Eth Miscuàth : Daniel Muriot V1 [Décédé]
Cette histoire est celle de Daniel Muriot. Si vous aussi vous désirez prendre part à une aventure, sachez qu'elle sera forcément différente, même si vous prenez le chemin de Eth Miscuàth. Il en sera tout autant pour la version d'un même personnage en cas de décès que pour la ligne conductrice d'un même scénario pour une autre héroïne ou un autre héros. Texte original, illustrations IA.
Eth Miscuàth
Le réveil
Cette saloperie de réveil méritait amplement une sanction exemplaire et, en un sens, c’est ce qu’il reçut. Une claque magistrale l’envoya valser contre le mur en papier peint d’un autre âge, le faisant taire dans une dislocation métallique. Satisfait, Daniel allait replonger sous les couvertures lorsque dans un recoin de sa conscience, des rouages ébranlèrent sa quiétude et le déclic se fit tout aussi violemment : il ne possédait pas de réveil-matin. Il ouvrit les yeux et se dressa sur ses coudes, repoussant les draps qui protestèrent dans un assaut poussiéreux. Le papier misérable était une horreur visuelle, et cette odeur rance qui soudainement le prenait à la gorge n’était certainement pas celle de sa chambre quand la lavande était en fleurs. Tout ce qui l’entourait était un carnage visuel et olfactif. Des lés de papier peint étiraient des arabesques oranges et marrons tout en reproduisant des motifs grotesques, dégoulinants de décrépitude. Aucun sens ne semblait émerger de ces entrelacs que venait souligner une frise tout aussi déconcertante. Le plafond ne venait absolument pas corriger cette horreur esthétique. Il étirait une sale couleur, autrefois blanche, mais dont la teinte principale paraissait hésiter entre le jaune sale et le gris suranné. Juste au-dessus du lit, une ampoule nue pendait d’un câble électrique ocre, exhibant fièrement son filament, tel un fœtus métallique prisonnier dans sa cage de verre. Un coup d’œil rapide à la table de nuit n’avait rien de très réjouissant non plus. Une lampe rouge dont l’abat-jour sale témoignait d’une accumulation de crasse laissée au fil du temps. Plus loin, dans un coin de la chambre, presque peiné de se retrouver là, un valet de chambre voûté, en bois mité, portait avec négligence quelques habits. Un pantalon avachi sur sa barre centrale, et une veste froissée sur des épaules mitées, dont l’une menaçait de tomber. La salle de bain restait dans une pénombre timide tant le jour lui-même n’osait pas rentrer dans la pièce exiguë. Le simple vitrage d’un seul tenant de la fenêtre filtrait le soleil avec toute la conscience professionnelle que pouvait procurer une vitre qui n’avait pas connu de nettoyage depuis sa pose au milieu du châssis.
Daniel jeta ses jambes hors du lit en repoussant ce qui servait de draps à ce lit improbable. Nu comme un ver dans une chemise de nuit trop petite, il posa distraitement son pied droit dans ce qui pouvait ressembler à des restes de repas laissés à l’abandon juste avant de se coucher. Constatant les dégâts, le seul réflexe qui lui vient fut d’essuyer son pied à côté du paquet nauséabond. Vraisemblablement, la moquette n’en était plus à une salissure près. Il déglutit tant bien que mal et sa bouche pâteuse lui laissa aussitôt un souvenir métallique sur la langue et ses gencives semblaient vouloir absorber ses dents. Il rompit le silence avec les seuls mots qui lui virent à l’esprit : « Putain, qu’est-ce que je fous là ? »
Sa tête ne le faisait pas souffrir et c’était déjà beaucoup. Toutefois, il se sentait profondément épuisé, particulièrement nauséeux, mais, en dehors de sa sensation de pétrin dans la bouche, il ne ressentait pas le lendemain de cuite. Évitant soigneusement l’étrange purée au bas du lit, Daniel prit son courage à deux mains pour se redresser et marcher jusqu’à la salle de bain. En passant près du valet de chambre, il ne reconnut rien de ses affaires. Non pas qu’il se souvenait de sa tenue de la veille, ou de l’avant-veille, mais des vêtements jusqu’aux chaussures, rien n’était à lui. Encore un truc à mettre sur la feuille mentale titrée : « C’est quoi ce bordel ? ». Il avait soif. Soif dans sa gorge, soif sur son visage, soif sur son corps qui semblait ne pas avoir connu la douche depuis un moment.
