Entretien avec une déesse fragmentée
Jamais, elle n'aurait imaginé revenir ici. En tout cas pas comme ça. Pas pour partager l'intimité de celle qu'elle a toujours admirée.
À quarante ans, deux divorces et trois adolescents stagnants à la maison, Clarissa avait fini par délaisser l'art pour se consacrer à une carrière plus traditionnelle, un travail alimentaire dans une multinationale. Malgré tout, elle n'avait jamais laissé tomber sa passion pour l'art et quand elle avait vu ce concours, elle avait tenté et... contre toute attente, elle avait gagné !
Un concours absurde, presque enfantin : « Si vous pouviez passer une heure avec votre œuvre préférée au Louvre, laquelle choisiriez-vous ? ».
Elle n’avait pas hésité une seconde pour choisir, ce serait La Victoire de Samothrace.
Du plus loin qu'elle se souvienne, cette statue avait toujours un effet particulier sur elle. Ce petit quelque chose qu'on ne sait pas déterminer, mais qui nous aux tripes et ne nous lâche plus.
Ce matin‑là donc, Clarissa entra dans l'aile Denon encore vide. Une lumière bleutée s’étirait sur le marbre, froide et discrète, comme si l’endroit s'éveillait en douceur. Elle tourna la tête et la vit. Magistrale ! Indétrônable au-dessus des escaliers. Sa statue, dressée à l’avant, semblait attendre dans cet air figé.
Un sentiment étrange la prit soudain. Ce n'était pas vraiment de la peur, c'était plutôt un serrement familier qui revenait chaque fois qu’elle se retrouvait face à quelque chose qui la dépassait.
Un peu hésitante, elle monta la volée d'escalier qui la séparait de "sa victoire". Elle posa son sac, inspira, et dit :
— Je ne sais pas ce que je suis censée faire. C'est un peu étrange cette situation ?
— Puis-je vous parler ou dois-je simplement vous observer ? En même temps, je suis venue pour passer une heure avec vous donc autant faire connaissance.
Le silence était total. Logique non ? Mais à quoi est-ce qu'elle s'attendait en parlant à un morceau de marbre.
De moins en moins confiante sur cette expérience, elle finit par s'asseoir sur le banc qui se trouvait juste derrière elle. Après quelques minutes, qui lui parurent des heures, un léger courait d'air, presque imperceptible, l'atteint. Elle frissonna et se leva.
Elle avait passé sa jeunesse à analyser cette statue, à écrire des dissertations trop sages, à réciter des dates, des hypothèses, des noms d’archéologues… Mais jamais, elle ne l’avait vue sous cet angle : seule, immense, presque vivante.
— Pourquoi êtes-vous si incomplète et si entière à la fois ? murmura-t-elle.
Dans un souffle un peu plus chargé que la première fois, elle vit frémir les ailes de « Sami » (oui, oui c'est un peu familier, mais après tout, elles s'apprêtent a partager un moment intime ensemble). Puis une voix — non, un murmure articulé — glissa dans l’air.
— Parce que l’intégrité n’a jamais dépendu de la complétude. Ce sont les hommes qui l’oublient !
Clarissa se figea, son rythme cardiaque accéléra. Elle chercha une explication rationnelle. Aucune ne tenait.
— Mais… Comment… Vous… vous parlez ?
— Depuis toujours. Mais tu commences seulement à écouter.
La tension en elle se resserra. Elle avait peur, pas de la statue, mais de ce que cela signifiait pour elle-même. Elle, qui avait passé vingt ans à se dire qu’elle n’était pas assez brillante, pas assez légitime, pas assez… complète.
— N'étiez-vous pas mieux là-bas, demanda Clarissa pour se raccrocher à quelque chose. Dans votre bassin, avec le vent réel. Ici, on vous regarde comme un trophée. Là-bas, on vous attendait comme un signe.
— On ne m’attendait pas. On me recevait. La nuance est importante, très chère.
Si il y avait quelque chose qui agaçait Clarissa c'était qu'on la reprenne (et encore moins quand ça venait d'une statue…). Mais ici, l’agacement était aussi un soulagement : la peur reculait.
— J’ai passé ma vie à vous admirer, dit-elle. Et à me dire que je n’étais pas à la hauteur. Que je n’avais pas le droit d’écrire sur vous. Que je n’étais pas assez experte, pas assez brillante, pas assez…
La statue sembla se pencher légèrement vers elle, ou peut-être était-ce un effet de la lumière.
— Les femmes n’ont jamais eu besoin d’être entières pour avancer. On leur a simplement fait croire le contraire.
Elle sentit sa gorge se serrer. Elle pensa à toutes les fois où elle s’était excusée d’exister. À toutes les fois où elle avait minimisé ses idées, ses envies, ses élans.
Un craquement résonna dans la salle. Clarissa de plus en plus confiante, continua
— Un jour, j’ai écrit que vous étiez la première femme de l’histoire à avoir réussi à perdre la tête sans perdre votre direction. Et que votre absence de bras était la plus belle métaphore de la victoire: elle ne s’attrape pas, elle se traverse. Qu'en pensez-vous ?
— La vérité n’a jamais eu besoin d’approbation.
La tension en elle commença à se fissurer. Elle s’approcha encore. Le marbre semblait presque respirer.
— L'heure tourne et je n'ai plus beaucoup de temps. Alors voilà ma question, la vraie : Comment fait-on pour avancer quand il manque des morceaux ?
Le souffle entre les ailes devint presque chaud.
— C'est justement parce qu'il manque des morceaux qu'on avance. Ce qui est intact ne bouge pas. Ce qui est brisé apprend à voler autrement.
Clarissa sentit une chaleur étrange dans la poitrine, une certitude douce, presque lumineuse.
Elle sortit son carnet et écrit: La Victoire ne répond pas. Elle indique. Puis, elle ajouta : Et elle indique aux femmes ce qu’on leur a toujours refusé: la possibilité d’être incomplètes sans être diminuées.
Elle referma son carnet.
Le silence retomba, mais l'ambiance avait changé. La grandeur de la salle autour d'elle ne lui faisait plus peur. Elle résonnait en elle.
Clarissa resta immobile un moment, face à la statue. Elle comprit soudain que cette heure n’avait rien eu d’un privilège artistique. C’était une mise à nu. Une confrontation. Une invitation.
Elle pensa à son bureau gris, à ses réunions sans enjeu, à ses lignes de code qu’elle écrivait mécaniquement. Elle pensa à tout ce qu’elle avait rangé dans des tiroirs intérieurs : ses textes, ses idées, ses élans. Tout ce qu’elle avait laissé s’éroder au nom du raisonnable. Elle inspira. Non pour se calmer, mais pour se remplir.
— Merci, dit-elle simplement.

Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait changer. Mais elle savait qu’elle voulait changer. Pas demain, pas “quand ce sera le bon moment”. Maintenant !
Parce qu’il lui manquait des morceaux, oui. Mais c’était précisément ce qui la rendait vivante.
En quittant la salle, elle ne se sentit pas victorieuse. Elle se sentit en mouvement. Et c’était suffisant pour recommencer sa vie autrement.
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