VIII. Déboires et désespoir
Une dernière journée entre mésaventure et regrets
J’avais encore un jour devant moi pour profiter de Moscou, et pour faire le point sur ma relation toute platonique, néanmoins fort agréable, avec ma correspondante biélorusse. J’avais fait des erreurs, c’était certain, commis des impairs. Mais furent-ils rédhibitoires à ses yeux ? Était-elle la bonne personne pour mon cœur déjà meurtri par diverses tribulations sentimentales ? Au-delà de son indéniable beauté et de son charme slave naturel, qu’avais-je vraiment ressenti à son égard ? Autant de réflexions dont j’étais assailli tout en me promenant en direction de la Place Rouge.
Pour m’y rendre, je devais couper plusieurs rues à pied. Sachant qu’à Moscou, soixante kilomètres par heure étaient autorisés, mieux valait ne pas traîner. Il me suffisait de couper la chaussée, au nez et à la barbe des voitures. Arrivé au feu tricolore, coup d’œil à gauche : six voitures alignées côte à côte dans un sens ! Coup d’œil à droite : six voitures alignées côte à côte dans l’autre sens ! Et moi, humble promeneur étranger, je voulais traverser cette avenue, défier en somme la norme routière moscovite stipulant que tout bon piéton était un piéton mort ! C’était simple : on eût juré que les véhicules te laissaient passer pour mieux te viser ! Et quoi ? Allais-je payer aujourd’hui mon obole au nocher des Enfers qui trônait dans chacun de ces funestes véhicules ? En bon Français obstiné, peur de rien et prêt à tout, je sprintai dès que l’occasion se présenta ! Ce ne fut qu’une fois de l’autre côté de l’avenue que j’aperçus, là, à quelques dizaines de mètres… un passage souterrain. Voilà donc pourquoi j’étais le seul piéton à tenter la folle traversée de ce Styx automobile !
Pour revenir à l’hôtel, j’empruntai le métro une dernière fois. Je lâchais désormais allègrement les portes sur la personne qui me suivait, sans même lui adresser un quelconque coup d’œil compassionné. C’était incroyable comme je m’habituais bien à certaines coutumes locales ! Une fois dans le wagon, je fus subitement déséquilibré par les secousses de la rame. Essayant à tout prix de ne pas m’affaler au milieu des voyageurs, j’agrippai in extremis une barre verticale à côté de moi. Dans mon élan, je donnai une énorme claque, paume ouverte, dans la main d’un pérégrin en train de lire ! Son livre déchiré, plusieurs feuilles gisant par terre, le regard incrédule armé d’une Kalachnikov dans les orbites, je crus un instant qu’il allait me sauter à la gorge ! Je bredouillai précipitamment de plates excuses en anglais qui ravalèrent la colère de l’infortuné voyageur. Cette dernière journée s’avérait riche en péripéties…
De retour à l’hôtel, j’entrai dans l’ascenseur, strictement accompagné du liftier. Profitant du fait que nous fussions seuls, celui-ci me demanda le plus naturellement du monde : « You want girls ? » 5 Je répondis immédiatement « No, thank you » 6, car je n’avais besoin de rien. En fait, je n’avais surtout rien compris ! Le sens de ses mots se bousculait encore dans ma tête, en marchant dans le couloir, lorsque je croisai un homme bourru, la cinquantaine, visiblement riche, au bras d’une belle jeune femme à qui il asséna ostensiblement une bonne claque sur les fesses ! Le doute n’était plus permis : le Sovietsky Hôtel était aussi un lupanar géant ! Un lupanar de luxe, certes, mais un lupanar tout de même ! Et moi, petit Français naïf épris d’amour romantique et sincère, j’en fus abasourdi ! Et ma charmante guide biélorusse ? Elle devait connaître la réputation de l’hôtel : voilà pourquoi elle rechignait à y entrer ! Elle a été bien courageuse de m’y suivre ! A-t-elle cru que j’étais venu ici en touriste sexuel ? Qu’a-t-elle pensé de moi ? Et dire que je l’ai invitée dans ma chambre ! Mais quel imbécile ! A-t-elle supposé que je voulais y assouvir quelque fantasme libidineux inavouable ? Comme elle a dû se sentir terriblement outragée ! Oui, décidément, j’avais commis des impairs… Je ne la reverrais jamais. Aeternum vale.
Le lendemain matin, le réceptionniste m’appela un — vrai — taxi : quarante-cinq euros pour aller à l’aéroport. Et je quittai finalement Moscou avec l’âme emplie autant de souvenirs que de regrets. Mon séjour ici me laissait un goût amer d’échec honteux. Tandis que la voiture m’éloignait déjà de la Russie, mon cœur hésitait encore entre résipiscence et chagrin, entre déboires et désespoir.
5 « Vous voulez des filles ? »
6 « Non, merci »
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
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