La salle de bain se voulait plus rassurante que le nid à microbes sur lequel il marchait depuis son réveil. Le carrelage, en assez bon état, devait y être pour quelque chose. La cuvette des toilettes était abaissée, ce qui était peut-être préférable. La douche relevait d’un simple bac dans un coin avec un rideau douteux pour en faire le tour. Le truc irrévocablement ignoble, toujours prêt à venir se coller sur la peau tel un linceul détrempé sur un cadavre encore chaud. Daniel détourna le regard. Son besoin le plus immédiat était de regarder son visage dans le miroir moucheté qui surplombait le lavabo et de l’asperger d’eau froide. Un poinçon de panique lui piqua le cœur juste une seconde avant d’apercevoir une tablette avec serviette, savon, brosse à dents. S’il passa rapidement sur les deux premiers éléments, la brosse nécessita une plus longue attention avant de se convaincre qu’elle était réellement neuve. Un ridicule tube de dentifrice y était attaché et un opercule en aluminium semblait dire : « aie confiance ! ». Daniel tourna le robinet en espérant y voir de l’eau claire plutôt qu’un filet saumâtre, et il accueillit l’eau avec un sourire de satisfaction. Son portrait dans le miroir lui rendit son sourire.
L’eau était véritablement fraîche, une bénédiction. Un petit tour du côté du logo rouge lui confirma qu’il avait aussi de l’eau chaude. Un bon point pour l’hôtel, si toutefois l’endroit en était un. Daniel s’aspergea plusieurs fois le visage d’eau froide et revigorante. L’effet fut immédiat et ses souvenirs jaillirent comme des points noirs sous la pression. La route introuvable pour arriver à Gascq ! Il avait raté de nombreuses fois l’embranchement au long de l’interminable langue de bitume entre Seignosse et Hossegor. Même en mettant un panneau stop, un feu rouge et un rond-point à trois branches, il n’était pas certain qu’un automobiliste trouve le panneau indiquant la destination de la ville. Quant au GPS, il jouait aux abonnés absents dès lors qu’on s’enfonçait entre les rangs de pins maritimes. Tout en s’épongeant le visage, Daniel revint s’asseoir sur le lit. Il retraçait l’itinéraire jusqu’à cette chambre. Cette maudite route, et après ? Le restaurant ! Oui, le restaurant, ou plutôt la gargote en bordure d’un lac. Affamé, il s’y était arrêté en demandant s’il était encore loin de Gascq. Il y avait le gars derrière le comptoir, la cuisinière qui faisait également office de serveuse. Le vieux fumeur de pipe dans un coin ; qui fumait à l’intérieur. Puis, il y avait cette femme aussi. Une jeune femme, brune, avec qui il avait parlé en partageant quelques verres. Il lui avait dit qu’il cherchait sa sœur et qu’aux dernières nouvelles en sa possession, elle était capitaine d’un bateau de pêche du côté de Gascq. Alors, elle lui avait indiqué la route à suivre. Il l’avait remercié, puis avait terminé son repas avant de reprendre la route au milieu de cette satanée forêt. Il devait être 23 heures d’un jour qui n’était probablement pas celui d’hier.
Daniel récupéra les restes du réveil et regarda le cadran. L’heure de la mort de l’appareil indiquait 08 h. Un coup d’œil par la fenêtre sale, montrait la rue animée d’une petite ville sans prétention. Quelques voitures rangées au long de trottoirs peu encombrés. Des arbres au lieu de parcmètres. Et des façades de maisons qui s’alignaient en affichant sans pudeur un certain âge, sans toutefois sombrer dans la décrépitude. Sa chambre faisait assurément figure d’exception. Selon sa vue en plongée sur la route, il se trouvait visiblement au quatrième étage. Et, il était bien dans un hôtel, comme en témoignait la plaque au dos de la porte avec son plan d’évacuation. Porte verrouillée, mais sans clef. Toujours dans sa chemise de nuit, pieds nus sur l’ensemencement mycosique de la moquette, il semblait un peu perdu. Un épouvantail au milieu d’un champ avait probablement davantage conscience de ce qu’il avait à faire de sa journée que lui. Il retourna à la fenêtre sur un dernier détail qui lui traversa l’esprit comme une balle au travers d’une citrouille. Sa voiture n’était pas garée en bas. Malgré les nombreuses places disponibles, rien à l’horizon d’un côté comme de l’autre. Une autre balle traversa son cerveau et il retira sa chemise pour la jeter sur le lit. Son corps ne présentait aucune marque, aucune blessure d’un probable accident de la route provoqué par son assoupissement.
