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Chapitre 8 – L’attaque
Fiction
Adventure
calendar Veröffentlicht am 18, Juni, 2026
calendar Aktualisiert am 18, Juni, 2026
time 34 min
18+

Chapitre 8 – L’attaque

Sylvara quitta le lit, laissant Voryn dormir encore un peu. Épuisés par leurs émotions de la veille, ils s’étaient endormis rapidement, chacun dans sa chambre. Au milieu de la nuit, Sylvara était venue rejoindre le jeune homme dans son petit lit, sans rien dire. Elle sanglotait doucement et, sans essayer de comprendre, Voryn l’avait juste serrée dans ses bras pour qu’elle s’apaise et se rendorme. Que lui arrivait-il ? Elle avait embauché le jeune homme pour la divertir, la baiser quand elle en avait besoin, rien de plus. Il lui avait déjà sauvé la vie hier soir, l’avait consolée. Qu’allait-il lui faire de plus désormais ? La demander en mariage ? Elle rit intérieurement de cette bêtise et commença à s’habiller dans sa chambre.

Elle n’était jamais réellement tombée amoureuse de toute sa jeune vie, au mieux avait-elle eu quelques amourettes qui n’étaient jamais allées bien loin. Voryn l’avait surprise quand il l’avait prise l’autre jour au Carrousel. Lui qui faisait preuve d’une certaine retenue, d’une timidité à son égard s’était révélé être un amant étonnant. Il avait pris des initiatives qu’elle n’aurait pas imaginées et c’est pourquoi elle l’avait pris à son service. C’était une façon de le posséder, au moins par la fonction avant de l’avoir par son âme. Elle savait que les petits jeux platoniques auxquels ils se livraient à table presque chaque semaine n’avaient pas la même valeur pour lui que pour elle.

De son point de vue, elle jouait au chat et à la souris, ravie de voir l’effet qu’elle avait sur lui. Mais de son côté il était totalement sous son charme, en perdait ses moyens.

La situation était-elle vraiment sous son contrôle ? Elle préféra ne pas y penser pour le moment, elle avait mieux à faire de sa journée. Son père avait parlé du retour de la Seiche Dorée aujourd’hui, elle tenait absolument à assister à l’arrivée de son bateau fétiche. Sylvara choisit sa tenue pour la journée. Elle avait tout à fait la possibilité d’avoir une femme de chambre mais elle n’était pas d’une nature assistée. Elle aimait faire les choses elle-même et n’avait pas besoin d’une potiche pour l’aider à enfiler ses vêtements.

Elle choisit un ensemble de lingerie qu’elle aimait beaucoup, culotte et soutien-gorge noirs. Rien d’outrageux, cependant cela mettait sa poitrine bien en valeur. Elle enfila des bas noirs qu’elle maintint avec un porte-jarretelle. Elle aimait beaucoup son corps, fin, musclé, très fonctionnel, qui excitait les hommes. Il avait toutes les qualités requises pour se sentir bien dans sa peau et sans être narcissique, Sylvara aimait à se regarder dans son grand miroir à côté de sa coiffeuse. Elle mit son collier seiche, celui qu’elle mettait tous les jours en fait, depuis qu’elle l’avait récupéré quand sa mère était morte.

Il s’en était fallu de peu pour que son père le jeta et elle l’avait récupéré in extremis, sans rien lui dire. Elle ne savait pas trop pourquoi celui-ci n’aimait pas ce bijou. Elle s’était bien gardée de le lui demander, mais il affichait un air sombre quand il le voyait. Aussi, elle s’était habituée à le cacher un peu en sa présence pour ne pas le peiner. La jeune femme supposait qu’à travers le collier il revoyait sa défunte épouse.

Thalion avait dit qu’elle ressemblait de plus en plus à sa mère, ce qui l’avait troublée. Il y avait bien quelques tableaux de sa mère à la maison mais les peintres n’avaient pas su capter la force de son regard et la lumière intérieure qui l’habitait. Elle n’imaginait pas ressembler tant à celle-ci, bien que ce n’était pas la première fois qu’on lui faisait ce compliment.

