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II — La journée ordinaire
Fiction
Erotica
calendar Pubblicato 3 nov 2026
calendar Aggiornato 3 nov 2026
time 3 min
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II — La journée ordinaire

En rentrant de l'université, je n'avais encore aucune raison de penser que cette soirée serait différente des autres. Il y avait, sur la table de la cuisine, une tasse oubliée, un livre ouvert à l'envers et cette liste de choses à faire que je complétais plus volontiers que je ne la terminais. La maison était calme. Dehors, la lumière déclinait doucement.


Je m'appelle Solange. Je suis professeure d'université, docteure en philologie, spécialiste des langues slaves et romanes. J'ai longtemps cru que la connaissance de soi ressemblait à celle d'une langue étrangère : on en apprend patiemment la grammaire, on en maîtrise les usages, puis l'on finit par s'y exprimer avec aisance. Mes années d'étude m'avaient appris à reconnaître les nuances d'un mot, les déplacements de sens d'une époque à l'autre, les malentendus d'une traduction. J'avais une existence construite, des goûts affirmés, un mari que j'aimais et assez de livres pour imaginer mille vies sans devoir quitter la mienne. Tout cela me semblait former un ensemble solide.


Les livres n’occupaient pourtant pas toute ma vie. Je pratiquais aussi l’escrime ; aux mots répondaient alors des gestes, une autre manière d’être présente à ce que je faisais.


Hervé entra dans la cuisine, encore absorbé par un message qu'il venait de recevoir. Directeur des systèmes d'information, il avait cette habitude professionnelle de régler mentalement plusieurs problèmes avant même de s'asseoir. Je connaissais son regard concentré, mais aussi sa capacité à l'abandonner dès qu'une conversation l'intéressait vraiment. Il leva les yeux, me vit devant mon carnet et sourit.


— Tu dresses la liste des choses indispensables à une soirée réussie ?


— Non. Celle des choses qu'il faudra avoir terminées avant de partir.


— C'est moins réjouissant.


— C'est pourtant grâce à ces listes que tu retrouves tes chemises repassées et tes billets de spectacle.


Il fit mine de s'incliner. Mon rire profond rompit le calme de la cuisine. Nous avions ce genre d'échanges depuis des années. Ils n'étaient ni extraordinaires ni lassants. Ils appartenaient à cette langue privée que les couples inventent sans s'en apercevoir.


Sur le buffet, deux billets attendaient dans une enveloppe. Paris. L'Opéra. Une soirée à laquelle nous avions donné, presque par jeu, une importance disproportionnée. J'aimais la musique, l'architecture, le rituel d'une représentation. J'aimais aussi, je pouvais bien l'avouer, les occasions de porter une tenue choisie avec une attention que le quotidien ne justifiait plus très souvent.


— Tu y penses depuis une semaine, dit Hervé.


— Et toi, depuis combien de temps fais-tu semblant de ne pas y penser ?


Il rit, puis me laissa seule avec mes listes. Je regardai les billets. Ils n'annonçaient rien d'autre qu'une représentation. C'était précisément ce qui me plaisait : nous allions sortir de nos habitudes sans avoir à justifier cette sortie par une grande décision.

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