VII. Un adieu déchirant
Les fleurs du départ
Nous avions trois jours à disposition pour apprendre à mieux nous connaître tout en profitant de Moscou et de ses attraits. Du samedi 6 mars au lundi 8 mars 2004, ma charmante guide biélorusse m’a donc fait découvrir les lieux remarquables de Moscou. À ma plus grande joie, nous nous déplacions exclusivement par le métro, dont je ne me lassais pas. Nos visites touristiques étaient ponctuées de questions générales sur nos propres villes et pays, mais aussi de questions plus personnelles, parfois indiscrètes mais jamais irrespectueuses. C’était une condition à laquelle nous nous pliions mutuellement bien volontiers : le temps nous était compté.
La température s’était sensiblement rafraîchie — on était en Russie, tout de même ! Nous eûmes droit à quelques averses de neige le samedi matin. Mais rien qui ne pût m’empêcher d’apprécier les trois jours à venir. Évidemment, nous commençâmes notre excursion par la Place Rouge et ses centres commerciaux tout proches. Nous nous contentâmes d’admirer le Kremlin, imposant et majestueux, depuis l’extérieur. Les visites, en effet, étaient rigoureusement encadrées et affichaient de longues files d’attente. Nous poursuivîmes la journée dans les fabuleuses galeries du musée Pouchkine — quelle surprise d’y voir le David de Michel-Ange ! — avant de nous rendre au café du poète, le fameux Café Pouchkine, royaume des gastronomes ou des assoiffés.
Le dimanche, plus clément du point de vue météorologique, fut consacré à la cathédrale de Basile, aux églises orthodoxes, aux parcs aménagés et autres jardins fort accueillants pour les promeneurs. Vers le milieu de l’après-midi, nous retournâmes à la station Dinamo. L’hôtel étant tout proche, je suggérai à ma ravissante guide de s’y reposer un peu. Elle ne parut pas transportée par cette idée. Mais elle m’avoua que, quoiqu’elle connût le bâtiment, elle n’y était jamais entrée. Fort bien ! Nous y pénétrâmes, admirant les pièces de ce luxueux établissement puis, malgré son apparente réticence, je l’invitai à me suivre dans ma chambre pour y boire un thé bien chaud. Au bout de quelques minutes seulement, ma guide décida de prendre congé. Je la raccompagnai donc jusqu’au métro…
Vint enfin le huit mars. Nous achevâmes, durant cette journée, la visite des lieux les plus remarquables de Moscou : le théâtre Bolchoï, les rives de la Moskva et plusieurs fiers bâtiments de l’ère soviétique. En tant que Français, j’étais vraiment intrigué par le comportement des Russes ce jour-là ! Il y avait des fleuristes et des fleurs partout, à chaque coin de rue, dans tous les couloirs du métro, ajoutant aux dernières blancheurs hivernales des pointes multicolores tout éparpillées qui donnaient à la ville un aspect pittoresque inattendu. Les hommes, les adolescents, les jeunes garçons et les écoliers se promenaient avec un bouquet ou des fleurs à la main — souvent des roses —, espérant les offrir à leur conjointe, à leur petite amie, à leur maman ou à leur maîtresse d’école. Quelle étrange et louable tradition, que ce huit mars en Russie ! C’était comme si le pays tout entier avait décidé de rendre officiellement hommage aux femmes de nos vies, aux épouses, aux sœurs, aux amantes, aux mères… Cédant volontiers à cette coutume honorable, j’achetai un modeste bouquet à ma guide, une des rares personnes à déambuler sans ce signe distinctif plaisant et peu discret. Mon geste n’eut pas le succès escompté : elle finit par l’accepter avec un sourire gêné. Je compris alors que cette offrande, loin d’être anodine, devait être inspirée par la sincérité, par des sentiments réels de reconnaissance, par une motivation profonde de gratitude. Or nous nous connaissions à peine et je ne pus m’empêcher de penser que ces fleurs étaient malvenues, que ce cadeau empoisonnait peut-être notre relation naissante.
Pour conclure la journée, nous dînâmes dans un charmant restaurant japonais. Je savais — nous savions — que ces moments étaient les derniers à partager ensemble. Après le repas, nous rejoignîmes sans un mot la station de métro la plus proche. Puis j’embrassai ma guide sur la joue, nous nous promîmes de nous écrire dès mon retour à Paris. Et tandis que le wagon m’emportait bruyamment vers mon hôtel, j’espérais déceler dans son regard l’expression incertaine d’un adieu déchirant.
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
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