Épisode 116 : Alternatives
🎧 Musique : Jamie Salisbury – Possibilities
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Certes, Siegfried réalise à présent à quel point il s'est trompé de route. Mais malgré toute la pertinence de ses toutes nouvelles réflexions : il y a une trentaine d'années, qu'aurait-il pu faire d'autre ? Qu'aurait-il pu faire pour s'en sortir, à part son marché calamiteux avec le diable, dont il ne voit toujours pas comment se dégager ?
Un autre marché ? Un autre échange ?
Avec qui ? Et de quoi ?
Pour ce qui est des puissances d'en haut, même s'il ne le réalisait pas encore à l'époque, il était déjà bien trop tard pour échanger la perspective d'un miracle contre la sainteté, une vertu exceptionnelle, un vrai goût du sacrifice, ou même plus simplement une vie exemplaire. Force est de le reconnaître : il était loin du compte. Et de toute façon, la vertu n'est pas supposée servir de monnaie d'échange contre un miracle destiné à servir son propre intérêt – qu'il s'agisse de réaliser ses propres ambitions, de satisfaire ses propres besoins, de se protéger contre ses adversaires ou d'échapper aux conséquences de ses actes.
Mais alors, qu'aurait-il dû faire ?
Qu'aurait-il dû faire si les puissances d'en bas étaient tabou et si celles d'en haut faisaient d'ores et déjà la part qui leur revenait pour un humain ordinaire comme lui ?
Un échange avec ses égaux ? Donc, dans cette perspective, avec d'autres humains ?
Mais avec qui ? Et de quoi ?
Échanger, c'est faire commerce. Un seigneur ne fait pas commerce. Il fait la chasse, la guerre ou la politique, ou bien deux des trois, ou même toutes les trois, il peut être mécène et il participe à des tournois, mais il ne fait pas commerce.
Et d'ailleurs, lui-même, qu'aurait-il eu à vendre ?
Certes, pour faire la guerre, même si c'est par obligation en tant que vassal envers son suzerain, un seigneur doit lever des fonds. Il faut des fonds pour recruter des soldats, les fournir en nourriture, en chevaux, en armes, leur payer une solde pour qu'ils fassent vivre leurs familles pendant qu'eux-mêmes sont en campagne.
La plupart du temps – tout le temps... – un seigneur le fait en prélevant un impôt sur les manants qui exploitent ses terres.
Siegfried aurait-il dû, de la même manière, prélever un impôt sur ses métayers ?
Certes, de la même manière qu'un seigneur de la guerre recrute ses soldats entre autres parmi ses manants, Siegfried aurait pu recruter charpentiers, maçons et couvreurs parmi ses métayers de Koerich.
En théorie.
Parce qu'en pratique, il n'avait pas beaucoup de métayers à Koerich. Il en avait certes assez pour le fournir régulièrement en céréales, en légumes et en fruits, et à l'occasion en animaux d'élevage, sans pour autant devoir les appauvrir et alimenter la grogne contre lui. Et à vingt-cinq ans, seul, célibataire, sans enfants et sans obligations particulières, cela lui suffisait largement. Il chassait dans ses forêts, activité hautement seigneuriale. Il y prenait beaucoup de plaisir, et le gibier qu'il ramenait suffisait à le nourrir. Il ne cherchait pas particulièrement à ramener plus de métayers dans son comté. Il ne voyait pas pourquoi il ne se serait pas contenté de ce qu'il avait déjà. Il ne voyait aucune raison de chercher à en avoir plus. Hobereau sans fortune, sans pouvoir, sans influence, sans relations et sans ambition. Il vivait sur ses propres terres du produit de la chasse et du revenu de ses métairies. Ça lui suffisait. Ses métayers ne se plaignaient pas de lui. Et ça lui convenait tout à fait.
Mais Koerich n'a jamais été un comté riche. Feulen encore moins d'ailleurs.
Heureusement pour lui que Siegfried n'avait pas pour suzerain un seigneur de la guerre. Il ne l'a jamais réalisé aussi bien que maintenant. Comment aurait-il fait pour remplir ses obligations de vassal ? Comment aurait-il pu fournir son suzerain en soldats, en armes, en chevaux, en trésor de guerre ? Si le duc de Lotharingie avait été un rien moins pacifique, Siegfried aurait été confronté à de gros problèmes. Des problèmes qui auraient largement valu ceux que lui a occasionnés la construction d'un château qui surplombait l'Alzette et ses forêts. Même s'il n'avait pas rencontré Mélusine. Même s'il n'avait pas été intéressé par ces terres de l'Alzette.
