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Redémarrage
Fiction
Drama
calendar Pubblicato 19 apr 2026
calendar Aggiornato 19 apr 2026
time 28 min
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Redémarrage

Consigne #PanodysseySpark de la semaine :


"Elle a déposé son nom sur la table comme un manteau trop lourd, et toute la pièce s'est mise à respirer à son rythme, lentement, comme si l'air lui-même se souvenait d'une ancienne promesse"

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"À partir d'aujourd'hui, vous vous appelez Madame Longo".


Voilà comment l'avocat de Claudia lui a dit qu'à partir du moment où elle se séparait de son mari, avec ou sans procédure de divorce, elle reprenait son nom de jeune fille.


"Madame" et non plus "Mademoiselle", certes. Mais qui appelle encore "Mademoiselle" une dame d'un certain âge ? Ce n'est là qu'un détail. Elle n'est ni une vieille fille ni une vieille coquette pathétiquement accrochée à une jeunesse qui s'enfuit. Alors "Madame", ça lui convient très bien. Ça correspond à ce qu'elle ressent dans sa tête. L'essentiel, pour elle, c'est de redevenir Claudia Longo.


S'appeler Claudia Doncols lui avait toujours paru un peu bizarre. Elle ne s'est jamais vraiment habituée à son nom d'épouse. Il faut dire qu'elle ne s'est pas mariée avec un enthousiasme délirant. Elle s'est plutôt laissée glisser dans le mariage par facilité, par passivité, par suivisme, en se laissant porter par les circonstances. Cela faisait trois ans à l'époque qu'elle fréquentait Philippe.


Était-il amoureux d'elle ? Elle ne s'est jamais vraiment posé la question. Quand ils se sont rencontrés sur leur lieu de travail, ils avaient déjà passé la mi-vingtaine. Ils travaillaient ensemble, ils ont pris l'habitude de partager les pauses café. Puis les repas de midi. Il n'avait rien de spécial, mais il n'était pas antipathique, et pas vraiment vilain garçon. Tout son entourage se mettait en couple, habitait ensemble, se pacsait, se mariait. Certains avaient même déjà des enfants. Et tout le monde lui demandait de plus en plus fréquemment quand elle pensait prendre son tour.


Le mariage, ou simplement une relation amoureuse, n'avaient jamais vraiment été une priorité dans sa tête, mais elle n'y était pas franchement opposée non plus si l'occasion s'en présentait, et en l'absence de projets alternatifs assez précis pour être vraiment motivants, elle devenait sensible à la pression sociale. Philippe, de son côté, était assez conventionnel. Elle a toujours cru comprendre qu'il subissait les mêmes pressions qu'elle pour se caser de la part de son propre entourage.


Un jour, à l'occasion de la soirée dansante qui suivait le repas de Noël de la société, l'alcool, la musique, l'ambiance, la solitude et la disponibilité aidant, ils se sont un peu plus rapprochés et se sont mis à flirter. Devant les collègues.


Elle ne se rappelle plus vraiment qui a commencé, d'elle ou de lui, ni comment ils en sont arrivés là. Quand ils ont échangé les premières blagues, les premiers propos ambigus. Qui a tenté le premier geste, ou qui a prolongé plus que nécessaire un contact qui aurait pu rester parfaitement innocent. Qui a pris l'initiative, qui s'est laissé faire. Quand elle y repense, ou quand on lui pose la question, elle répond que tout a commencé par accident. Comme un essai, peut-être. Comme une expérience. Pour voir jusqu'où chacun pouvait aller.


Puis il l'a raccompagnée en voiture et lui a proposé de prendre un dernier verre chez l'un ou chez l'autre. Elle n'était plus assez naïve pour ne pas savoir ce que ça sous-entendait, mais vu leurs âges, elle s'est dit qu'il serait déplacé de sa part de faire la mijaurée. Et puis, il était gentil. Il osait à peine le lui proposer, sa voix hésitait, il trébuchait sur les mots. Il n'allait sûrement pas se montrer bien méchant. Elle a donc accepté. Le lendemain matin, ils sont arrivés ensemble au bureau. Ils étaient officiellement un couple.


Leur relation n'avait rien de vraiment renversant. Rien d'exceptionnel. Mais aucun des deux ne voyait de raison majeure d'y mettre fin non plus. Elle n'était pas vraiment mauvaise, elle n'était pas marquée par des conflits et des désaccords incessants. Elle était plutôt plate. C'est ça : elle était plate. Sans relief. Sans rien de marquant. Mais pas assez mauvaise pour ne pas avoir envie de lui accorder une chance. Ils avançaient en âge, ils approchaient de la trentaine. Les célibataires se faisaient rares, de part et d'autre.