Il était temps de prendre les choses en main. Daniel jeta un œil au valet de chambre qui tenait vaillamment les quelques affaires posées sur ses épaules. Plus qu’une surprise, ce fut un soulagement de constater que les habits étaient en bien meilleur état que la chambre. Sans être neuve, la veste marine était plus que correcte, comme la chemise blanche en dessous. Le pantalon paraissait être propre lui aussi, ainsi que les sous-vêtements qu’il découvrit sur une barre transversale. Au sol, des chaussures de ville imitaient des Oxford un peu passées, mais d’un usage largement suffisant. Il restait juste la taille à vérifier, mais grosso modo, cela semblait aller. Le verdict sera prononcé après la douche. Il inspecta donc les poches avant de tout remettre en place, un peu déçu de ne rien avoir découvert.
Bien que sans rideaux, la fenêtre ne paraissait intéresser personne en face ou dans la rue. Daniel s’en approcha de nouveau afin de l’ouvrir. Il ignorait vraiment combien de temps il avait passé dans cette pièce. Cependant, entre l’épaisse vomissure étrange au pied du lit et l’aspect repoussant de la chambre, un bon bol d’air devrait être le bienvenu. Peine perdue. Le loquet était visiblement soudé et pas que par la rouille. Alors, il tira de toutes ses forces, mais finit par renoncer. Inutile de tout casser, sans compter le risque de blessure au milieu en milieu infectieux. De toute façon, il n’avait pas l’intention de s’attarder, même s’il ignorait encore comment sortir de là. La douche allait très certainement l’aider à cette réflexion.
De nouveau dans la salle de bain, les toilettes lui faisaient de l’œil. Pourtant, la douche lui sembla le meilleur moyen de soulager sa vessie sans risquer de perdre un œil et ses tripes en regardant le fond de la cuvette. Il ouvrit donc le robinet et régla la température avant d’entrer dans le bac. L’eau chaude, toujours limpide, était au rendez-vous de cette nouvelle tentative. Il attrapa alors le savon, prit la serviette et fut surpris de découvrir en dessous la présence d’un tapis de sortie de douche. Il posa la serviette sur un coin du lavabo, installa le tapis et, avec un début de sourire, tira le rideau avant de se laisser aller sous l’eau purificatrice.
Le bonheur fut immédiat. Dès les premières secondes. Le soulagement vésical, l’eau sur son corps dont chaque goutte le massait en profondeur, tout était parfait. C’était une bénédiction. Aussi, il ajouta un peu plus d’eau chaude maintenant que sa peau s’habituait à la température. Ce fut le rideau de douche qui le ramena à la réalité.
Comme toutes ces saletés, il vint lui coller les jambes et les hanches avant de gagner son dos. Daniel repoussa le tissu déperlant tout en se calant le plus loin possible, contre la paroi. Il pesta également contre lui-même pour ne pas avoir pensé à prendre des chaussettes afin d’éviter de marcher pieds nus sur la moquette. Comme quoi, l’eau apportait véritablement quelques idées claires pour sa réflexion. Tant pis, il utiliserait la serviette et le tapis pour faire un pont.
Malgré l’absence de shampooing, Daniel s’était aussi occupé de sa tignasse. Il avait pris tout son temps, mais il fallait bien sortir. Le rideau regagna sa place et le tapis l’accueillit avec bienveillance. Bien que petite, la serviette jouait son rôle absorbant et Daniel se frictionna pour se sécher avant de la laisser tomber de stupeur.
