Épisode 127 : Nouvelle tentative
🎧 Musique : AS LONG AS GOD LOVES US - Efisio Cross
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— Tu as fini ?
Cette fois-ci, c'est le Père Adalbéric qui a posé la question.
— Oui, pour ma part, j'ai fini. À moins que ton blabla m'oblige à ajouter quelque chose. J'espère que tu auras le bon goût de t'en abstenir.
— À toi, je n'ai rien à dire. Au comte de Lucilinburhuc, par contre, si.
— J'ose espérer que c'est pour prendre congé de lui.
— Cela, c'est à moi d'en décider.
Le diable secoue la tête.
— Décidément, tu es un têtu et un coriace, prêtre. Et puis c'est moi que tu accuses d'acharnement. Mais les enfants de votre espèce le savent bien, quand ils jouent entre eux : c'est celui qui le dit qui l'est.
Puis il reprend une posture fixe.
— Cela dit, autant mettre les choses au clair une fois pour toutes : jouer les prolongations ne te servira à rien. À rien d'autre qu'à retarder inutilement une échéance de toute façon inévitable. Un contrat a été conclu, librement, sans contrainte et en toute connaissance de cause. Ce contrat doit être honoré. Et quoi que quiconque fasse, il le sera. Toute résistance est inutile. Me suis-je clairement fait comprendre ?
Le Père Adalbéric sourit.
— Je n'ai jamais eu le moindre doute sur ta détermination. Mais toi, t'es-tu posé la question de savoir ce que Dieu pense de ce qui est en train de se passer ?
Le rire du diable résonne à nouveau, moins formidable que tout à l'heure, mais toujours assez puissant pour faire trembler les murs.
— Toi, prêtre, tu es un comique. Ne t'a-t-on donc jamais enseigné que Dieu me laisse la disposition de toutes les âmes qui décident librement de se vouer à moi ? Tout ce qu'il dit de cela, c'est : "Tu es le dieu qu'ils se sont choisi, qu'ils t'adorent donc, qu'ils t'adressent leurs prières, et qu'ils voient si tu les exauces. Mais si tu ne les exauces pas, ou si la façon dont tu les exauces ne les satisfait pas, qu'ils ne s'adressent pas à moi et qu'ils ne viennent pas s'en plaindre à moi : ils t'ont choisi, ce sont eux qui t'ont choisi, qu'ils assument leur choix et qu'ils vivent avec."
Il redevient droit, fixe et dur.
— Encore une fois, c'est à chacun d'assumer la responsabilité de ses choix. Vous prétendez être adultes ? Vous prétendez en plus guider les autres ? Alors prenez vos responsabilités. Le temps est venu pour le comte Siegfried de prendre enfin les siennes.
— C'est donc ta position.
— Non. Ce n'est pas ma position. C'est celle de Dieu.
— Tu prétends donc connaître la position de Dieu mieux qu'un prêtre qui Le sert.
— N'oublie pas que j'ai connu Dieu bien avant toi, prêtre, bien avant que ta religion ait jamais été instituée, bien avant que le Saint de Dieu soit jamais venu sur cette terre, bien avant Moïse, bien avant Abraham, et même bien avant qu'Adam et Ève aient été créés. Avant même l'existence de cette terre que nous foulons. J'étais même l'archange le plus proche de Dieu, avant l'exil auquel il me condamne aujourd'hui.
— Parce que tu L'as trahi, que tu t'es rebellé contre Lui et que tu as prétendu être Son égal.
— C'est ce qu'on t'a enseigné. Mais je connais sur lui et sur les univers qu'il a créés de nombreuses choses que toi et les tiens ne connaîtront jamais. Et son égal, je le suis là où je règne.
— C'est ce que tu penses. Mais tu ne règnes pas là où nous sommes. Et là où nous sommes, j'ai le droit de m'entretenir avec le comte de Lucilinburhuc.
Le diable soupire.
— Fais donc, puisque tu insistes. Mais fais vite.
Le Père Adalbéric se tourne vers Siegfried, se rapproche de lui et s'accroupit à ses côtés.
— Comte Siegfried...
— Merci de ne pas m'abandonner, mon Père.
La voix de Siegfried est redevenue un murmure.
— Je ne fais que remplir ma fonction. Mais je dois absolument m'assurer d'une chose. Vendre son âme par intérêt passager et, pour tout dire, par accident, faiblesse passagère et aveuglement, est une chose. Se vouer à une puissance étrangère à Dieu en est une autre. Vous êtes-vous jamais voué au diable ? Lui avez-vous voué adoration et culte ?
Siegfried sursaute et se tourne vers le Père Adalbéric, les yeux écarquillés et la bouche bée.
— Jamais, mon Père ! Grand Dieu, non !
Sa voix a repris une énergie qui l'étonne lui-même.