Passer ensemble les soirées et les week-ends, organiser des sorties ensemble, des vacances ensemble, cela peuplait leurs solitudes. Celle de chacun s'est remplie de l'autre. C'est ainsi que, de fil en aiguille, à force de dormir tantôt chez l'un et tantôt chez l'autre, ils ont fini par emménager ensemble. Puis Philippe, après quelques mois de cohabitation, soucieux des conventions, lui a proposé le mariage. Dans le plus grand respect de tous les clichés du genre. Elle a trouvé cela surfait, exagéré, mais elle s'est quand même laissée entraîner. Elle a accepté.


C'est ainsi que, petit à petit, sans même vraiment s'en apercevoir, sans même pouvoir dire à quel moment exact situer la rupture, elle a laissé "Mademoiselle" derrière elle, et avec elle sa jeunesse. Elle a commencé un nouveau chapitre de sa vie sans même s'être aperçue qu'elle avait tourné une page. À l'époque, elle disait que tout était venu "naturellement" et "spontanément". En fait, elle a laissé les choses se passer, sans jamais vraiment s'y opposer.


En soi, Claudia Doncols, ça ne sonnait pas si différent de Claudia Longo. Elle n'a jamais compris pourquoi, pour elle, ça n'était jamais vraiment passé. Peut-être parce que Doncols-Longo, ou l'inverse, ça sonnait redondant ? Parce que les noms se ressemblaient trop ? Parce qu'elle n'éprouvait pas le besoin de changer de nom alors qu'elle n'avait jamais eu l'impression de changer de vie ? Parce qu'elle était passée trop progressivement de l'un dans l'autre pour avoir jamais eu la perception d'un changement ?


Sa famille à elle, de son côté, trouvait Philippe certes un peu ennuyeux, mais convenable et correct. Et, surtout, ils étaient contents de la voir enfin casée. Sa belle-famille, quant à elle, était plutôt contente de voir qu'il s'était enfin trouvé quelqu'une, car c'était un grand timide plutôt effacé, typiquement le genre d'homme qui passait inaperçu et qui ne cherchait pas à se mettre en avant. Leur véritable crainte devait plutôt être de le voir finir sa vie tout seul et ne jamais trouver sa place dans la société autrement que par le travail.


Donc au départ, tout allait bien. Ou tout semblait aller bien. Certes, leur vie était plate. Désespérément plate et conventionnelle. Sans rien qui dépasse l'image sociale parfaite qu'ils étaient censés refléter. Ils avaient peu de loisirs, pas de hobbies, pas de passions, ni communes ni personnelles. Quand ils ne passaient pas leur temps libre à sortir de chez eux – pour aller quelque part, pour visiter quelqu'un ou pour en recevoir d'autres – ils le passaient devant leur télé. Puis sur l'ordinateur. Puis, quand ils sont apparus, sur leurs smartphones.


Alors certes, si leur couple n'avait pas existé, il n'aurait sans doute pas fallu l'inventer. Mais puisqu'il existait, et que personne ne s'en plaignait, tout le monde s'en accommodait. Ou plutôt, personne n'y voyait d'inconvénient. Tout le monde le tenait pour acquis. Puis on passait à autre chose. Ils ne gênaient personne. Ils ne dérangeaient personne. Ils ne marchaient sur les plates-bandes de personne. Ils ne faisaient pas de jaloux.


Alors oui certes, ils s'ennuyaient un peu. Ils s'ennuyaient même beaucoup. Ils n'avaient pas de rêves, ni non plus de désirs, autres que celui de continuer comme ils avaient commencé, parce qu'ils ne voyaient pas de raison de changer. Ils se contentaient de se laisser porter. Par le fil de l'eau, par le fil de la vie. Et, tout compte fait, mieux valait l'ennui que les ennuis. Au moins leur vie était tranquille. Tant de gens ne rêvent que d'une vie tranquille. Ils avaient cette chance d'en avoir une. Pourquoi la gaspiller ?


Elle ne s'en vantait pas trop. Pour ne pas faire de jaloux. Pour ne pas attirer les ennuis, justement. Et puis, aussi... parce qu'elle estimait qu'il n'y avait pas vraiment là de quoi se vanter. Après tout, ils n'avaient rien de spécial. Or pour pouvoir se vanter, justement, il faut commencer par avoir quelque chose de spécial. Dans leur cas, cela aurait été ridicule. Ils étaient trop... trop ordinaires, c'est ça. Trop banaux. Ils n'avaient pas d'accomplissement particulier à leur actif, qu'ils auraient pu mettre en avant. Ils n'avaient rien qui ait pu les faire sortir du lot. Ni sur le plan personnel, ni sur le plan professionnel. Bon, d'un côté... tant mieux pour leur tranquillité.


