereuses. C’est un tout autre monde là-bas, je ne sais même pas s’il y aura des peuples humains. Nous n’avons trouvé trace d’aucune civilisation. En parcourant la côte sur quelques dizaines de miles vers le nord et vers le sud, j’ai l’idée que cette terre est vaste, très vaste. Faute d’un réel cartographe lors de cette première phase d’exploration, j’ai décidé de repartir pour rapporter mes observations et envisager une nouvelle expédition plus précise.
— Vous avez je suppose relevé la route pour s’y rendre de nouveau ? demanda Voryn.
— Bien entendu ! J’ai fait les tracés principaux moi-même et j’ai relevé toutes les positions des récifs et autres zones de danger pour refaire un voyage. Mes compétences sont limitées mais suffisantes pour permettre un nouveau départ dans de bonnes conditions.
Le géant avait servi les verres de rhum et trinqua avec ses invités. Il éclusa le premier verre d’un coup avant même que Voryn ou Sylvara n’aient eu le temps de porter le godet à leurs lèvres. Il se resservit et descendit un deuxième verre. Voryn voulut imiter son hôte et but son rhum cul sec. Il toussa tellement l’alcool était fort. Il devait sortir de l’alambic sans avoir été coupé. Des larmes lui montèrent aux yeux et Thalion lui balança une rude tape dans le dos en riant à gorge déployée.
— Alors mon garçon ! Tu n’as jamais goûté le rhum de Virloc ? Il est fort mais il est bon ! J’en ai ramené quelques tonneaux lors du voyage de retour que les bouges des quais se sont empressés de m’acheter.
Sylvara devait s’attendre à ce genre de boisson et buvait par petites gorgées, silencieuse.
— Cela fait longtemps que tu n’es pas venue me voir Sylvara, dit Thalion. Je me souviens encore quand je venais de reprendre le bateau. Tu étais enfant et ton père t’autorisait à venir dessus pour jouer. Tu avais quoi ? Huit ans, peut-être neuf ?
— Je ne sais plus exactement Thalion, ce sont des souvenirs agréables, répondit Sylvara avec nostalgie. Tout était si simple à cette époque… J’ai d’ailleurs une lettre que mon père a rédigée tout à l’heure pour toi, la voici.
Elle lui tendit l’enveloppe cachetée qu’il commença à ouvrir. Voryn se demandait dans quelles circonstances Thalion et Sylvara s’étaient rencontrés. Il ne savait pas de quelle ville elle venait à l’origine mais elle avait a priori un passé commun avec le capitaine. L’homme lut la missive et son regard s’assombrit brièvement. Il ne voulut cependant en rien laisser paraître et se fit un masque d’où aucune émotion ne sortait plus désormais. Il finit sa lecture, referma soigneusement le courrier et le rangea dans sa veste, à l’abri des regards.
— Tu remercieras ton père pour cette lettre, je lui apporterai une réponse dès que j’aurai eu le temps de vérifier ce qu’il me demande.
Ils parlèrent encore pendant quelque temps de banalités, la soirée avançant. Puis Sylvara et Voryn prirent congé. Le colosse, sur le pas de la porte, remercia les jeunes gens de leur visite et ajouta :
— Porte-toi bien Sylvara, c’est fou ce que tu ressembles désormais à ta mère quand elle avait à peu près le même âge… Je vois que tu portes toujours son collier, c’est une bonne chose.
Sylvara, troublée, remercia Thalion et descendit du bateau, suivie de Voryn.
***
Ils remontèrent sans bruit les rues de la ville pour retourner au manoir. Il faisait nuit, de la brume s’était invitée au cœur de la ville et l’on ne voyait que le halo des faibles lumières dans les habitations, bars et restaurants. Sylvara semblait préoccupée et c’est Voryn qui se décida à rompre le silence :
— Tu connais Thalion depuis longtemps on dirait ?
— Oui, quand il a racheté son bateau, mon père lui a donné quelques missions et ils sont devenus amis. Il venait souvent à la maison aussi. Maman l’appréciait beaucoup. Et puis, quand Maman est morte, on ne l’a plus revu jusqu’à aujourd’hui. Je sais cependant que Papa et lui entretiennent tout de même une correspondance de temps en temps…
Apparemment, sa maîtresse ne voulait pas vraiment en dire plus et ils restèrent cois jusqu’à arriver chez eux.
***
Thalion remit un peu d’ordre dans sa cabine. Cette rencontre l’avait bouleversé.
Sylvara ressemblait tellement à Larminthe, sa mère, que c’en était troublant. Un flot de souvenirs jaillit en lui : son odeur, la douceur de sa peau, son corps si fin, le goût de sa bouche. Larminthe et Thalion avaient été amants et sa disparition fut un déchirement pour l’homme dont c’était le premier amour.