Elle se retourna et vit Voryn qui était levé et la contemplait. Elle rougit malgré elle et un petit pincement dans son ventre l’inquiétait. Voryn ? Il était certes beau garçon, bien fait, bien élevé et fort aimable, mais quel avenir pouvaient-ils avoir ensemble ?

— Vous êtes ravissante, maîtresse, lui dit-il dans un sourire, qui dissimulait mal une certaine malice.

Sylvara n’était pas pudique mais elle se sentit un peu gênée, peut-être pour la première fois de sa vie. Elle décida d’user de son autorité pour se sortir de cette situation, ce garçon était décidément assez insolent. Où était donc passée sa timidité ?

— Ah ! Tu es enfin réveillé ! Ce n’est pas trop tôt, moi qui espérais que tu m’aiderais à m’habiller, je me rends compte que je suis obligée de tout faire toute seule, lâcha-t-elle d’un ton impérieux.

Son comportement eut l’effet escompté. Voryn baissa les yeux, un peu honteux.

— Pardonnez-moi maîtresse, ce n’était qu’un compliment.

— Qu’importe, va donc te laver et habille-toi, il est déjà tard et j’aimerai assister au retour de la Seiche Dorée.

— Bien maîtresse, répondit Voryn, docile.

Il se leva, nu, et tout à fait impudique. Il avait une très légère érection matinale, ou était-ce la vue du corps de la jeune femme qui l’avait émoustillé ? Sylvara le regarda, un peu trop longtemps certainement car Voryn planta ses yeux dans les siens, vaguement interrogatif et sortit de la chambre pour rejoindre la petite salle de bain dans le couloir. Les domestiques avaient prévu de l’eau pour faire une toilette. Ils s’étaient levés tard mais elle était encore tiède. Peu de familles avaient le luxe d’avoir du personnel à leur disposition pour ce luxe. Cela finit de réveiller le jeune homme.

Après les épisodes de la veille, il n’avait pas eu le courage de se laver, tant il était fatigué. Il sentait fortement le sexe, une odeur entêtante qui ne le gênait pas, mais qui racontait à elle seule ce qui avait pu se passer dans cette cabine de navire.

Quand il revint dans la chambre, Sylvara n’était pas là, elle avait dû descendre manger quelque chose. Il s’habilla et alla la rejoindre. Après quelques recherches, il la trouva dans la cuisine, en train de picorer des restes du garde-manger tout en buvant un café chaud. Sylvara était nonchalamment accoudée sur le meuble central.

— Sers-toi et mange quelque chose ! lui dit-elle avec bonne humeur, ce qui contrastait avec ce qu’elle lui avait dit tout à l’heure.

— Merci.

— Les domestiques connaissent mes habitudes, continua-t-elle. Certaines petites princesses aimeraient être servies à table dans de la vaisselle en porcelaine. Dans mon cas, ils me laissent de côté quelques restes de la veille qui suffisent à mon appétit du matin.

Ils mangèrent en silence. Sylvara lançait de temps en temps des petits coups d’œil amusés à son “assistant”. Elle trouva qu’il s’adaptait particulièrement bien à cette nouvelle organisation. Il évoluait autour d’elle sans savoir ce qui allait se passer et pourtant cela lui semblait bien égal. Il semblait jouir d’une humeur assez lisse et constante, ce qui était un vrai atout face à son côté impulsif et joueur.

Quand ils eurent fini, il était près de midi. La jeune femme espérait que la Seiche Dorée n’était pas déjà arrivée. Ils se hâtèrent pour rejoindre les quais.


***


La journée était maussade. Un brouillard persistant avait du mal à quitter la ville et ils ne voyaient pas la sortie du port. Quand la Seiche arriverait, elle devrait naviguer avec les feux pour trouver l’entrée. Au grand soulagement de la demoiselle, le navire n’était pas encore là. Ils longèrent les quais et Voryn remarqua que la jeune femme, comme à son habitude, déambulait avec aisance sur les pavés, comme si tout lui appartenait ici. C’était partiellement vrai.

Avec plusieurs bâtiments à quai, on ne pouvait pas négliger la puissance de sa famille. De nombreuses personnes, marins et personnels du port, lui adressaient un petit signe de tête à son passage, autant pour la saluer que pour lui témoigner leur respect.