Mais quand il s'est agi de concrétiser leur union en procréant une descendance... c'est là que les choses ont commencé à se compliquer. L'enfant tardait à paraître, l'enfant ne paraissait pas. Les familles de part et d'autre ont commencé à s'en préoccuper. Parents et beaux-parents attendaient des petits-enfants. Et même si Ici et Maintenant, les familles nombreuses ne sont plus exactement à l'honneur, il y reste tout de même généralement accepté que si on se marie, ou si on se met en couple même sans se marier, c'est à terme pour avoir des enfants – au moins un.


Claudia n'avait jamais réellement réfléchi à la question. Philippe et elle n'en avaient jamais parlé non plus. Leur vie était certes plate et passablement ennuyeuse, mis à part les excursions, sorties, réceptions et vacances dont ils l'agrémentaient, mais telle qu'elle était, elle leur suffisait. Certains couples refusaient carrément d'avoir des enfants, pour diverses raisons : pas l'argent, pas le temps, d'autres buts, le monde comme il va... Claudia et Philippe n'en étaient pas là. Ils n'étaient pas fondamentalement hostiles à l'idée d'avoir un enfant. Quand on leur en parlait, ils disaient : "pourquoi pas". Mais ça ne leur manquait pas. Pas plus que ça. Voilà. C'était tout. Pas besoin de chercher plus loin.


Mais aux autres, ça leur manquait. Apparemment.


Et puis, ça leur faisait moins de sujets de conversation avec l'entourage, moins d'histoires à partager, quand tout autour d'eux, les autres couples, les uns après les autres, avaient des enfants. Un. Ou deux. Voire trois.


Petit à petit, une barrière invisible se dressait entre eux et les autres. Personne ne les mettait volontairement à l'écart, non. Mais entre les conversations auxquelles ils avaient du mal à participer faute d'expérience personnelle et d'histoires à raconter, puis les questions de tout le monde quant à leur infécondité, sans parler des réflexions du style de "mais vous ne savez pas ce que vous ratez", ils se sentaient de plus en plus exclus et isolés.


Puis la pression familiale de part et d'autre venait s'y ajouter. Et comme ils n'avaient jamais fait de choix de vie précis, ils n'avaient pas d'arguments pour défendre leur passivité en la matière. Pas d'arguments en dehors de "mais nous sommes très bien ainsi", ce à quoi les familles avaient beau jeu de leur répondre "mais il faut y penser maintenant sinon vous le regretterez plus tard, et plus tard, ce sera trop tard".


Ils n'étaient pas un couple sans enfants militant. Donc à la longue, ils se sont mis, d'abord à y penser, puis à se dire qu'après tout, ce ne serait pas si mal de faire comme tout le monde, et enfin par essayer sérieusement de concrétiser la chose.


Encore une fois : faire comme les autres, faire comme tout le monde, faire comme il faut, suivre les règles, suivre le mouvement.

S'intégrer. Socialement.


Seulement voilà : les projets, c'est une chose, qu'ils résultent ou non de la pression sociale... et la biologie, c'est autre chose. Et dans leur cas, la biologie se rebellait. On peut même dire qu'elle se mettait carrément en grève.


C'est là que les conflits ont commencé.


La belle-famille Doncols voulait absolument voir son nom se perpétuer, au moins pour une génération. Elle balançait entre mettre en doute la virilité de Philippe, accuser Claudia de mauvaise volonté, et remettre en question la compétence du corps médical.


La famille Longo voyait les choses plus simplement : elle se contentait d'accuser Claudia de passivité. Sa mère notamment lui reprochait de ne pas se battre avec assez de détermination pour devenir mère à son tour. De ne pas faire assez d'efforts. Après tout, la maternité n'est-elle pas le sens ultime de la vie d'une femme ?


C'est à ce moment-là que Claudia a commencé à se rappeler toutes les fois où, adolescente, elle avait contesté cette affirmation...


Les gens autour d'eux se sont mis à suivre de plus en plus près leurs tentatives d'accès à la parentalité comme on suit les épisodes d'un feuilleton. Chaque examen médical. Chaque résultat d'analyses. Chaque consultation. Chaque fois que l'on envisageait une opération. Chaque séance chez le psy – d'abord parce qu'à force de ne trouver aucune cause physique concluante, on supposait bien sûr que la cause devait être nerveuse voire psychologique, ensuite parce qu'à force de tomber de tentatives en échecs, forcément, tôt ou tard, la psychologie finit par s'en mêler.


Et à chaque traitement qui échouait, à chaque examen qui ne donnait rien, à chaque spécialiste qui ne trouvait rien, les autres les dominaient un peu plus du haut de leur pitié et de leur commisération.