Là, devant lui, le miroir au-dessus du lavabo lui adressait un message révélé par la vapeur : 
Avant de sortir, libère le génie dans la lampe
« C’est quoi ce bordel », lança Daniel à l’adresse du gars tout embué dans le miroir. Il nota au
passage son air fatigué. Ses yeux portaient des valises sombres et son teint pâle, malgré la douche brûlante, lui donnait des airs de l’Oncle Fétide. À sa propre vue, son estomac protesta. Comme s’il se souvenait, en voyant cette tête, qu’une journée était passée depuis qu’il avait régurgité.
« Il est temps de passer à la vitesse supérieure », s’encouragea Daniel. Il se brossa énergiquement les dents, puis, moquette ou pas, il décida de passer outre les probables mycoses et fila vers le valet de chambre. Il attrapa sa veste, la jeta sur le lit, fit de même avec le pantalon et commença à s’habiller. Tout en époussetant ses pieds avant de passer les chaussettes, Daniel ne quittait pas la lampe de chevet sur la table de nuit. Son rouge tranchait avec le reste de la pièce. À bien y penser, même sans le mot écrit dans la salle de bain, elle n’avait rien à faire là. Trop rouge, même sale. Il se releva et passa la chemise. Trop propre à sa base en regard de l’abat-jour crasseux. Il passa les pans de la chemise dans le pantalon ; la mode de laisser dehors avec une veste ne lui plaisait vraiment pas. Il lorgna de nouveau cette fichue lampe. Alors, le germe de la paranoïa commença à sortir de terre. Et s’il était le taureau attiré par le rouge et qu’il allait se faire trucider par un quelconque mécanisme. C’est insupportable cette façon qu’a l’inconscient de venir mettre son grain de sable lorsque l’on regarde trop les choses. Une idée en inspire une autre et c’est un torrent de boue qui finit par dévaler la montagne. C’était tellement idiot. Si on avait voulu le tuer, il ne serait pas dans cette chambre miteuse, à s’habiller avec un costume à sa taille. Par ailleurs, on ne lui aurait pas mis à disposition cette douche dont il commençait à perdre le bénéfice. Il respira un bon coup. Il laissa sa veste sur le lit en désordre et se posta à côté de la table de chevet. Les pieds chaussés à côté des vomissures. Il se saisit de la lampe.
Pas de lame empoisonnée, pas d’explosion retentissante. Toutefois, il préféra ne pas fermer l’interrupteur. Le message n’indiquait pas d’allumer la lumière.
Libère le génie de la lampe
Daniel regarda autour de lui. Il se sentait si bête rien qu’à l’idée de faire ce qu’il comptait faire. Il sourit pour se moquer de lui-même ou pour se donner du courage. Enfin, il respira un bon bol d’air nauséabond, attrapa un coin de son drap et, après un dernier coup d’œil à la fenêtre pour chasser un éventuel plaisantin, brava le ridicule et frotta la lampe. Il ne se passa rien. Strictement rien. La déception était là, bien qu’évidente. Il s’attendait à quoi, franchement ? Voir sortir un malabar bleu ? Premier vœu : amène ma sœur ici. Deuxième souhait : transporte-nous sur ma terrasse, dans le Vaucluse. Ensuite, laisse-moi le temps de réfléchir avant de formuler le troisième…
« C’est des conneries tout ça », dit-il en rageant contre sa bêtise. Pourtant, en reposant la lampe contre ses jambes, sa main gauche pivota de façon inconsciente en opposition à sa main droite. Le socle avait tourné.
Sa respiration s’arrêta. Surpris d’avoir réussi, malgré tout, à faire jaillir le génie, il dévissait le socle avec toute la frénésie de cette découverte. Il se saisit d’un papier plié et enroulé dans le corps de la lampe et la reposa sur la table. Le papier contenait une clef collée et un message manuscrit. L’écriture de sa sœur, sans hésitations.

Sa tête devenait un capharnaüm. Il n’arrivait plus à penser et l’orchestre de la folie jouait des cuivres à chaque nouvelle interrogation qui nourrissait ses méninges.
Je suis arrivé à Gascq hier, ou avant-hier ? J’ai mangé dans ce restaurant sur pilotis au bord du lac. J’ai repris ma voiture. Mais, depuis, c’est le flou. Ma sœur m’a trouvé ? Pourquoi m’a-t-elle amené ici ? Pourquoi n’est-elle pas là ? Pourquoi ces mystères ? Ces codes ? Ce charabia ? Pourquoi pas une simple lettre sur la table de nuit ? Et mes vêtements ? Mes affaires ? Mon portefeuille ? Mes papiers ? Mes clefs ? Et, celle-là, si c’est pour la porte de la chambre, pourquoi m’avoir enfermé pour la cacher avec ce message ? Pourquoi Patrick Deleglise ?
