11 – Les Enhanced Games
Au début du 25ième siècle, les Enhanced Games étaient les seuls sports compétitifs du système solaire. C’étaient des jeux dérivés de la lointaine Olympie, mais où tout était permis... Tant qu’on passait le portique de sécurité. Pas de métal dans les doigts et pas d’explosifs dans les pieds, mais à part cela tout était ok : des produits dopants aux ajouts de membres biologiques. Du pur business dans ce que pouvait produire le capitalisme. Du pur business... Et des morts. Car si, en 2400, on vivait facilement jusque 120 ans, c’en était tout autre pour ces athlètes aux physiques de bœuf survitaminé qui étaient à peine capables de se gratter le dos à cause de leurs muscles hypertrophiés. Avec ce que ces athlètes s’injectaient, leurs espérances de vie dépassaient à peine la trentaine.
— Je me demande pourquoi ils font ça, demanda Coralie en regardant l’holocran du couloir situé non loin du ring.
— La gloire, l’argent. C’est très bien payé.
— À quoi cela sert d’avoir de l’argent si tu ne peux pas en profiter ?
— Oh mais ils en profitent, juste pas longtemps.
Le match de fight du jour faisait affronter Barchta Mirae contre Armi Nare. Tous les deux disproportionnés, mais Mirae n’avait jamais perdu et était la fierté de la Centrale, fierté qui embêtait l’Empire. Concernant leurs physiques, leurs protubérances musculaires étaient telles que leurs cou n’étaient pas visibles et, telles des tortues ayant peur, leurs têtes à tous les deux donnaient l’impression d’être attachées à leurs clavicules.
Puis vint le gong.
Mirae et Nare, d’un unique slip vêtus, se tapèrent dessus. C’était brut, c’était massif, c’était violent car aucun des deux ne se protégeait des agressions de l’autre. À quoi bon ? Grâce à certains produits, ils ne sentaient pas la douleur, ils encaissaient juste jusqu’à ce que l’autre fasse une erreur. Bloqués comme ils étaient, on aurait dit des poupées de chiffon où seules les mains pouvaient bouger.
— N’empêche, j’aurais du mal contre ça en un contre un, dit Coralie en regardant l’holocran.
— Frappe dans les jambes. C’est des buildings et, comme tout building, il faut taper dans les fondations si tu veux que cela tombe.
— Mouais, pas bête. J’essaierai de m’en souvenir. Il arrive.
Au loin, dans les couloirs du stade, un petit vieillard habillé de vêtements usés s’approcha. Il était suivi d’un garde du corps.
— Monsieur Rembari ?, dit Otis.
— Oui.
L’homme s’arrêta à bonne hauteur, son garde du corps, un peu sur les nerfs, craqua ses doigts. Tout de suite, Otis sortit son holocran contenant des autorisations.
— Nous sommes envoyés par la Centrale. Nous sommes l’équipe journalistique qui est ven...
— Ah oui, on m’a prévenu... Très bien. Suivez-moi, dit-il en calmant son molosse.
Et tous les quatre avancèrent vers les vestiaires. Coralie, elle aussi, sortit son holocran, mais le mit en mode caméra comme pour faire professionnelle.
— Vous savez, ce n’est pas tous les jours qu’on fait les journaux, dit le petit homme.
— Le bloc a besoin de propagande pour remonter le moral des troupes.
— Mais je vous arrête, ce n’est pas de la propagande, c’est de la science. Sans moi, cela ferait des siècles qu’on aurait perdu les Enhanced Games.
— Tout à fait exact, c’est pourquoi on est là. Je me suis toujours demandé pourquoi vous vous étiez mis aux produits sportifs ? Vous qui êtes le médecin personnel du Grand Maître.
— Mon talent doit être partagé. Il ne peut pas rester entre les mains d’un seul homme, même si cet homme est notre guide.
Tous les trois rentrèrent dans le cabinet vide, laissant sur le pas de la porte l’homme de main.
La mi-temps sonna. Bientôt, les deux athlètes allaient venir prendre leurs doses. Le docteur Rembari installa sa mallette sur la table et l’ouvrit. Des injecteurs sur trois rangées, de couleurs et de tailles différentes.
— Et ça, c’est votre magie.
— Oui, vous avez tout compris. Enfin, ici, c’est le résultat. Tout se fait dans mon labo personnel.
— Bien sûr.
