La guerre des clans
La guerre des clans
— Ben tu vois quand tu veux !
Le commandant Otis regarda sa copilote la lieutenant Coralie le rejoindre dans le module de bronzage de leur vaisseau interplanétaire nommé «La Flèche». La jeune fille blonde aux croles bouclées s’installa sur la deuxième chaise longue. Comme lui, elle était habillée en tenue de plage ; un bikini vert dont le tissu se faisait rare.
— Quoi, questionna-t-elle ?
— Tu fais une pause dans ton travail, c’est bien.
— Hein ! A moitié. j’ai pris l'holocran du vaisseau avec, dit-elle en montrant le carré bourré d’électronique.
— Tu m’étonnes.
Otis avala une gorgée de sa boisson et ferma les yeux pour profiter pleinement de la fausse chaleur. La salle était configurée pour ressembler à une île paradisiaque où les lampes holographiques reproduisaient la lumière du soleil. Coralie se coucha avec l’holocran de pilotage dans la main droite et un jus dans l’autre. Les données et les chiffres sortaient indiquant que Jupiter, leur destination, n’était plus très loin, mais Coralie ne faisait que yeuter sans regarder. Quelque chose la gênait quelque chose de plus humain.
Elle tourna la tête vers Otis qui somnolait car elle voulait une conversation avec lui ; c’était d’ailleurs la raison de sa présence dans la pièce des lumières.
— Tu sais qu’ils ont encore refusé ma demande.
— Je sais, répondit le commandant.
— ?!? Comment tu le sais ?
— S’ils l’avaient acceptée, tu ne tirerais pas une tête jusque par terre.
Coralie fit une mauvaise mine. S’il y a bien un trait de caractère qu’elle détestait chez Otis, c’était son côté supérieur, son côté « je sais tout ». Alors oui, il savait beaucoup de choses avant tout le monde (il n’aurait pas terminé premier de sa promotion sinon), mais ce n’était pas une raison pour le montrer.
— Comment peut-on être trop qualifié pour un poste de secrétaire ? J’ai fait l’armée, je sais me battre, sauter, nager et utiliser des armes. Ça ne doit pas être compliqué d’utiliser un bic et une feuille.
— Si je me souviens bien, la dernière fois que tu en as utilisé un, c’était pour tuer quelqu’un, non ?
— Oui… eh bien, il suffit simplement de le retourner pour écrire.
— Oui… simplement.
Silence.
Le bruit des vagues et l’odeur du sel reconstitués par l’ordinateur olfactif envahissaient la pièce.
— Pourquoi n'as-tu jamais demandé la raison, demanda la blonde.
Otis fut surpris. Il fronça les sourcils, mais sans ouvrir les yeux.
— La raison de quoi ?
— Pourquoi je quitte ce job ?
— Tu n’as pas encore arreté, à ce que je sache.
Coralie faisait la moue. Elle voyait que la conversation serait vaine. Peut-être que son compagnon n’acceptait pas encore la vérité. Toujours est-il qu’elle s’allongea et se laissa porter par la chaleur du soleil synthétique jusqu’à leur destination. Il était d’ailleurs temps de rentrer le gravitron afin que l’apesanteur artificielle n’entre pas en conflit avec la gravité de la géante gazeuse ni celle d’HydroCity.
Tout vaisseau qui voyageait dans le système solaire était muni d’un commutateur énergie-gravité. En pratique, il s’agissait de générer, quelques mètres sous le vaisseau, un trou noir afin que le vaisseau, et tout ce qu’il contenait, soit soumis à cette fausse gravité. Et afin que la gravité soit homogène dans tout le vaisseau, la Flèche, vaisseau composé de trois parties dans sa longueur, se tordait afin d’épouser la courbure de l’espace-temps générée. L’humanité avait conquis le système solaire ainsi, en amenant un petit bout de Terre partout où elle allait.
Coralie ordonna, via l’holocran du vaisseau, de diminuer l’apesanteur à mesure que la Flèche s’approchait d’HydroCity. En bonne pilote, elle géra les changements de phase et s’assura que l’ensemble des gravités qui s’appliquaient sur le vaisseau était toujours de l’ordre de 1, comme sur Terre.