Daniel sentait le sang battre des tempes. Son estomac réclamait qu’il sorte. Sa prudence, qu’il réfléchisse avant. Sortir ? Pour aller où ? Et puis qui doit sortir ? Daniel ? Patrick ? D’un geste de fatigue ou de rage, la lampe alla trouver les restes du réveil après une violente rencontre avec le mur.
« Dans quoi tu t’es fourrée, Marion ? » Dans quoi tu nous as fourrés ? ». Daniel se leva et se mit à tourner en rond entre la porte et le lit. Il lisait et relisait le message. La solution était là sous ses yeux. Sa sœur avait pris toute la peine du monde à dissimuler ce message et en coder le sens. Il ne pouvait pas s’agir d’un jeu d’évasion. En relisant encore et encore les paragraphes, la petite graine germa de nouveau. Mais, cette fois-ci, elle ne portait pas le nom de paranoïa, il en mettrait sa tête à couper. Et, c’est bien de ça qu’il s’agissait très certainement.
Daniel s’assit au coin du lit, près de la porte. Il décolla la clef du papier, et se frotta le front. Cette fois, c’était à lui d’être le génie au sortir de son cerveau en ébullition. Une seule question comptait et elle était assurément capitale pour connaître sa destination, voire sa survie : quel était le message, dans le message ?

Ce fut son estomac qui finit par mettre un terme à sa réflexion, d’un long borborygme amplifié par l’absence prolongée d’un repas digne de ce nom. Daniel jeta alors un dernier coup d’œil au papier, face à la fenêtre, afin de vérifier si la transparence pouvait lui révéler un détail, puis le replia. Il le glissa ensuite dans la poche interne de la veste qu’il enfila et essaya la clef dans la serrure. Malgré l’aspect rouillé des éléments, le pêne dormant se retira de la gâche sans avoir à forcer. Il ouvrit la porte sans même s’assurer de la tranquillité des lieux en dehors de la chambre. La faim le tiraillait.
Un couloir moquetté s’étirait en longueur. Sa couleur rouge vif, mais surtout ses motifs géométriques entrelacés, noirs et dorés, lui semblaient familiers. Toutefois, il ne parvint pas à en trouver la raison. Un film sans doute. Il jeta un dernier coup d’œil à l’intérieur de la chambre, avant de s’attarder avec surprise sur la lettre B affichée sur sa porte. Puis, en silence, il referma derrière lui et s'approcha de la seconde porte du couloir. Aucun judas ne permettait de céder à la tentation visuelle, mais il posa une oreille juste sous le A faisant office de numéro. Aucun bruit.
Un escalier menait à un étage supérieur, visiblement encombré, et de l’autre côté l’escalier descendait dans les entrailles de la bâtisse. Son estomac lui intimait l’ordre de descendre, très certainement influencé par le délicieux fumet qui montait les marches afin de venir à lui.
C’est l’estomac qui emporta les suffrages, non sans avoir lutté contre la curiosité de fouiller le capharnaüm du grenier. Les quelques marches grinçantes avaient aidé au vote. Que pouvait-il bien y avoir là-haut de suffisamment intéressant pour se faire prendre à y fouiller au-delà de toutes convenances ? Daniel retourna donc de l’autre côté du couloir et descendit les marches avec assurance. Après tout, il avait une chambre, des affaires, du linge de toilette. Tout cela devait forcément impliquer qu’il ne pouvait être pris pour un squatteur. Ainsi, quelque part dans son crâne, un tapis se posa sur la poussière de ses souvenirs et l’estomac applaudit la résolution.
Sans prendre le temps, ou le risque, d’écouter aux portes, Daniel enchaîna les escaliers et les couloirs pour déboucher quatre étages plus bas. L’odeur était une torture qui inondait ses papilles. Le bacon avait son propre langage et il chantait encore le frisson de sa cuisson. Quelques notes olfactives plus basses, les œufs brouillés reprenaient en chœur ses nuances gustatives. La pile d’assiettes, à côté d’un réservoir de café, était le dernier rempart, fragile, à la tentation. Il céda.
