IX. Un revers salvateur
Encore un essai — fût-il le dernier
De retour dans ma Seine-et-Marne d’adoption, mes craintes se confirmèrent rapidement. Certes je gardai le contact avec ma correspondante biélorusse, mais de façon plus espacée, plus laconique. Ce qui ne laissait aucun doute sur le fait que, de son côté, elle avait tourné la page et s’orientait vers d’autres prétendants. Et un échec supplémentaire, un ! Dur, pour mon amour-propre. Mais cela faisait partie du jeu dont tout homme acceptait implicitement les règles en signant avec l’agence. Il était rare, m’avait-on confié, de trouver la moitié de sa vie dès la première rencontre. Plusieurs contacts s’avéraient habituellement nécessaires. Il me fallait donc persévérer et patienter, et persévérer encore. Pour couronner l’échec de mon expérience moscovite, la dernière facture que j’obtins, de la part de mon opérateur téléphonique, acheva de me contrister. Montant pour les appels ou SMS reçus et envoyés, en cinq jours, à l’étranger : plus de cinq cents euros ! Cela me fit penser à un certain taxi… Sauf que là, aucune négociation possible. Je leur aurais volontiers coulé les pieds dans le béton pour les noyer dans la Seine, ces voleurs !
Avec un peu de recul, je pus analyser froidement ce voyage à Moscou. Premier constat : je n’avais pas bien préparé mon séjour. J’aurais dû, en effet, me renseigner sur la tradition russe du huit mars, dénicher un hôtel plus sérieux, réviser mes notions d’anglais et appeler mon opérateur mobile pour étudier leurs offres depuis l’étranger. Abusé par la perspective enthousiasmante de trouver enfin l’amour, je m’étais un peu précipité. Second constat : en fait, je n’aurais pas dû me rendre en Russie ! Ce fut ma plus grande erreur. Perdu dans un pays totalement inconnu, où les mœurs, les coutumes et même la langue m’étaient mystérieuses, je ne pouvais pas m’y montrer à mon avantage. De plus, dès ma descente de l’avion, j’avais fait reposer sur les épaules de mon hôtesse locale trop de responsabilités, trop de soucis. Elle avait dû en outre jongler avec son travail et ses obligations quotidiennes. Autant d’éléments qui l’avaient empêchée de profiter sereinement de notre rencontre. La prochaine fois, c’est moi qui inviterais la personne, quitte à devoir patienter plusieurs semaines. Retour donc à la case départ : il me fallait rejoindre sans tarder les bureaux de l’agence parisienne.
Juste avant mon vol pour la Russie, j’avais informé mes grands-parents de mes démarches, de mon voyage. Si je devais un jour leur rendre visite accompagné d’une jeune femme étrangère, j’avais préféré les y préparer. L’un et l’autre m’avaient assuré de leur soutien, ravis de savoir que je tentais de mettre fin à mon interminable célibat. Mon grand-père maternel a toujours eu le sens de la formule assassine. En outre, il se faisait un devoir de dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas ! Même si, parfois, il était le seul à penser ces choses. Mais la plupart du temps, il se faisait l’écho des inquiétudes de notre grand-mère qui n’osait pas nous en parler directement. Quoi qu’il en fût, on pardonnait volontiers les incartades de notre aïeul, car il les emmaillotait toujours de la bienveillance et de la bonhomie qui le caractérisaient. Jamais il ne faisait preuve de méchanceté. Pas même en ce dimanche de Pâques 2004 où, dépité par mon récent échec moscovite, il me confia sur un ton dramatique : « Maintenant, ça suffit. Il faut t’arrêter. Tu ne vas pas passer ta vie comme ça et dépenser tout ton argent pour rien… » Non, pépé, désolé ! Encore un essai, fût-il le dernier.
SEMPER EST HORA SPERANDIS
Il est toujours l’heure d’espérer)
Je cherche une compagne à la fois douce et tendre
Dont l’amour me serait comme un nouveau départ ;
Et mon cœur alangui ne vit que de l’attendre :
Je sais que cette femme existe quelque part.
Aucun souffle pourtant ne vient gonfler mes voiles,
Comme si le destin se riait de mon sort…
Je demande ma route à toutes les étoiles,
Avec l’espoir secret de voguer à bon port.
Qu’importe si ma nef s’égare dans la houle !
Les échecs et le doute ont renforcé ma foi,
Et chaque jour passé, chaque heure qui s’écoule,
Chaque seconde enfin me rapproche de toi…
Je croyais toujours en mon avenir amoureux, j’avais foi encore en ma bonne étoile ! Du moins tant que mes finances me le permettaient. D’ailleurs, j’étais déjà retourné à l’agence avec la ferme volonté de trouver une autre personne avec laquelle correspondre. Je n’avais pas l’intention de rester sur un insuccès cuisant, sur une déception douloureuse qui mettait à mal mon amour-propre, ma fierté, qui abandonnait mon cœur béant à toutes les blessures de la vie. Riche d’une expérience nouvelle, je saurais être désormais plus vigilant, plus dégourdi lors d’une prochaine rencontre. Je voulais — je devais — considérer l’échec de mon premier contact comme un revers salvateur.
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
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