***
À HydroCity, no-go zone non loin de Jupiter mais névralgique à plus d’un titre dans la guerre qui opposait l'Empire et ses alliés au Bloc commun, La Flèche débarqua sur le ponton A45. Sur cette station artificielle vivaient 10 millions d’habitants, et tous avaient de près ou de loin un lien avec l’extraction d’hydrogène, carburant principal pour le gravitron et l’autonomie spaciale. Si officiellement, le pouvoir en place jouait les «Suisses» dans le conflit, tout le monde savait que le vrai pouvoir était entre les mains des mafias.
Avant de descendre, l’équipe de choc avait pris soin de s’habiller local. C’était dans des costumes sans vestes qu’Otis et Coralie sortaient de l’aérospace. On aurait dit des businessmen qui venaient signer un nouveau contrat. Tous deux avaient aussi un sac en bandoulière avec du matériel lourd à l’intérieur.
— C’est par où ? demanda la jeune fille.
Otis mit son oreillette. Immédiatement, un hologramme se matérialisa devant ses yeux, que lui seul pouvait voir. L’appareil augmentait sa réalité et identifiait des visages ainsi que des spots intéressants.
— Mmm, ça a l’air cool ici !
— Quoi donc ?
— Non loin, il y a une réduction de 50 % sur une veste que j’aime bien.
— -_-
— Je déconne. C’est par là.
Otis montra le bâtiment au fond de la rue. Il s’agissait avant tout d’un hôtel dont le premier étage faisait lounge. Les gens venaient et sortaient comme si de rien n’était, certains avec leurs holophones à la main, mais qui levaient les yeux devant la plastique de Coralie, voire la sifflaient.
— Pfff ! Pourquoi n’a-t-on pas de missions sur les plages de Vénus ? Là où il y a des gens bien élevés.
— Moi, j’aime bien ici. Allez. Je t’offre un verre.
L’intérieur était chaleureux, d’ambiance bleue, avec beaucoup de tables prises par des groupes de gens qui s’amusaient. N’importe qui, en les voyant, penserait à des travailleurs venus profiter d’un happy hour, si l’hololens d’Otis ne n’indiquait pas des informations de la base centrale.
Au bar, Coralie et Otis déposèrent leurs sacs sur les chaises d’à côté. Tous deux se retournèrent et observèrent l’assemblée.
— Mon Dieu, que du beau monde ici, disait Otis.
— Quoi? Des armes de catégorie 2 ?
— Non, je ne détecte rien. Il semblerait que les analystes ont fait du bon boulot pour une fois. Par contre, il y a des têtes connues.
— Tu es dur avec les analystes. Mais dis-m’en plus sur les vedettes.
— Le type qui tape sur son clavier, c’est Patty Joe, un gars de la contrebande. Et derrière, la femme rousse, c’est Mirian Nartesi. C’est elle qu’on soupçonne d’avoir empoisonné le ministre du contre-espionnage dans la contrée de Démos.
— Ah oui, quand même.
— Tant mieux, cela fera d’une pierre deux coups. Je sais que l’équipe WP-6 est dessus.
— Mmm, je ne sais pas. Je n’aime pas cette équipe, ils m’ont refusé une faveur. Ma cible arrive, quand ?
Otis caressa son oreillette, puis dit :
— On a encore un peu de temps, tu bois comme d’habitude ?
Il appela le serveur. Il ressemblait à un bras, mais dont l’extrémité était composée d’un micro.
— Un gin tonic et un fruité.
Le bras s’en alla chercher la commande. À son retour, Otis présenta son holophone pour payer et tendit le gin à sa collègue.
— Santé, dit-il.
— Santé, répondit Coralie. C’est dommage qu’ils aient supprimé les barmans, c’est un job que je pourrais aimer faire.
— Je pensais que tu n’aimais pas te faire reluquer par des malpropres ?
— Non, mais dans un bon coin du système solaire.