— Bonjour, Monsieur. Puis-je avoir votre numéro de chambre ?
Il fallait bien un chef d’orchestre à cette symphonie culinaire et l’homme qui venait d’apparaître en avait justement l’air. Il était vêtu d’un costume noir et d’une chemise blanche. En bien meilleur était que le mien, pensa Daniel. Ainsi, il en était encore à le dévisager de haut en bas, sans s’apercevoir de l’effet gênant que cela pouvait produire, quand l’homme éclaircit sa voix avant de reformuler sa question d’un seul mot :
— Monsieur ?
— Chambre B, se contenta de répondre Daniel.
— B ? Je n'ai pas été prévenu, Monsieur ?
— Monsieur Bond. James Bond, fit Daniel en faisant mine de réajuster des boutons de manchettes imaginaires.
— J’en prends bonne note, Monsieur Bond. Je vous souhaite un excellent petit déjeuner. Le service est en libre accès et à volonté jusqu’à dix heures trente.
— Merci, mon brave, ajouta Daniel en mimant l'espion de renom imaginé par Ian Fleming. Il aurait presque glissé un billet dans la poche de l’employé, s’il avait de quoi régler.
Il aurait tout le temps de penser à la suite plus tard. Dans l’immédiat, c’était la bouffe qui l’obnubilait. Un terme moins classieux que sa répartie, mais le ventre vide a sa raison que la raison ignore. C’est à ce moment-là qu’il remarqua sa solitude pour un buffet si grand. Aucune raison de ne pas choisir une place juste à côté des plats. Alors, il attrapa directement deux assiettes et prépara un lit bien douillet avec les yeux afin d’y déposer de belles tranches de bacon grillé. La seconde assiette accueillit du fromage, du pain et une banane. Après avoir dressé sa table, il y ajouta jus d’orange, yaourt, café et opta pour un pain au chocolat. Il avait beau être dans le sud-ouest, il emmerdait les chocolatines !
Daniel se jeta sur sa première assiette. Son ventre fut alors l’écho d’une caisse de résonance pendant un défilé du 14 juillet. Diable que c’était bon. Il nota de féliciter le chef pour la préparation des œufs brouillés. Rien à voir avec le petit déjeuner dit « Continental » de ces hôtels constellés d’étoiles. Là, on était dans la préparation artisanale. Le grand art dans toute sa splendeur. Rien que pour ça, l’hôtel, car cela devait forcément en être un, méritait plus d’étoiles que sur l’uniforme d’un général d’armée. Étrange d’ailleurs que ce contraste entre la chambre et le repas. Le doute s’installa. Un étrange sentiment que quelque chose n’allait pas dans cette salle à manger. Dans l’abondance et la qualité du repas. Dans la propreté des alentours des plats. Dans le silence et sa solitude, au milieu des tables vides et des nappes propres. La soudaineté de tant de perturbations venait lui taper les temps. Un afflux d’informations qui commençait à lui donner le vertige. Sa tête se mit à osciller dans un mouvement de balancier qu’il avait de plus en plus de mal à contrôler. Sa vue se brouilla tandis que son assiette garnie de jaune se rapprocha à grande vitesse. Tout son corps glissa et Daniel finit par se vautrer au sol, au milieu des œufs brouillés et des tranches de bacon.
Épilogue
La poignée s’abaissa avec une violence inouïe et la porte s’effaça pour laisser entrer une femme visiblement en colère. Elle se rua sur le réceptionniste de l’hôtel où Daniel se trouvait.
— Putain, t’as fait quoi ?
L’homme, surpris, n’eut pas le temps de réagir et se retrouva coincé sur sa chaise, entre la femme et la table derrière laquelle était assise une religieuse.
— Marion, ça suffit ! intima la religieuse.
Sylvain en profita pour se lever et contourner la table afin de se placer derrière Sœur Charlotte.
— Ton frère ne nous a pas convaincus et tu connaissais les risques. James Bond ? Sérieusement ? Il n’avait qu’à dire son véritable nom ou celui que tu lui avais suggéré.
— Il est où ?
— Tu le sais très bien et c’était la seule solution.