— Bon, on va attendre la Seiche dans ce bar, dit Sylvara en désignant du menton La Fière Écume, un bar de marin qui semblait assez ordinaire.

L’endroit n’était pas miteux mais correspondait bien à sa clientèle habituelle. Juste assez propre et pas suffisamment sale en somme. Ils entrèrent et trouvèrent un lieu animé. Un feu joyeux crépitait dans la grande cheminée centrale et il faisait bien chaud ici. C’était l’heure du repas du midi et de nombreux marins étaient là en train d’avaler un ragoût de poisson. L’odeur était alléchante et s’il n’avait pas pris un petit déjeuner il y avait peu de temps, Voryn aurait bien goûté le menu du jour.

Des marins au visage buriné par les flots étaient en train de parler avec passion dans un coin de l’établissement, d’autres jouaient aux cartes ou aux dés. Quelques têtes se levèrent à leur arrivée, des marins saluèrent la jolie femme. D’autres ne semblaient pas l’apprécier plus que cela mais la déshabillèrent du regard de façon ostentatoire. Sylvara les ignora superbement et trouva une petite table un peu isolée pour elle et son compagnon. Deux serveuses tournaient pour servir les clients. Elles étaient jeunes, pas forcément jolies. Les expressions de leur visage, leur tenue vulgaire où l’on voyait un peu trop leurs cuisses emballées dans des bas résille qui faisaient penser à des filets de pêche ainsi que leurs coiffures approximatives indiquaient qu’elles étaient aussi des putains pour les marins. Voryn les regardait à peine mais pour certains hommes ici, elles paraissaient être des sirènes venues d’un monde fabuleux. Un homme tenta une main aux fesses d’une des serveuses qui pouffa bêtement et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Celui-ci sembla intéressé et sortit des pièces de sa poche pour compter s’il en avait assez.

Après des semaines en mer, n’importe qui faisait bander un marin en manque d’affection et il n’était pas difficile de les mener jusque dans les chambres à l’étage. Un homme à la mine fatiguée, les cheveux en pagaille fit le tour du comptoir et vint à la rencontre des deux jeunes gens.

— Maîtresse Sylvara, quel plaisir de vous revoir !

— Bonjour Orwald, répondit Sylvara, d’un ton affable. Nous allons prendre deux bières. Et ne me servez pas cette pisse de Bolgor cette fois.

— Mille excuses, dame Sylvara, j’ai bien retenu la leçon. Je vous apporte cela de suite.

L’homme s’en retourna à son bar, visiblement soulagé de ne pas avoir à soutenir une discussion avec la jeune femme. Une fois servis, Voryn remarqua que sa maîtresse parlait peu, voire était complètement indifférente à ce qu’il disait. Il remarqua par la suite qu’elle écoutait les discussions des différentes tables, qu’elle s’informait. Une tablée de vieux marins parlait de la terre découverte par Thalion. Les trois hommes avaient l’air décati. Voryn espéra qu’ils n’étaient plus marins, qui aurait voulu de tels vieillards sur son bateau ?

— On dit que Thalion a vu des jeunes femmes sur une plage alors qu’il cartographiait la nouvelle terre ! dit l’un d’eux.

— Oui, elles zétaient presque nues avec zuste un pagne pour cacher leur chatte poilue, leurz zeins ballottaient à l’air libre, comme za. Des vraies zauvages moi j’dis ! répondit son comparse avec un zozotement, qui n’avait plus qu’une ou deux dents dans sa bouche pourrie.

— Qui vous a raconté ça les gars ? répondit le troisième. Thalion m’a parlé et m’a dit qu’il n’avait rien vu de tout cela, la nouvelle côte est vierge des hommes.

— Tu dis n’importe quoi ! Un de ses marins a vu des femmes !

— Ouais, si tu parles de Dirlock, alors tu devrais lui demander combien de brocs de rhum il avait bu avant.

— Moi ce que je dis, c’est que s’il y a des femmes là-bas, il y en aura forcément pour tout le monde, même pour nous. Elles n’ont jamais vu le raffinement des gars d’ici, ça les changera des sauvages qu’elles doivent avoir pour maris. Ils doivent être tous nus eux aussi, ah ah ! continua le marin édenté.

