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Quatrième mouvement — Que la parole se lève contre la nuit commune
Fiction
Poetry and Songs
calendar Pubblicato 1 lug 2026
calendar Aggiornato 1 lug 2026
time 10 min
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Text / Human creation

Quatrième mouvement — Que la parole se lève contre la nuit commune

Écrire contre la nuit commune, ce n’est pas prétendre vaincre la nuit, mais refuser qu’elle parle seule ; c’est tenir, dans la main nue, une phrase encore chaude, assez pauvre pour ne pas mentir, assez ferme pour ne pas se coucher devant le vacarme.

Depuis que l’homme est homme, il avance avec sa langue comme avec un feu fragile : y portant ses morts, ses naissances, ses marchés, ses chansons, ses colères, ses prières, ses recettes, ses injures, ses mots d’amour, tout ce qui fait qu’un peuple n’est pas seulement une foule, mais une mémoire respirante.

Dans la bouche des vivants passent encore des siècles de lait, de poussière, de pain, de levure, de pluie, d’exil, de bêtes menées au champ, d’enfants appelés par leur nom dans la cour du soir.

Que nulle langue ne soit dite petite lorsqu’elle porte une mère qui console, un artisan nommant son outil, un vieil homme racontant la route, un enfant apprenant à dire merci.

Que chaque langue garde sa manière propre de faire lever le monde — ici le mot précis pour la neige qui change, là le nom d’une herbe qui guérit, ailleurs la formule lente de l’accueil, la bénédiction du pain, la plainte des funérailles, le rire des noces —, et que traduire, écrire, parler juste consiste à faire passer ces braises d’une rive à l’autre sans les réduire en cendre, à offrir hospitalité à l’accent d’autrui sans lui voler son feu.

Qu’une langue ne soit donc pas d’abord un instrument, mais une maison de souffle où l’on entre pieds nus, avec la fatigue de son histoire, pour y déposer le nom des absents, la peur des vivants, le poids des récoltes, la mémoire des mers, les cris des naissances et les silences qu’aucun tribunal ne recueille.

Lorsqu’une langue s’abîme, ce n’est pas seulement la grammaire qui souffre, mais une manière d’aimer, de demander pardon, de regarder la pluie, de nommer la faim, de ne pas abandonner les morts ; et là où quelques mots demeurent intacts, une dignité persiste.

Que les villes aussi écrivent, mais d’une écriture nerveuse, trouée, haletante, mêlée de néons, de graffitis, d’affiches déchirées, de messages sur écrans, de papiers gras poussés par le vent, d’annonces de départ, de sirènes, de vitrines, de bancs publics où des corps fatigués cherchent encore une place.

Dans les métros saturés, les bureaux de verre, les files d’attente, les hôpitaux, les gares ouvertes à tous les exils, les foules circulent comme des phrases sans ponctuation, chacun portant une syntaxe intérieure que nul ne lit tout à fait, tandis que la ville moderne parle beaucoup et, trop souvent, écoute peu.

Écrire aujourd’hui, que ce soit donc entrer dans ce tumulte sans lui ressembler : ne pas ajouter du bruit au bruit, ne pas jeter les mots comme on jette des pierres, mais laver la phrase à grande eau, la reprendre dans ses fibres, la remettre à hauteur de visage.

Puisque tant de mots ont été utilisés pour vendre, séduire, classer, exclure, simplifier l’humain jusqu’à l’effacement, qu’il faille leur rendre leur poids de pain, leur chaleur de paume, leur capacité de porter une douleur sans l’exploiter, une joie sans la réduire, une colère sans la déshonorer.

Qu’une phrase juste puisse devenir abri, non refuge contre le réel, mais lieu où le réel cesse d’être seulement blessure informe.

Dans un cahier d’écolier, une lettre jamais envoyée, un poème recopié en geôle, le carnet d’un migrant, le message d’un fils à sa mère, la parole d’un médecin choisissant ses mots, la langue redevient responsable : elle n’abolit pas la peur, mais l’empêche de devenir l’unique souveraine.

Qu’il vienne donc un temps où parler devienne acte de garde : non parole gonflée d’elle-même, non opinion dressée sur ses ergots, non phrase qui parade, mais parole lente, éprouvée, passée par le feu de l’écoute.