Marion s’affala sur la chaise laissée libre par Sylvain. Il couvrit son visage de ses mains. Charlotte se leva et vint se placer près d’elle.
— Il suffisait de le laisser partir, sanglota Marion. Il aurait oublié.
— Tu sais très bien que non. Il est venu te chercher. De retour chez lui, il se serait demandé pourquoi il n’avait pas encore fait le voyage et serait revenu ; en pensant faire le trajet pour la première fois.
Marion tremblait. Elle ne trouvait rien à redire et la culpabilité commençait à lui ronger le cœur et dissoudre toute sa volonté de vivre.
— On pouvait le droguer comme ils l’ont fait à son arrivée.
— Et prendre le risque qu’il parle ? Qu’il te fasse fuir sans précautions ? Qu’il lâche le morceau sans le faire exprès ?
Le ton de Sœur Charlotte n’était plus compatissant.
— Combien d’inconnus tu as toi-même envoyés dans le courant du gouf ? Inutile de me donner un nombre approximatif, c’était une question purement rhétorique Marion. L’erreur initiale était de lui demander de ne plus te chercher, tout en lui permettant de découvrir où tu vivais.
— Inutile de me le rappeler.
— Je vois bien que si. N’oublie pas les enjeux et le risque pour le plus grand nombre. Ce qui se passe à Gascq reste à Gascq, et ceux qui y vivent font partie du système. Nous faisons partie du système. Ton message était clair, soit il acceptait le jeu et nous rejoignait, soit il acceptait, mais partait. Le sérieux de sa situation et la tournure de ton message n’invitaient pas à prendre tout ça à la légère.
— Je ne peux plus continuer.
— Alors, tu sais ce qu’il te reste à faire, mais tu ne peux pas reprocher à Sylvain ni à qui que ce soit ce qui s’est passé.
— Je vous maudis tous, je me maudis aussi.
— Et ça ne servira à rien. Alors, ressaisis-toi et, a minima, nous pourrons continuer à minimiser le nombre des sacrifices.
— Il n’a pas souffert ?
— Tu sais bien que non. Il s’est effondré comme prévu. Le temps pour Sylvain de vérifier que ton message avait été lu et de le faire disparaître. Il a rangé, et surtout nettoyé la chambre. Ton frère avait laissé le message sur la vitre de la salle de bain et la base de la lampe était restée ouverte. Le reste est allé très vite et ton frère était toujours absent. Alors non, il n’a pas souffert.
— Je pourrais le voir.
— D'ici à quelques jours, son corps sera repêché dans le lac noir. Sa voiture à côté, son repas copieux dans la gargote, la tentation de se baigner sous l’éclat de la Lune dans ce paysage idyllique. L’accident regrettable, mais qui ne t’empêchera pas de le pleurer, de l’inhumer et de visiter sa dernière demeure.
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Kommentar (7)
Gabriel Dax vor 7 Monaten
Apparemment, James Bond a fait peur à quelques-uns.
Gabriel Dax vor 7 Monaten
Un numéro de chambre à donner cher Daniel ?
Daniel Muriot vor 7 Monaten
Chambre B.
Gabriel Dax vor 7 Monaten
Là c'était facile. Et maintenant, un petit nom à donner pour la réservation ?
Daniel Muriot vor 7 Monaten
Monsieur Bond. James Bond.
Gabriel Dax vor 7 Monaten
Attention. Tu réponds ça ? Tu valides ?
Daniel Muriot vor 7 Monaten
Je valide. :D
Gabriel Dax vor 7 Monaten
Pas de retour en arrière. C’est validé. Le reste en découlera.
Gabriel Dax vor 7 Monaten
Hello Daniel.
La curiosité pour l'étage supérieur ou la faim pour l'étage inférieur ?
Avec prudence ? Assurance ? Méfiance ?
Daniel Muriot vor 7 Monaten
C'est vrai que ce serait bien de déchiffrer ce foutu message. Mais en attendant le déclic qui me donnera la clef, un peu de reconnaissance des lieux ne serait pas superflu. Enfin, je crois. Ou ma curiosité me pousse à y croire...
Je vais y aller l'ai naturel, mais tous les sens en alerte et le plus silencieusement possible. La prudence n'a jamais tué personne.