Au fond, à bien y réfléchir, Dieu avait configuré des circonstances bien plus favorables à son destin qu'il ne l'a jamais réalisé.
Et même s'il avait pris une épouse parfaitement humaine et avait eu avec elle autant d'enfants qu'avec Mélusine, l'obligation de nourrir une famille en plus de lui-même lui aurait donné des besoins... que son comté de Koerich, et même celui de Feulen à côté, n'auraient peut-être pas suffi à couvrir.
Dans cette perspective-là, accuser Mélusine d'être à l'origine de sa perte est de sa part tout à fait mesquin. Mesquin autant qu'injuste. Siegfried le réalise à présent. Certes, Mélusine était et reste une sirène. Mais sa perte aurait tout autant pu venir de beaucoup d'autres choses.
Siegfried avait beau être comte de deux terres, cela ne suffisait pas à faire de lui un seigneur riche. Un comté juste modeste plus un comté pauvre, ça fait deux comtés médiocres, et deux comtés médiocres ne font pas un comté riche. Et ça ne faisait pas de lui un seigneur d'exception.
Toutes les obligations matérielles – seigneuriales, familiales – auxquelles il n'aurait pas pu faire face l'auraient tout aussi bien jeté dans les bras du diable. Et sa situation aurait pu être bien pire que ce qu'elle a été.
Que serait-il devenu s'il n'avait pu ni nourrir sa famille ni servir son suzerain ? pas même en exploitant ses métayers jusqu'au dernier grain de blé, quitte à provoquer de leur part une jacquerie mémorable qui aurait probablement scellé son sort en ce monde ? et probablement aussi dans celui d'après si, pour y échapper, il s'était tourné vers le même recours illusoire qui l'emprisonne aujourd'hui ?
Qu'aurait-il fait, lui qui ne s'est même pas montré capable de résoudre raisonnablement un seul problème d'envergure, s'il avait dû à la place en résoudre non pas un mais plusieurs ?
Et dans l'absolu, ce scénario n'aurait même pas été impossible.
Cette seule idée fait frissonner Siegfried de toute sa colonne vertébrale.
En fait, plutôt que d'en vouloir à Dieu, à Ses saints et à Ses anges de ne pas lui être venus en aide, il devrait au contraire les remercier de lui avoir épargné le pire.
L'horreur qui le saisit à l'idée de ce qui aurait pu être, et à la réalisation de sa propre ingratitude, est telle qu'il n'a même pas de larmes pour en pleurer de remords ou de reconnaissance.
Et pourtant, une fois encore, une fois de plus, qu'aurait-il pu faire d'autre que ce qu'il a fait ?
Elle était où, la solution à son problème ?
Où aurait-elle pu être ? Quel qu'ait été son problème ?
De quelles possibilités disposait-il, en tant que seigneur ?
S'il avait dû aider son suzerain à lever une armée, qu'aurait-il pu faire ?
Il n'avait pas de fortune, pas de trésorerie. Pas suffisante en tout cas. Il payait à son duc le tribut qu'il lui devait. Mais c'était tout.
Il avait juste assez de chevaux et d'armes pour chasser ou pour défendre le cas échéant ses propres terres et son château. Et encore.
Mais il avait des hommes. Il avait des métayers. Il pouvait les faire enrôler. Certes, il n'en avait pas beaucoup à fournir. Ce n'était pas avec son contingent que quiconque aurait pu constituer une armée digne de ce nom. Mais intégré à un ensemble plus vaste, il constituait toujours une contribution appréciable.
De la même manière qu'il aurait pu faire enrôler ses métayers comme soldats pour le duc de Lotharingie si ce dernier en avait exprimé le besoin, Siegfried aurait pu les réquisitionner pour la construction de la Petite Forteresse. Certes, ils n'auraient pas été nombreux, et la construction aurait pris du temps. La forteresse aurait aussi sans doute été moins belle. Mais elle n'aurait jamais pu être bien grande, vu le peu d'espace disponible au sommet du Bockfiels. Il n'aurait jamais pu être question de construire un palais, ni même une vaste demeure – juste un petit castelet. Cela aurait réduit le temps de construction d'autant. Ça va toujours plus vite de construire petit que de construire grand.
