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Trente mètres
Non-fiction
Biography
calendar Veröffentlicht am 23, Juni, 2026
calendar Aktualisiert am 23, Juni, 2026
time 3 min
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Trente mètres

Ce texte a été écrit en septembre 2018. Il a d’abord été rédigé en russe, puis traduit et publié en géorgien, et existe maintenant en français. La traduction a été faite à l’ancienne, avec les outils d’un traducteur d’avant l’ère de l’IA.


La photo de couverture a été prise par moi-même au musée des Confluences, à Lyon.



Un silence de plomb.


J’entendais presque le mur, d’un vert émeraude poisseux, vieillir. On était là, perchés dans notre bocal de verre, cette bulle stérile d’où toute la misère du monde se laissait guetter comme sur la paume de la main. Rien de plus qu’un double atrium carré, deux cloisons aveugles où les âmes échouent juste pour poser leur corps le temps d’une nuit.


Puis il y a eu la sonnerie.


J’ai regardé l’écran. Un visage familier. Mon doigt a écrasé le bouton, le déclic de la serrure a claqué dans le couloir. Entre cette porte et notre comptoir, il y avait précisément trente mètres. Trente mètres de néant absolu qu’un homme devait franchir pour arracher un semblant de tiédeur.


Personne n’est entré.


Mes yeux se sont fixés à nouveau sur le moniteur. Il était assis dans son fauteuil roulant, près de la porte, la tête tombée sur la poitrine. Il dormait de ce sommeil lourd que seuls la mauvaise vodka et l’épuisement des rues savent couler dans les veines. On aurait dit que la terre le tirait vers elle.


Je me suis approché. Un vent étrange s’est engouffré, apportant l’odeur de la rue.


— Thomas, tu es arrivé, ai-je dit. Ma voix m’a semblé étrangement creuse. — Allez, remue-toi, je vais t’aider. On va rentrer ton engin.


Pas de réponse. Pas un geste.


Dans ce boulot, j’avais une règle absolue, un truc de survie : on ne touche pas. Le contact physique, c’est de la dynamite ici. Chacun se mure derrière ses propres barbelés invisibles. Mais là, je n’avais pas le choix. Il fallait bien le secouer. J’ai posé ma main sur son épaule droite. Aucune réaction. Je l’ai remué un peu plus fort.


Pendant que je parcourais ces trente mètres, pendant que la porte s’ouvrait… ou plutôt, un peu avant, Thomas avait pris les devants. Il avait été plus rapide que moi. Il avait déjà filé vers son pays de phosphore, là où il n’y a ni porte, ni main sur l’épaule, ni besoin d’un abri pour la nuit.


De la boue collait encore aux roues du fauteuil. Je restais là, à fixer cette boue, tandis que le vent continuait de souffler depuis la rue.


Il n’y avait en tout que trente mètres. Parfois, une vie entière ne suffit pas pour franchir cette distance.


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