Le Père Adalbéric poursuit son interrogatoire.
— Lui avez-vous jamais adressé des prières ?
— Jamais ! Mes prières, c'était à Dieu que je les adressais ! Même s'Il ne les écoutait jamais ! Mais tous les sacrifices que j'ai pu faire, c'était à Dieu que je les faisais ! Je n'ai jamais confondu le paradis et l'enfer ! Jamais !
— Avez-vous jamais pratiqué arts ou rituels occultes ?
— Jamais de la vie je n'ai fait ça !
— Vous êtes-vous instruit en ces matières ?
— La seule et unique fois que je l'ai fait, pour mon malheur, était celle pour laquelle j'ai voulu appeler le diable en désespoir de cause, parce que je croyais encore naïvement qu'il allait m'aider !
— Donc vous avez bien pratiqué un rituel occulte, au moins cette fois-là.
Siegfried penche la tête sur le côté et étire les lèvres en un sourire fermé.
— Oui, certes, cette fois-là.
— Et à Koerich, il y a quinze ans ?
— Oui, cette fois-là aussi. Mais pour le faire, j'ai fait appel à ma mémoire, c'est tout ! Je n'ai rien cherché à apprendre de plus en la matière que ce que je savais déjà. Je n'ai même pas révisé ce que j'avais su quinze ans auparavant. Et ça ne m'a pas facilité la tâche, ça je peux vous le dire.
— Et tout cela, c'est déjà beaucoup. Par ailleurs, le diable s'est-il déjà manifesté à vous de manière spontanée ?
— Jamais !
— Sous aucune forme ?
— Jamais !
— À aucun moment ?
— Jamais ! Jamais, jamais, jamais !
Le Père Adalbéric réfléchit un moment. Puis il regarde Siegfried avec beaucoup d'insistance.
— Vous savez, comte Siegfried, que si vous voulez que je fasse quelque chose pour vous, vous devez tout me dire ! L'heure n'est plus à cacher quoi que ce soit. Il est trop tard désormais pour ça. Vous devez me dire tout ce qui vous pèse sur le cœur ! Même si ce sont des choses dont vous n'êtes pas fier, même si ces choses vous font honte. Et même si nous en sommes à parler de toutes ces choses devant tout le monde. Dites-vous bien que si vous ne les révélez pas vous-même, l'Accusateur, lui, le fera. Et vous l'avez bien vu, il n'hésitera pas. N'attendez pas que ce soit lui qui le fasse. Faites preuve de grandeur d'âme, faites-le vous-même ! Vous n'en êtes plus à en redouter des conséquences désagréables pour vous en ce bas monde. Vous n'en êtes plus à ce stade. Cela ne doit plus être votre priorité ! Croyez-moi, malgré les apparences aux yeux du monde, il y a plus de grandeur dans l'humilité que dans l'orgueil. La vanité de l'orgueil finit toujours par être dévoilée, tôt ou tard. Mais il y a un vrai courage dans l'humilité. Soyez enfin le seigneur que vous êtes censé être ! Dites ce que vous avez à dire !
Un éclair, de nouveau, zèbre l'air, et la foudre atterrit entre eux avant que Siegfried ait le temps de prononcer un seul mot ou de faire un seul geste.
Et le diable rit.
— Quand je disais que tu es un têtu, prêtre, j'étais encore bien en dessous de la vérité. Tu as pourtant bien entendu ce que je t'ai dit ! Crois-tu donc que Dieu n'accorde pas, lui aussi, une importance au respect des contrats et de la parole donnée ? Crois-tu que Dieu ne veut pas, lui aussi, que l'on tienne ses promesses ?... Non mais enfin, pourquoi t'acharnes-tu donc à tenter de récupérer ce paroissien-là ? Un homme sans aucune parole, qui se retournera contre toi aussitôt que bon et intéressant lui semblera ?
Le Père Adalbéric répond sans détourner la tête.
— Toute âme égarée et tourmentée qui désire le salut de toutes ses forces mérite aide et compassion.
Le diable secoue la tête, et son rire confine au crachat.
— Pauvre naïf que tu es. Pauvre idiot. Pauvre aveugle.
Il s'avance d'un pas.
— Toi, tu vois en lui une âme égarée et tourmentée. Tout ce que tu fais, c'est te raconter l'histoire qui te convient. Au fond, toi aussi, tu es un spécialiste des bonnes excuses et des prétextes. Ou alors, c'est ta vue qui baisse. Tu te fais bien vieux, prêtre. Moi, je vais te rendre la vue et te dire ce qu'est vraiment cet homme : un opportuniste, un égoïste qui ne recherche que son propre intérêt. Un traître qui retourne ses alliances en fonction de ses propres objectifs. J'en parle en connaissance de cause, moi envers qui il n'a jamais cherché et ne cherche encore aujourd'hui même qu'à renier son contrat et trahir son engagement pour le confort du paradis, alors même que c'est à moi qu'il doit son château et sa ville ! À moi, à moi seul, pendant que toutes ses prières dans toutes les églises qu'il pouvait trouver restaient vaines !