Et puis, nul besoin d'être un expert pour démolir ce qui reste d'une vieille ruine. Ses matériaux auraient même pu être récupérés pour la construction du château. Cela aurait fait des économies.
Il existait peut-être quand même des solutions, finalement...
Certes pas des solutions applicables en une seule nuit. Elles auraient pris plus de temps. Des mois, des années même, sans doute.
Mais au moins elles ne lui auraient pas coûté son âme. Elles ne lui auraient pas coûté son salut éternel.
Certes. Mais les matériaux récupérés de la ruine du vieux fort n'auraient jamais suffi à eux tous seuls à construire tout un château, même très petit. Où aurait-il pu trouver le reste ? Et avec quoi l'aurait-il payé ? Il avait pourtant bien fait ses comptes, à l'époque. Il n'avait pas de carrière sur ses terres de Koerich. Il n'en voyait pas sur celles de l'Alzette non plus. Alors où et comment se serait-il fourni en pierres ? Qui les aurait taillées ? Comment aurait-il transporté tout cela ?
Et ce n'est pas encore tout. Construire un château, ce n'est pas seulement une histoire de pierres.
Le bois, il n'aurait pas eu de problème à le trouver : il y avait assez de forêts sur ses terres, aussi bien à Koerich que dans la vallée de l'Alzette. Mais où aurait-il trouvé les bûcherons pour abattre et tronçonner les arbres, les menuisiers pour en débiter des planches et des étais, les charpentiers pour en réaliser des supports ?
Ses métayers pouvaient faire une partie du boulot, mais certains travaux nécessitaient les connaissances d'hommes de métier. Des connaissances que tout le monde et n'importe qui n'avait pas.
Et c'était le cas pour tout.
D'ailleurs, qui aurait dessiné les plans ? Siegfried lui-même ? Il n'est pas architecte. Certes, il savait à quoi ressemblait un château et ce qu'on en attendait. Il vivait dans un, au quotidien. Il en avait même deux. En menant le minimum de vie sociale attendu dans son milieu, il avait eu l'occasion d'en visiter d'autres. Assez pour en avoir récolté des idées. Mais cela suffisait-il pour savoir en construire un par lui-même ? Surtout dans un espace aussi réduit, où il n'aurait pas eu le droit à l'erreur ?
Il lui fallait des matériaux, il lui fallait des corps de métier pour savoir comment les utiliser. À l'époque, Lucilinburhuc n'existait pas encore. Où aurait-il pu trouver les artisans dont il avait besoin ? Il n'avait pas le personnel nécessaire sous la main à Koerich. Certes, il disposait de quelques domestiques polyvalents, et certains travaux ne demandaient certes pas de connaissances particulières, mais ses métayers ne savaient pas tout faire. Ses domestiques non plus.
Et puis, pendant qu'ils auraient travaillé à la construction de la Petite Forteresse, qui se serait occupé des terres à Koerich ? Qui y aurait travaillé les champs, pris soin des vergers, des animaux, entretenu le château ? Il disposait bien d'un réservoir humain, certes, mais il était réduit, et même en l'exploitant autant qu'il était possible, personne n'y avait le don d'ubiquité.
En une phrase comme en un roman, il y avait des limites à ce qu'il pouvait faire.
Et ce qu'il voulait faire dépassait ces limites.
C'était là tout son problème.
En repensant à tout cela, Siegfried revit toutes ses angoisses de l'époque. Tout le dilemme qui était le sien.
Alors, se dit-il, ses nouvelles réflexions sont certes belles et bien – mais à l'époque, qu'aurait-il dû faire ?
Construire un château sur sa nouvelle terre qui n'en avait pas était une mission impossible mais indispensable. En acquérant ces terres de l'Alzette, il s'était lancé dans un projet qui dépassait largement ses moyens, et pas seulement financiers. Les puissances d'en haut avaient déjà fait le maximum pour lui faciliter la vie. Ni sa vie jusqu'alors, ni son caractère, ni ses intérêts, ni ses ambitions ne justifiaient de leur part d'en faire plus pour lui. Sa nouvelle terre, il l'avait déjà acquise, même si ça ne s'était pas passé à des conditions aussi avantageuses qu'elles auraient dû l'être – et cela, à l'époque, il ne le réalisait pas. Mais même s'il s'en était aperçu alors, il ne pouvait pas être question de revenir en arrière. Et pas seulement parce qu'il y avait Mélusine, même si elle n'exigeait rien. Aussi parce que la transaction était déjà accomplie, et qu'il n'était pas question de revenir dessus. On ne défait pas ce qui a été fait. Ou alors, au minimum, pas sans une raison majeure. Pas sans une raison tellement grave qu'elle rend l'accord impossible à appliquer dans les faits – et encore. Laquelle aurait-il pu trouver pour justifier son revirement ? pour contester les conditions de la transaction ?