Tous les trois rigolèrent d’un rire gras. La suite de la conversation était du même acabit et Voryn s’en désintéressa rapidement. Quitte à attendre autant en profiter sans écouter ces discussions de soiffards. Après avoir bu sa bière, il se sentit un peu alangui. La chaleur du feu proche, couplée au confort du fauteuil dans lequel il était, le mit dans une douce torpeur. Il fixait les flammes, hypnotisé. Il entendait au loin de vagues clameurs d’une tablée où deux joueurs étaient sur une partie de Sous les Cartes. Voryn ne voyait pas les cartes de là où il était mais imaginait bien que les personnages en jeu devaient être des sirènes ou des pirates qu’il fallait réussir à effeuiller en œuvrant ensemble.


***


Un souvenir douloureux refit surface, ce qui s’était passé avec Lilith. Il devait absolument aller la voir quand il aurait un moment pour s’expliquer. Il ne voyait pas d’autre issue à leur relation et voulait y couper court le plus rapidement possible. C’était une chic fille, il avait apprécié sa compagnie. Mais il ne pouvait pas forcer son amour, son cœur était déjà pris. Comment allait-elle réagir ? Voryn craignait le pire car il l’avait déjà entendue murmurer un “je t’aime” à son attention, un soir, après avoir fait l’amour. Ils étaient dans le noir et il avait fait mine de ne rien avoir entendu. Il n’avait rien dit.

Tout est toujours plus facile dans le noir.

L’après-midi avançait et toujours pas de nouvelles de la Seiche Dorée. Sylvara était patiente et semblait habituée à ces attentes. Elle aussi semblait perdue dans ses pensées. Elle recommanda de quoi boire pour que le patron les regarde d’un œil meilleur même si ni elle ni Voryn n’avaient vraiment soif.

La salle se vidait peu à peu pour laisser la place aux futurs clients du soir. Les serveuses catins avaient fini de contenter leurs derniers clients et étaient avachies dans des canapés, le regard vide, témoin de toute la saleté des hommes qui venaient ici. L’une d’elle caressait un chat noir. Peut-être le sien, ou alors celui de l’établissement. Lui ne ressentait pas toute la misère des hommes et appréciait les caresses un peu machinales qui lui étaient prodiguées.


***


La porte s’ouvrit et un homme qui détonnait avec la clientèle habituelle entra. C’était monsieur Milclow. Il semblait contrarié et parlait à voix basse mais avec forte animation avec Orwald, le patron du bar. En parcourant la salle des yeux, il vit Voryn et son regard, sans se radoucir, s’éclaira. Il alla d’un pas rapide à sa rencontre. Sa coiffure d’ordinaire impeccable était un peu défaite, comme s’il n’avait pas dormi. Il avait des cernes sous les yeux et avait perdu son côté jovial.

— Monsieur Milclow, vous allez bien ? s’enquit Voryn à son arrivée.

— Terrible, Voryn, terrible ! lança l’homme d’un ton quelque peu mélodramatique. Mademoiselle Klam, je vous souhaite le bonjour.

Sa salutation à la jeune femme était froide, à la limite de l’animosité.

— C’est maîtresse, monsieur Milclow, répondit Sylvara d’un ton peu amène.

— Ce genre d’appellation fonctionne peut-être bien avec vos marins et les petites gens, mais vous êtes une demoiselle, et je vous appelle comme telle, mademoiselle, répondit Milclow, d’un ton acide.

L’ambiance était tendue entre les deux personnes. Voryn se demandait bien ce qui était en train de se passer. Semblant se rappeler les bonnes manières et l’étiquette, l’homme se tourna vers Voryn :

— Vous êtes au courant de la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ?

— Trois de mes hommes ont été assassinés hier ! Une vraie boucherie !

Voryn eut d’un coup la gorge très sèche. Il prit une gorgée de bière, tant pour s’humecter le gosier que pour masquer son trouble. Alors comme ça ils avaient assassiné hier des marins à la solde de Milclow ? Il n’en croyait pas ses oreilles. Que pouvait bien faire Sylvara avec eux ? De quoi parlaient-ils avant l’altercation ? Le jeune homme parvint à articuler après un temps qu’il jugea bien trop long, mais son interlocuteur ne sembla rien remarquer.

— C’est affreux ! Comment cela est-il arrivé ?