— Avez-vous déjà eu un accident ? Je veux dire une surdose ou un truc du genre ?
— Oui, bien sûr. La science n’avance que sur ses déchets qu’elle a elle-même produits.
— Donc il y a des risques ?
— Bien sûr. Enfin pas ici. Notre champion est un fer de lance du bloc commun, invaincu depuis 10 ans. Je ne peux pas prendre le moindre risque. Je vais même vous confier un secret, je mets moins de produits juste pour diminuer ce dit risque. La Centrale ne me le pardonnerait jamais s’il y avait un problème.
— En parlant de Centrale, comment arrivez-vous à concilier ce que vous faites ici avec les soins que vous prodiguez au Grand Maître ?
— C’est compliqué, je vous l’avo...
La porte s’ouvrit. Barchta Mirae était tellement large qu’il lui était impossible de passer la porte de face, obligé de se contorsionner pour être entier à l’intérieur.
— Mirae, mon ami, dit le docteur.
— Docteur.
— Viens, assieds-toi. Je te présente... Euh. Je n’ai pas entendu vos noms, dit le docteur Rembari.
Otis et Coralie se regardèrent, puis Otis s’avança.
— Nous sommes une équipe de journalistes qui suivons les exploits de ce patriote. D’ailleurs, cela ne vous dérange pas si on vous pose quelques questions ?
— Du tout, mais après le combat, là je dois me concentrer.
— Cela sera parfait pour nous.
Et le médecin renchérit.
— Bien, comment sens-tu le match ?
— Je suis un peu faible sur mes appuis. Y aurait moyen d’avoir une amélioration de mon équilibre ? J’ai du mal à rester debout sur certains coups.
— Oui, je peux améliorer cela.
Et le docteur se retourna, rejoignit sa mallette, demanda à Coralie de se pousser, elle qui filmait de très près l’équipement, attrapa une des fioles, attrapa l’injecteur et retourna vers la brute épaisse.
Il mit la fiole dans l’injecteur, Mirae pencha le cou et... Rien ne se passa. L’injecteur ne marcha pas.
— Mais qu’est-ce qui se passe ?
Le docteur tapota l’appareil sous les yeux incrédules d’Otis et Coralie.
— Euh, monsieur, dit Otis. Je crois que la fiole est... mal mise.
— Quoi ? Non, elle est bien mise.
— Il... Il... Mon médecin a le même appareil. Il faut pousser un bon coup.
Ni une ni deux, Otis arracha l’appareil des mains et serra le tout.
— Voilà, dit-il en le rendant.
Et effectivement, cela marcha mieux. Le médecin reprit son geste. Un geste simple que tout le monde pouvait faire et, en une seconde, un mélange de produits dopants, toxiques et insupportables pour le commun des mortels voyagea dans les veines du colosse.
— Autre chose ?
— Oui, ma force. J’ai l’impression de frapper dans le vide.
— Mmm, je pense que c’est plutôt la vue, j’ai vu le match et effectivement t’as raté ton adversaire deux ou trois fois. Je vais plutôt t’injecter un anticoagulant, cela va améliorer ta vision.
Le docteur alla pour lui faire la piqûre. Idem, il prit une capsule et s’approcha du cou de son patient, mais au dernier moment, juste avant d’appuyer sur la gâchette, Mirae l’arrêta.
Tout le monde fut surpris.
— J’ai vu la blonde toucher à votre mallette, j’en suis sûr.
Coralie se sentit visée.
— Moi ? Mais pas du tout, je suis journaliste, je film... Ow merde. Plan B.
Immédiatement, Coralie sauta au-dessus de la table, renversa le tout et frappa de toutes ses forces le docteur qui s’éjecta contre le mur. Mirae voulut se relever, mais on ne lève pas une masse pareille aussi facilement, il était en position de faiblesse, position qu’Otis exploita en tapant non pas le corps, mais l’un des pieds de la chaise. Mirae tomba et, tel un crapaud sur le dos, il avait du mal à se retourner et se relever. Même se retourner était compliqué. Otis le frappa dans le visage, mais à cause des injections le commandant avait plus mal que la victime. Tant pis, de toute façon, il n’aurait réussi à se relever.
De l’extérieur, le bruit avait fait venir le garde du corps personnel du docteur.
— Mais qu’est-ce que ??