Ne lui aurait-on pas répondu, et avec raison, qu'il avait eu tout le temps nécessaire pour y réfléchir ? et pour prendre ses informations ? pour préparer ses arguments en vue d'une négociation ?
Ne lui aurait-on pas dit, aussi, que c'était lui qui s'était montré amateur, que Saint-Maximin n'avait pas plus d'intérêt que ça à cette vente et que par conséquent, les conditions qui y avaient été posées étaient et restaient à prendre ou à laisser ? telles quelles ? sans modification d'aucune sorte ?
Encore une fois, qui, d'eux ou de lui, trouvait le plus d'intérêt à cette transaction ?...
Et de toute façon, là aussi, en cas de revirement, il aurait dû en payer un prix. Un prix qui aurait encore grevé les quelques moyens supplémentaires qu'il aurait essayé de gagner.
Parce qu'en principe, encore une fois, on ne revient pas sur un accord une fois qu'il a été conclu.
Si les suites en sont défavorables pour soi, si on n'a pas su le négocier convenablement, tant pis pour soi. On serre les dents, on serre les poings, on en assume les conséquences, on fait avec, on marche sur ses regrets et on avance. C'est comme ça dans la vie. C'est ainsi que ça se passe.
Alors, dans ces conditions-là, qu'aurait-il dû faire ?
Sans doute réfléchir un peu mieux – peut-être pas un peu plus, mais certainement un peu mieux – aux conditions de cet échange de terres. Pour commencer.
Certes, au moment où Siegfried s'est aperçu qu'en se contentant de ses moyens existants, il n'arriverait pas à construire son château sur sa toute nouvelle terre, il était déjà trop tard.
Mais cela ne veut pas dire que s'il avait su bien réfléchir à temps, il n'aurait pas pu faire quelque chose qui aurait changé la situation. Bien avant de ne plus voir d'autre recours possible que de faire appel aux puissances d'en bas.
Alors certes, comme toujours, si l'on avait su à l'époque ce que l'on sait maintenant, on aurait pu faire les choses bien différemment. C'est toujours facile de juger des choses après coup, à la lumière de toute une série de choses que l'on n'a sues ou comprises que par après.
Mais il n'en reste pas moins qu'il n'était pas autant réduit à l'impuissance qu'il l'a longtemps pensé.
Ce qui veut dire qu'il est lui-même, au moins en partie, responsable de son propre sort – et de l'impasse dans laquelle il se trouve aujourd'hui.
Certes, à l'époque, l'idée de cet échange de terres lui paraissait audacieuse et même géniale. Il était même tout content d'apprendre qu'un tel échange était seulement possible. Il s'en estimait béni de Dieu, comme s'il s'était agi d'une opportunité unique en son genre.
Il ignorait alors à quel point ce genre de transaction était en fait monnaie courante – même entre seigneurs.
Armé de sa grande naïveté, de son encore plus vaste ignorance – la seconde expliquant la première – et bouillant d'impatience comme on l'est dans la vingtaine, il s'est précipité la tête la première dans des discussions qu'il n'aurait dû aborder qu'avec beaucoup de prudence et de circonspection, en prenant bien le temps de rassembler un maximum d'informations, de faire dès l'abord des calculs que seules les circonstances l'ont obligé à faire par la suite, et de construire des arguments qui lui auraient donné un poids dans la négociation et une chance de faire valoir son point de vue. Au lieu de frétiller d'impatience comme un poisson qui voit l'appât mais pas l'hameçon, puis de bondir de joie d'avoir réalisé un échange qui allait lui poser plus de problèmes qu'il ne lui apportait de solutions.
Les puissances d'en bas n'étaient pas les seules, ni même les premières, à lui poser problème. Les humains ont été les premiers à le faire. Et pour parler franchement, si les puissances d'en bas sont intervenues, c'est parce que lui-même a fait appel à elles pour pallier son propre manque d'ingéniosité.
Épisode 117 : Impréparation
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