— Non, je ne te vois pas là-dedans.
— Tu me vois nulle part, Otis, sauf dans tes fantasmes.
— Tu te surestimes, tu es rarement seule. Notre cible s’approche. N’oublie pas de récupérer sa mallette, elle contient le bug qui le suit.
— Merci, je connais mon métier.
— Et de pratiquer le baiser du clan Yometi.
— Otis, tu veux aller à ma place ?
— Quoi ? Malheureusement, je ne suis pas son genre.
— Tu n’es jamais leur genre.
— Eh oui, l’humanité est ainsi faite.
À ce moment-là, un homme portant une petite mallette à la main entra dans l’hôtel tout en lisant les nouvelles sur son holophone. Il portait des lunettes, bien qu’elles ne soient pas correctrices. Leur présence était avant tout cosmétique, fashion.
— Pfff, qu’il est laid… À tout à l’heure.
Elle attrapa son sac avant de se diriger vers sa proie. Après quelques pas, elle dégrafait un bouton de sa chemise et recoiffait ses cheveux à l’aide de sa main.
— Monsieur Boleca ?
L’homme releva la tête. Devant lui, cette jolie blonde à boucles lui faisait même perdre le fil de ses idées.
— C’est bien moi.
— Comment s’est passée votre réunion secrète ?
— Quoi ? Euh…
— Je suis un cadeau du boss, pour vous remercier pour votre travail.
L’homme sourit.
Dans l’ascenseur, Boleca n’attendit même pas que les portes se referment pour sauter sur Coralie. Il l’embrassait dans le cou et avait les mains baladeuses. L’agente, elle, s’agaçait. Des gros lourds, elle en rencontrait souvent en mission ; les attirer en était devenu une de ses forces, mais là, les mains descendaient très vite. Normalement, elle devait attendre d’être dans la chambre pour commencer, mais tant pis, pas pour lui. Elle appuya sur le bouton "stop" de l’ascenseur ; Boleca ne le remarqua même pas. Elle posa son sac par terre et, d’un coup de genou bien placé, mit Boleca à terre. Il recula et la regarda, étonné. Coralie, d’une main sur son visage, lui intimait l’ordre de s’agenouiller.
— Be a good boy…
— Ow, c’est ce genre de cadeaux… d’accord maîtresse.
Mais Coralie, de sa main libre, sortit de son sac une cloche de verre. Elle sourit une dernière fois et, d’un coup, enfonça la cloche sur sa tête. Boleca ne comprenait pas, mais commença à paniquer. Il voulut retirer la cloche avec ses deux mains, mais Coralie tenait bon. Les regards se croisèrent une dernière fois.
— Buy buy, gros porc.
Et Coralie activa la cloche en pressant le bouton de la poignée supérieure. La base de l’instrument transparent se referma sur le cou de sa victime puis passa à travers. Boleca fut décapité et le corps rapetissé sombra contre la paroi de la cage de l’ascenseur. Le sang coulait, mais ne giclait pas, car la découpe avait été fine. Coralie regarda la tête. Les derniers réflexes oculaires l’observaient.
Dans le bar, Otis sirotait son verre. Si à l’arrivée, l’ambiance était à la fête, depuis quelques instants, quelques regards dévisageaient ce visage inconnu. Bien qu’il tenait son verre d’une main, il gardait l’autre sur son sac. Ce fut pile au moment où il était en train d’aspirer la dernière goutte que l’ascenseur se rouvrit. Coralie en sortit avec la cloche sur la tête, la mallette de Boleca, et en bandoulière son sac vide.
Otis comprit que c’était à son tour d’agir : il ouvrit grand son sac, qui contenait deux objets, une boîte métallique et, à côté, une arme. Il l’attrapa et visa Mirian Nartesi, qui ne le regardait plus depuis que Coralie se promenait avec une tête bien visible dans les mains. Otis tira une balle anti-g. C’était le genre de balle qui rentrait dans le corps puis augmentait sa gravité jusqu’à faire imploser les organes internes, en l’occurrence, ici : le cerveau. Ces balles étaient interdites, du moins officiellement, mais certaines mafias d’HydroCity en raffolaient, comme le clan Yometi.