Parler contre la nuit commune, ce sera nommer sans défigurer, contredire sans avilir, témoigner sans voler la place des blessés, dire non ! lorsque l’humain se trouve réduit à un chiffre, dire oui ! lorsqu’il subsiste une chance de relever.

Alors le verbe cesse d’être parure et devient pain dur, eau portée, veille de sentinelle, lampe transmise de bouche en bouche sous le vent.

Que toute parole juste exige cependant un silence travaillé, une longue écoute du ressac des mers, de la toux dans la chambre voisine, du pas du veilleur dans le couloir, du bruit des couverts après une dispute, de la respiration de celui qui dort, du silence des tombes et de la fatigue des langues humiliées.

Que le silence ne soit plus tenu pour vide, mais pour atelier, lieu grave où la phrase apprend à ne pas trahir, où elle renonce à briller pour servir, à séduire pour reconnaître, à conclure trop vite pour accompagner plus longtemps.

Que la parole véritable ne triomphe pas ; qu’elle se tienne, qu’elle demeure à côté de ce qui tremble, refusant la confusion non par orgueil de clarté, mais par fidélité aux vivants.

Puisque le monde ne manque pas seulement d’informations, puisqu’il manque de paroles capables de rendre l’homme à lui-même, de faire place au réel sans le réduire, de laisser respirer ensemble la chair, la mémoire et le ciel, que cette parole garde ouverte, au milieu même du vacarme, la possibilité d’une présence.

Alors que l’homme revienne à la poésie, non comme on fuit la ville, mais comme on retourne à l’eau après la poussière, avec ses chaussures pleines de routes, ses mains marquées par le travail, ses morts dans la gorge, ses écrans encore brûlants dans les yeux.

Que la poésie ne soit plus jardin séparé pour âmes délicates, mais connaissance du fer, du salaire, de la maladie, de la faim, des chambres trop petites, des guerres traversant les journaux et les familles, puisqu’elle ne détourne pas du monde : elle rend au monde la profondeur que le vacarme lui vole.

Que la poésie commence peut-être là où l’homme accepte de ne pas tout posséder, lorsqu’il consent à l’attention offerte : regarder longtemps un visage sans le réduire, écouter le nom d’une rivière, sentir la mie du pain se rompre, reconnaître dans le cri d’un enfant, dans le tremblement d’un vieillard, dans la lumière sur un mur, quelque chose qui le dépasse et le concerne.

Le poème n’est pas luxe : il est manière de rendre au réel son tremblement sacré, même lorsque le mot sacré ne se prononce plus.

Avant nos systèmes, avant nos certitudes, que l’homme se soit tenu sous le ciel nocturne avec une inquiétude plus ancienne que lui, tandis que la poussière sous ses pieds gardait mémoire des étoiles, que le feu circulait dans la matière et dans les corps, qu’une même énigme liait la source, le sang, la bête, la pierre, la naissance et la mort.

De cette proximité naquit la parole, non pour enjoindre, mais pour joindre ; et depuis lors la poésie accompagne la marche humaine, changeant de langue sans changer de vocation : maintenir ouvert le passage entre matière et sens, entre solitude et communauté, entre ce qui souffre et ce qui maintient son chant.

Écrire contre la nuit commune, que ce ne soit donc pas dresser une tour de mots, mais rallumer, au niveau des corps, une possibilité d’entente.

Que l’enfant, le vieillard, l’exilé, le travailleur, la femme qui rentre tard, l’homme qui n’ose plus parler, celui qui doute de sa propre place, puissent trouver dans la langue non une frontière, mais un passage.

Et que la parole, si elle n’accueille pas, ne devienne pas pierre ; si elle accueille sans tenue, ne devienne pas brume ; mais qu’elle demeure habitable, ouverte et ferme, solidaire et droite.

Et si le poème se retire, qu’il ne se ferme pas ; qu’il laisse une braise dans la main du lecteur, une eau dans sa bouche, une place plus large dans sa poitrine.

La poésie n’achève rien : elle remet au vivant ce qu’elle reçoit, ne sauvant pas le monde comme une armée, le sauvant autrement, plus bas, plus longuement, en empêchant que l’homme oublie sa profondeur.

Là où une parole juste circule encore, la nuit n’est plus seule : elle doit compter avec une voix.


Intellectual property & credits
© Author's name / pen name Noème Elhaz

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