— Je ne sais pas trop encore. La garde de Fierval est venue me trouver à mon domicile hier soir. Ils m’ont emmené sur le lieu du crime, sur les quais, dans les pires endroits de cette ville. Une vraie boucherie je vous dis, de la barbarie !

Il criait presque dans le bar, quelques têtes se tournèrent vers leur table. Milclow reprit, en baissant la voix :

— Un de mes marins a été émasculé, son sexe arraché. Les autres ont été poignardés. Qui donc peut faire cela ?

Voryn ne savait que répondre. Sylvara, qui jusque-là était restée silencieuse, prit la parole :

— Si les hommes cherchaient le consentement des femmes au lieu de vouloir glisser leur queue partout à tout prix, cela n’arriverait pas. Ils ont eu ce qu’ils méritaient certainement. Je ne vais pas les pleurer, termina-t-elle d’un ton agacé.

— Comment osez-vous juger mon personnel, jeune fille ? rétorqua Milclow, dont le regard soulignait son étonnement. C’est un vrai scandale !

— Le fait qu’un de vos marins se soit fait arracher la bite veut tout dire non ? C’est une vengeance, peut-être d’une putain. Dans tous les cas c’est une femme qui aura accompli cet acte. Quel homme irait faire cela ?

Voryn était impressionné par l’aplomb de la jeune femme. Elle semblait tout à fait détachée de ce qu’elle avait fait il n’y avait même pas vingt-quatre heures, comme si c’était une autre partie d’elle-même qui avait été violée et s’était défendue. Lui par contre avait les mains moites, ne savait que trop répondre à tout cela. Malgré l’acrimonie qui animait Milclow à l’égard de Sylvara, il sembla considérer son raisonnement et reprit, plus calme :

— Ne trouvez-vous pas étrange, jeune fille, que seul un des hommes ait été fouillé et détroussé ? Les autres avaient encore quelques pièces dans leurs poches. Étrange non ? Quand des gens se font assassiner ils se font aussi dépouiller.

Sylvara fit mine de ne pas relever la manière infantilisante dont l’appela Milclow.

— Je pense que la femme qui a fait cela n’avait pas besoin d’argent. La vengeance l’aura certainement rassasiée plus que tout autre chose. Ne comprenez-vous pas monsieur que nous vivons dans un monde dangereux ?

— Ça je le sais fort bien.

— Non vous ne comprenez pas. Le monde est dangereux pour les hommes, certes. Mais il l’est encore plus pour les femmes. Quelle femme peut se targuer de n’avoir jamais été mal à l’aise en présence d’un homme ? Quelle femme n’a jamais essuyé une main aux fesses, contre son consentement ? Pourquoi pensez-vous que les femmes ne sortent plus de chez elles à partir d’une certaine heure ? Que les prostituées ont toujours un petit poignard à portée de main ? Que beaucoup de femmes ont peur de leur mari, pourtant si bien estimé par leurs pairs ? Qu’il n’est pas rare qu’une femme se fasse régulièrement violer par son mari dans le lit conjugal, et ce, pendant des années ? Ah non pardon, on ne parle pas de viol, car ils sont maris et femmes, n’est-ce pas ? Dans ce cas l’épouse devient un objet, un bien dont le mari peut disposer à sa guise… J’espère que ce qui est arrivé va se répandre dans la ville telle une traînée de poudre, afin que les hommes sachent qu’ils ne sont pas en sécurité, qu’ils ne peuvent pas agir impunément avec les femmes, peu importe leur place dans l’échelle sociale.

Ni Voryn ni Milclow ne s’attendaient à cette réplique. Elle était tellement criante de vérité qu’il n’y avait rien d’autre à dire. Voryn se sentait incroyablement mal à l’aise. Il pensait à Lilith. Milclow prit une grande inspiration et termina :

— Peu importe vos considérations, nous vivons dans une société de lois et je souhaite de tout mon cœur que le ou la coupable soit arrêté et traduit devant la justice. Une enquête est en cours, c’est tout ce qui m’intéresse, pas vos élucubrations infondées.

Il se radoucit un peu avant de se tourner vers Voryn :

— Attention à vos fréquentations, jeune homme, vous ne savez pas à qui vous avez affaire. Pendant que vous êtes là, pouvez-vous me réserver une table pour ce soir au Carrousel ?