Coralie envoya son holocran, il l’évita mais c’était surtout pour gagner du temps, le temps qu’Otis puisse s’approcher et frapper de toutes ses forces. L'homme tomba dans les vaps. Cela ne dura pas longtemps et, malgré le vacarme, plus personne ne rentra.
— Mais... Mais qui êtes-vous ? demanda le docteur.
Ni l’un ni l’autre ne répondit.
— Attendez que je me lève, dit Mirae.
— Si tu te lèves, on t’égorge, dit-il en prenant le premier objet contenu dans la mallette du docteur.
Coralie ramena le médecin par la force tandis qu’Otis remit la table et la mallette dessus.
— Le Promeria, c’est lequel ? demanda-t-elle au médecin.
— Quoi ?
Coralie lui cassa un doigt. Le docteur cria.
— J’ai pas le temps, le Promeria, c’est quelle fiole ?
— La bleue, la bleue.
— Bien.
Elle l’attrapa, la lança à Otis qui avait l’injecteur à la main. Otis l’enclencha et se dirigea vers Mirae encore par terre.
— Bouge pas, dit-il en évitant ses mains.
— Mais vous êtes fous ! cria le médecin, il va perdre la mémoire.
— Sans dec. C’est un de vos produits phares pour qu’il oublie qu’il a eu mal, non. Ben ici, il va oublié tout ce qu'il a vu.
Et Otis, non sans mal, injecta toute la dose au molosse à terre. Le produit agit avec agressivité à tel point que Mirae se contorsionna, jusqu’à ce qu’il tourne de l’œil et s’immobilise.
— T’en as mis de trop ? demanda Coralie.
— Quoi ? Non. Ça va aller.
Otis releva Mirae non sans mal, il était dans les vapes.
— Ça va mon vieux ? Prêt pour le match ?
— Euh... le match.
— Oui, c’est ta finale. N’oublie pas de te donner à fond.
Otis raccompagna Mirae jusqu’à la porte du cabinet, allant jusqu’à l’aider à passer le chambranle.
— Ton vestiaire est là-bas au fond. Ton coach t’attend. N’oublie pas, tu vas gagner, ok.
— Je vais... Euh... Oui.
Et Mirae, marchant maladroitement, droit, s’orienta vers son vestiaire tandis qu’Otis rentra de nouveau.
— Mais qu’avez-vous fait ? demanda le médecin.
— On a drogué votre champion, dit Otis en injectant aussi une dose au garde. Il avait raison tout à l’heure, nous lui avons injecté un poison qui devrait agir dans (il regarde son holo) environ 30 minutes.
— Vous voulez le tuer ? Mais pourquoi ?
— Pour vous ? Je me demande ce que va dire le Grand Maître de la Centrale lorsqu’il va apprendre que son poulain est mort par votre faute ? Mais bon, vous nous l’avez dit vous-même, vous vous entendez parfaitement, non. Donc tout ira bien. Bon courage avec ça.
Et Otis et Coralie quittèrent les lieux.
— Attendez.
Le visage du médecin s’assombrit.
— Si vous me laissez ici, ils me tueront.
— Pas notre problème.
— Je peux vous aider. Je peux aider l’Empire. J’ai des infos sur le Grand Maître. Je le soigne, je pourrais vous être redevable.
— Oaouw, dit Coralie. Quel retournement de veste. J’ai comme l’impression que nos analystes avaient raison, vous êtes une merde.
Le médecin ne répondit pas.
— Venez avec nous. Dépêchez-vous.
Et tous les trois s’en allèrent sans être vus jusqu’à leur vaisseau, La Flèche, garé au hangar 240. À l’intérieur, le médecin s’installa dans le sofa du premier salon. Otis, non sans humeur, alluma l’holocran sur le match tandis que Coralie fit décoller le vaisseau. Le match était sans intérêt pour le médecin. De toute façon, il savait ce qu’il allait arriver dans peu de temps : Mirae allait tomber et ne plus jamais se relever.
Otis passa la porte. Avec lui, un jeune homme et une jeune femme, ligotés et bâillonnés, les yeux bandés.
— C’est qui ? demanda fébrilement le docteur.
— Les journalistes à qui on a volé leurs identités. On va les jeter par-dessus bord une fois qu’on sera dans l’espace profond. Contrairement à vous, ils nous sont inutiles.
— Mais vous êtes qui, putain ?
— Nous, vos meilleurs amis jusqu’à Mondon.
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