Tout le monde voulait crier, tout le monde voulait fuir, mais le silence après l’explosion crânienne paralysait les jambes devant ces deux terroristes qui semblaient déterminés. Tandis que Coralie sortait par la grande porte comme si de rien n’était, Otis, qui la suivait, décida de faire passer son message :
— Dites à votre parrain que ceci est la réponse du clan Yometi à son offre qu’on ne pouvait pas refuser, et qu’il y aura encore d’autres morts bientôt. S’il veut la guerre, il l’aura.
Les deux se retournèrent et coururent pour fuir.
Immédiatement, dans le salon, les holophones se décrochèrent pour prévenir de l’affront qui avait été fait, mais, trop obnubilés par le sang qui avait coulé, tous avaient oublié le sac d’Otis. Si celui de Coralie contenait la cloche, celui d’Otis contenait assez d’explosifs pour se faire entendre jusqu’à Mars.
BOUM.
Le bâtiment était toujours debout, mais les poutres du rez-de-chaussée étaient apparentes à cause de la déflagration. Tous les regards de l’allée centrale se retournèrent. Tous, sauf ceux des deux agents qui essayaient de s’échapper le plus vite possible. Comme si de rien n’était (ils avaient rangé la cloche et les armes dans le sac), ils marchaient d’un pas pressé à contre-courant de la foule jusqu’au spatioport. Ils auraient pensé que leur vaisseau aurait été difficilement accessible, mais ce ne fut pas le cas. Avec les graviteurs à fond, La Flèche était déjà loin quand les rares survivants du clan Xelimir demandèrent à leur parrain d’attaquer les Yometi.
***
Après quelques centaines de kilomètres de vol, le pilotage automatique emmenait l’équipe en direction de la base. Otis rejoignit sa collègue assise dans le salon. Elle s’était changée et avait déposé la cloche sur la table tandis qu’elle regardait les infos.
— T’étais obligé de le mettre sur la table ?
— Tais-toi, j’écoute les news.
— Tout s’est bien passé, je te le dis.
Mais Coralie était plus consciencieuse qu’Otis et préférait s’en assurer. Elle avait branché l’holovision du vaisseau sur le canal d’HydroCity, où les images de leurs missions tournaient en boucle. Bien que visible sur certaines vidéos, il n’était que très peu reconnaissable, mais cela n’avait pas d’importance. L’important était que tout le monde croyait que le commanditaire était le clan ennemi.
L’holophone sonna, c’était le bureau central. Coralie décrocha et un hologramme d’un homme âgé, dont le visage respirait la douleur, apparut.
— Commandant/chef, répondirent ensemble Coralie et Otis.
— Rapport.
— La mission s’est passée sans encombre, répondit Otis. Nous avons pratiqué le baiser du clan Yometi ainsi qu’utilisé leurs balles anti-g. Xelimir ne va pas laisser cela impuni, c’est sûr. Reste plus qu’à attendre que la guerre des gangs se propage à toute la ville.
— Parfait. Quand le clan Xelimir avait attaqué le clan Yometi, tout le monde croyait que les Yometi allaient se faire petits. Vous venez de prouver le contraire.
— Vous pensez que la production d’hydrogène va s’arrêter pendant combien de temps à HydroCity ? demanda Coralie.
— Assez longtemps pour empêcher les premières lignes de l’armée du Bloc commun de rejoindre le front. Ce qui nous laissera le temps de nous préparer. Vous avez fait du bon boulot.
— Merci, chef/merci, répondirent ensemble Otis et Coralie.
Et le commandant raccrocha. Coralie attendait une remarque de son collègue, mais Otis s’était plongé dans la tête du cadavre qui était toujours disposée sur la table.
— Tu comptes la laisser là ?
— Je ne sais pas. Avec les yeux tout blancs, je le trouve… décoratif…
— O_o
Comme il n’avait rien à répondre, Otis se leva et demanda :
— Bon, on retourne bronzer ?
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