— C’est que… Je ne travaille plus là-bas, répondit Voryn un peu gêné.

— Oui, il travaille désormais pour moi, répondit fièrement Sylvara, arborant le jeune homme tel un trophée qu’elle allait accrocher au mur.

— Je vois… Dans ce cas, je vous souhaite bonne chance, jeune homme.

Milclow tourna les talons et s’en fut sans observer la moindre règle de bienséance. Les dernières paroles de l’homme résonnaient dans la tête de Voryn. En effet, qui était Sylvara, celle qu’il aimait ? Visiblement, il y avait un litige entre elle et Milclow. De surcroît, il avait été obligé de tuer un des marins de l’armateur pour la sauver. Que manigançait-elle ? N’y tenant plus, Voryn se tourna vers Sylvara et lui demanda :

— Que faisiez-vous maîtresse avec ces hommes ? Ils travaillaient pour Milclow.

— J’ai voulu passer un marché avec eux, ils ont pensé retourner la situation à leur avantage et profiter au passage de mon jeune corps, répondit-elle d’un ton évasif.

— Quel marché ?

— Assez ! Tu es ma petite pute, tu te souviens ? Laisse-moi gérer et contente-toi de me suivre. Je ne ferai pas cela si ce n’était pas important.

Voryn capitula. Il était énervé, agacé, mais n’allait pas faire étalage de ses sentiments ici et maintenant. Une atmosphère lourde s’était insinuée entre les deux jeunes gens. Loin était la nuit précédente où Sylvara sanglotait dans les bras rassurants du jeune homme.


***


Un homme entra en trombe dans le bar.

— La Seiche Dorée arrive mais il y a un problème !

Tout le bar se vida pour aller voir ce qu’il se passait. Sylvara devança Voryn pour sortir et rejoindre les autres badauds qui commençaient à se masser sur les quais.

La Seiche Dorée était effectivement en train de rentrer dans le port. Malgré le brouillard, on voyait bien que quelque chose n’allait pas. Son tirant d’eau était de travers, le bateau donnait de la bande sur bâbord. Les voiles étaient trouées et une partie avait brûlé. Les pompes de cale semblaient tourner à plein régime, l’eau fusait de la coque. Le nid de pie en haut du mât était cassé et pendait par ses cordages.

Le navire maltraité se rapprocha et l’on pouvait voir que la coque était percée de plusieurs impacts impressionnants. Les marins qui étaient sur le pont étaient pour la plupart blessés, sales, le visage noirci par l’incendie qui avait ravagé une partie du bateau. Tous ceux qui étaient sur les quais y allaient de leur pronostic.

Un homme, qui devait être le capitaine, était sur le pont et regardait les quais, espérant voir quelqu’un. Il était d’un âge avancé, avait une barbe blanche et un œil perçant. Il n’était pas très grand mais costaud, avec une légère bedaine qui passait au-dessus de son ceinturon. Il avait un bras bandé contre son corps et boitait. Les marins lancèrent les amarres aux manœuvres sur le quai. La passerelle fut amenée et le capitaine gueula d’une voix gutturale :

— Nous avons plusieurs voies d’eau ! Allez chercher les charpentiers pour réparer cela au plus vite. On a deux blessés graves qui ont besoin de soins urgemment, trouvez-moi un médecin !

Le ton était sans appel. Tous les concernés se mirent en branle sur le quai et bientôt une équipe de charpentiers arriva en courant avec le matériel de première nécessité pour colmater les fuites, au moins temporairement afin d’y voir plus clair. Le capitaine commença à descendre et vit Sylvara. Son regard s’éclaira et il gueula une nouvelle fois :

— Maîtresse Sylvara ! J’ai à m’entretenir avec vous séance tenante !

— Capitaine Garrik ! Nous arrivons ! répondit la jeune femme.

Voryn imagina que cet homme ne savait que gueuler pour s’exprimer. Sylvara monta la passerelle quatre à quatre et Voryn la suivit. Elle présenta très brièvement son assistant et ils allèrent se cacher des regards et oreilles indiscrètes dans la cabine du capitaine, à la poupe du navire.