Ils s’étaient rencontrés quand elle avait accompagné son mari Eryndor Klam sur le bateau du jeune homme pour lui proposer une petite mission d’exploration. Son employeur et lui avaient parlé de l’objet de la mission dans cette même cabine. Larminthe était avec eux, légèrement en retrait. Elle était fascinée par cet homme si grand, si fort. De cela, Thalion en avait l’habitude. Dès que l’on sortait de l’ordinaire les regards se posaient sur vous, homme ou femme. Mais là c’était différent. Elle le regardait avec tant d’intensité que c’en était gênant. Elle était si belle, si simple que Thalion n’avait pas su comment réagir et avait tenté d’éviter son regard pendant toute la durée de sa visite. Mais dès qu’il osait la regarder, elle plantait ses yeux dans les siens. Le marin était ensuite parti en mission selon les souhaits d’Eryndor et en était revenu environ un mois plus tard. Pendant tout ce temps, ce regard avait bercé ses jours et ses nuits.
Quand il était arrivé au port, un message l’attendait lui indiquant qu’il était convoqué chez les Klam séance tenante pour faire part des résultats de sa mission et pour partager un repas. Il était allé chez un barbier pour se faire raser et couper les cheveux et s’était présenté chez son employeur. Il espérait revoir Larminthe de tout son cœur et il ne fut pas déçu. Elle était là, à table, avec eux, encore plus belle que jamais.
Son mari, bien qu’il semblât bienveillant, ne s’occupait pas beaucoup de sa femme. Il y avait une certaine distance entre eux. Leur mariage était peut-être un mariage arrangé ou leur amour s’était peut-être fané avec les années. Quoi qu’il en soit, une fascination était née entre les deux personnes.
À l’issue de cette soirée, elle venait de temps en temps sur son bateau lui donner ses prochaines missions. Il ne savait pas trop quelles excuses elle pouvait donner à son mari mais il était toujours ravi et charmé de la recevoir. Un beau jour elle posa sa main fine et délicate sur son avant-bras. Le lendemain elle l’embrassa et quelques jours après ils firent l’amour, ici même, dans cette cabine.
***
Ils se voyaient fréquemment et Larminthe expliqua à Thalion que son mari et elle vivaient librement, qu’il n’y avait plus d’intimité entre eux et donc qu’il n’était pas jaloux qu’elle prenne du plaisir ailleurs. L’homme se contenta de cette information et n’alla pas chercher plus loin.
Un soir où son navire était au port et où les marins de Thalion n’étaient pas là, la mère de Sylvara entra sans frapper dans la cabine du capitaine. Elle avait revêtu comme à son habitude une cape avec un capuchon qui masquait son visage et ses cheveux. Les Klam faisaient déjà partie des notables, et voir Larminthe venir le soir dans le bateau du géant aurait fait certainement jaser, peu importe les arrangements qu’il y avait au sein du couple. Thalion était attablé et finissait son repas. Quand il la vit, son visage s’éclaira.
— Larminthe ! J’espérais ta venue !
Il se releva gauchement, resta voûté pour ne pas taper sa tête dans le plafond et se mit à genoux. Sa belle se colla contre son corps, sa poitrine. Ainsi ils étaient presque de la même taille. Le géant referma ses bras autour de sa maîtresse et celle-ci disparut complètement contre son corps tellement elle était fine et lui était large. C’était comme s’il serrait contre lui une brindille.
Malgré sa carrure, il était d’une extrême douceur et ils s’embrassèrent, d’abord doucement puis avec passion. Thalion passait ses énormes mains sur sa compagne et souleva la cape. Larminthe était entièrement nue en dessous. Cela lui fouetta les sens et une érection commença à le prendre. La femme était belle comme le jour. Sa poitrine pleine et entière se tenait toujours malgré l’allaitement dont elle avait fait bénéficier sa fille. Elle n’avait que quelques vergetures sur le ventre qui n’enlevaient rien à son charme. Cela le renforçait même encore.
Ce n’était pas simplement une femme. C’était aussi une mère qui avait donné la vie. Elle portait son pendentif de seiche autour de son cou, qui était logé entre ses deux seins. Celui que portait désormais Sylvara.
La suite de cette soirée n’appartint qu’à eux, dans leur intimité et laissait à Thalion un souvenir des plus agréables, bien que teinté d’une grande mélancolie.
***
Thalion sortit de ses pensées. C’était le passé, cette époque était révolue, il ne servait à rien de ressasser ces vieux souvenirs… Il prit la lettre d’Eryndor dans sa veste et relut le message. Il voulait agir, et vite. Il prit une feuille de papier, une plume et de l’encre et commença à rédiger sa réponse. Il la lui remettrait demain.
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