— C'est faux.
Le diable tourne la tête vers Siegfried, et le Père Adalbéric se relève sous la surprise.
C'est Siegfried qui vient de parler.
Le diable en hésite jusque dans son sourire.
— Ah bon ?... C'est faux ?...
Mais il reprend vite de l'assurance.
— Et dis-moi, comte Siegfried, qu'est-ce qui est faux dans ce que je viens de dire ? N'est-il pas vrai que tes prières au ciel pour t'aider à construire ton château sont restées vaines ? Tu étais déjà hypocrite, lâche, opportuniste, égoïste et traître, vas-tu maintenant ajouter menteur à ton palmarès ? Finalement, tu commences à constituer pour mon enfer une décoration bien plus décente que je le pensais.
— Je ne te dois pas ma ville. Je te dois mon château, oui – mais pas ma ville.
Le diable ricane et croise les membres supérieurs sur sa poitrine.
— Ah bon ? Eh bien en voilà du nouveau. Et à qui d'autre la dois-tu donc, si ce n'est à moi ?
— Je la dois aux habitants qui s'y sont installés et qui la font vivre chaque jour.
Le diable rit en postillonnant quelques étincelles.
— Ah oui ? Et à quoi donc attribues-tu leur installation sur ce terrain laissé en friche pendant des siècles, voire plus encore ? ces terres que même la présence de l'Alzette n'avait pas suffi à peupler ?... Sans ton château, il n'y aurait jamais eu cette ville, et tu le sais très bien. Ses habitants ne s'y sont installés que parce qu'il y a au-dessus de ce rocher un château pour les protéger. Tant qu'il n'y avait que ce vieux fort en ruine, il n'y avait personne pour vouloir habiter sur ces terres.
— Le château aurait pu exister sans qu'ils décident de s'installer sur ces terres. Koerich ne compte que quelques métayers. Je m'en serais contenté à Lucilinburhuc. À la place, j'ai toute une ville remplie d'habitants industrieux et travailleurs, qui ne te doivent rien. Ils auraient tout aussi bien pu décider de s'installer ailleurs. Tiens, à Koerich, par exemple. Ou bien à Trèves, où il y a déjà une ville. Rien ni personne ne les obligeait à venir s'installer à Lucilinburhuc alors qu'il n'y avait rien ici. Pas même l'Alzette, puisque même elle n'avait jamais suffi à peupler les lieux jusqu'alors. Des châteaux, il y en a ailleurs. Il y en a même beaucoup. De plus en plus. Ce sont eux qui ont décidé de venir s'installer ici... et qui ont fait de cette ville ce qu'elle est devenue.
Le Père Adalbéric est intrigué par la scène.
Est-ce le fait d'avoir une lueur d'espoir qui redonne cette énergie au comte Siegfried ?
En tout cas, il semble que cela vaille bel et bien la peine de ne pas abandonner la partie.
Le diable, cette fois-ci, se contente de deux petits rires brefs.
— Bon. Admettons. Il est vrai que notre contrat ne portait que sur un château, pas sur une ville. Mais cela ne change rien à l'analyse de ta situation. Même si tu ne me dois pas ta ville – en tout cas pas directement – tu me dois tout de même ton château. Ton château qui, sans moi, n'existerait pas. Et tu restes envers et contre tout un homme sans parole dont je me demande bien ce que Dieu pourrait faire dans son paradis.
Le Père Adalbéric se dresse de toute sa hauteur.
— La miséricorde de Dieu est infinie.
Le diable recommence à ricaner.
— Elle doit l'être, en effet, puisque tu t'acharnes à défendre envers et contre tout cet homme sans parole. J'admire ta détermination, prêtre, mais je crains bien que tes efforts soient vains. Je ne vais pas ressasser une fois de plus sa trahison envers moi, mais je vais te présenter en lieu et place une belle étude de cas qui montrera au passage que je ne suis pas le seul envers qui le comte Siegfried a manqué de parole. Et je n'ai pas besoin de la chercher bien loin. Sa pauvre comtesse Mélusine, cette pauvre sirène qui fut sa bìen-aimée et qui n'avait rien demandé à personne.
Le visage de Siegfried se contracte et se ferme.
Le Père Adalbéric soulève les mains, paumes vers le haut.
— Est-il bien nécessaire de retourner le fer dans la plaie ?
— Il est surtout bien nécessaire que chacun réalise qui est réellement le comte Siegfried derrière la belle image qu'il a toujours tenté de laisser de lui-même.
Épisode 128 : "Où est ta parole, comte Siegfried ?"
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