Le bois du pont était noirci par le feu à quelques endroits, toutes les fenêtres de la cabine étaient cassées si bien qu’on voyait la mer. De l’eau était rentrée et avait trempé le lit et le mobilier. La table était cassée. Le capitaine semblait accablé et s’affala sur l’unique chaise encore en état.

— Nous avons été attaqués maîtresse, commença-t-il.

— Des pirates ?

— Oui, enfin je ne sais pas trop, ceux-là je ne les avais jamais vus. Ils avaient un bateau encore plus gros que la Seiche et bien mieux armé. J’ai dénombré trente-quatre canons de trente-six livres. Je n’avais jamais vu pareil navire, hormis dans la marine. Le pavillon m’était inconnu. Il représente un crabe noir.

— Comment avez-vous pu leur échapper ? demanda Voryn.

— Jeune homme, un tel navire est puissant mais difficile à manœuvrer, j’ai réussi à les semer en leur faisant perdre du temps sur une fausse manœuvre de demi-tour. C’est la première fois que je vois un tel comportement.

— Comment ça ? demanda Sylvara.

— D’ordinaire, les pirates en veulent à notre cargaison. Ils viennent donc à proximité, envoient des menaces voire tirent un coup ou deux. Ils ne cherchent surtout pas à couler un navire, ce qui serait une perte regrettable. Ici, ils se sont approchés et ont fait feu sur nous à bonne distance. Ils voulaient nous couler, ni plus ni moins. Heureusement que le vent était avec nous, sinon nous ne serions pas ici. Je ne sais même pas si on peut dire que ce sont des pirates ! Ils ne cherchent pas de butin vraisemblablement.

Le capitaine Garrik était atterré, blessé dans son amour propre d’avoir essuyé une telle attaque sans avoir pu riposter. En même temps, que pouvait-il faire avec seulement dix-huit malheureux canons ? Il reprit :

— Je suis désolé maîtresse, mais nous avons dû nous défaire de quelques pièces d’artillerie pour diminuer le tirant d’eau et balancer à la mer notre réserve de boulets.

— Ce n’est rien capitaine. Vous savez comment mon père estime votre travail et vos compétences. Si vous n’aviez pas été à la barre, il y a fort à parier que la Seiche Dorée aurait été coulée corps et biens. Merci d’être revenu.

Sylvara était profondément bouleversée. Elle portait elle aussi le capitaine en haute estime. Il l’avait en partie formée, notamment sur la manière de se comporter lors des escarmouches, savoir quand il fallait attaquer, se défendre ou simplement fuir. Il n’y avait pas de honte à cela. L’entreprise de son père étant commerciale, il fallait à tout prix protéger la cargaison et donc l’argent qu’elle représentait. Quelle était cette nouvelle menace ? Qui pouvait bien équiper ce navire ennemi, pour peu qu’il n’y en ait qu’un seul ? Les mers n’étaient plus sûres, et cela n’allait pas arranger les affaires de la jeune femme.

— Voryn, j’ai à parler en privé à Garrik. Tu peux disposer. On se retrouvera au manoir ce soir.


***


Le jeune homme sortit et dut faire face à des curieux qui le questionnaient. Il ne dit rien, ce qui les énerva manifestement et partit en direction de la chambre de Lilith. Son cœur battait la chamade. Qu’allait-il lui dire ? Par quoi commencer ? Il voulait tout d’abord s’excuser et tout lui avouer. Son nouvel emploi, Sylvara, qu’il était amoureux d’elle et qu’il voulait mettre fin à leur relation. Plus de faux semblants se dit-il.

Il arriva en bas de l’immeuble où logeait Lilith. Il gravit l’escalier difficilement, comme s’il avait du plomb dans ses bottes. Il toqua mais n’obtint pas de réponse. Il ouvrit la porte, qui n’était pas verrouillée mais il n’y avait personne. Seul Arête, le chat, se leva en miaulant et se frotta à ses jambes. La fenêtre de toit était retombée et il était prisonnier de la chambre. Face à ses miaulements incessants, Voryn alla la rouvrir et sortit de l’immeuble. Il aurait aimé régler cette affaire au plus vite et ne plus avoir le poids de tout cela sur la conscience. Le cœur lourd, il remonta en direction du manoir.

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