Et à chaque fois, Philippe et Claudia se sentaient un peu plus écrasés par la honte et par un sentiment d'inadéquation. Par cette sensation de ne pas être à la hauteur.


À ce moment, Philippe s'est découvert une fierté. Il était sûr de deviner les blagues qui devaient circuler sur leur compte, sur son compte, dans leur dos, mais que chacun se gardait bien de raconter devant eux. Alors il explosait dans des colères que Claudia ne lui avait jamais vues et n'aurait jamais imaginées de sa part. Il jurait ses grands dieux qu'il était bien un homme, un vrai, et pas ce que les autres croyaient. Il enchaînait en reprochant à Claudia de ne pas être une vraie femme, car si elle avait été une vraie femme, ça ferait bien longtemps qu'elle se serait posé la question et qu'elle aurait trouvé une solution. Sans attendre que les autres éprouvent le besoin de se mêler de leur vie, et de leur intimité.


La belle-famille Doncols lui a bien sûr emboîté le pas, et ils en ont profité pour lui suggérer toutes sortes de doutes sur la conduite de Claudia. Peut-être avait-elle perdu sa fertilité suite à une maladie due à son inconduite dans sa folle jeunesse ? Peut-être y avait-elle abusé des contraceptifs ? Ou peut-être n'était-elle pas assez coopérante ? Peut-être la maternité l'indifférait-elle, au fond ? Ou peut-être qu'elle n'avait pas du tout envie de devenir mère et qu'elle était en train de saboter tout le processus auquel elle était censée se soumettre ? "Ah, les femmes sont parfois si sournoises..." disaient en l'occurrence d'autres femmes sur son compte.


Toutes ces suggestions ressortaient alors à chaque fois que Claudia et Philippe se disputaient.


Leur vie de couple partait en lambeaux. Certes, leurs sentiments n'avaient jamais été bien forts ni bien solides, et on ne pouvait pas dire qu'ils avaient construit grand-chose ensemble, sur n'importe quel plan, pas même simplement matériel – ils vivaient encore toujours dans un appartement de location – mais ils avaient tout de même réussi à trouver un équilibre et un certain confort dans leur vie jusqu'alors, ils avaient tout de même réussi à élaborer un modus vivendi qui leur convenait à tous les deux.


À présent, même ça s'envolait. Ils n'avaient plus goût aux sorties ni aux excursions. Visiter et recevoir devenaient des corvées. Ils ne regardaient plus rien en commun – de toute façon, qu'y avait-il encore de bon à la télé de nos jours ? Chacun se plongeait dans son téléphone portable en tournant le dos à l'autre dans un silence buté. Et même le désir d'enfant, ou la pression pour en faire un, ne suffisait plus à inspirer une réconciliation sur l'oreiller.


D'ailleurs, Claudia avait de moins en moins envie de faire un enfant à quelqu'un qui se laissait aussi facilement suggérer des suppositions aussi horribles sur son compte. Même se laisser approcher par lui devenait un sacrifice. Le minimum quand on veut rester en couple, se disait-elle, c'est bien de se faire mutuellement confiance. Si la confiance n'y est plus, il n'y a plus rien. Même pas, commençait-elle à se dire, de raison de rester encore ensemble.


Mais ce n'était pas dans sa famille Longo que Claudia allait trouver un grand réconfort ni beaucoup de soutien. Ils étaient effarés par la perspective d'un divorce. Ça ne s'était jamais fait chez eux, même dans les pires mésententes. Sa mère allait jusqu'à lui reprocher de manquer de bonne volonté et de ne pas faire assez d'efforts.


Être mère, lui disait-elle, ce n'était tout de même pas si terrible ? Il n'y avait rien de plus naturel que de vouloir un enfant, et même plusieurs si les moyens le permettaient. Et elle avait la chance d'avoir un mari qui désirait des enfants. Combien de femmes dans le monde étaient moins bien loties ? Elle avait pourtant un gentil mari, correct, convenable. Qu'avait-elle donc bien pu lui faire pour qu'il change à ce point ? Qu'avait-elle bien pu faire pour dresser contre elle l'ensemble de sa belle-famille ? N'était-ce pas à la femme, justement, que revenait le rôle de garder l'entente dans le ménage ?


Encore ces idées sur les rôles des sexes qu'il y a si longtemps, Claudia avait trouvées dépassées...


À partir de quand s'était-elle perdue ?


Elle ne le savait plus.


Mais bien avant de rencontrer Philippe. Ça, c'était sûr.


Puis est venu le jour où lors d'une dispute, Philippe lui a lancé une assiette à la tête.


Heureusement, sa sœur Marina était en visite et en a été témoin.


Claudia s'est sentie refroidir de la tête aux pieds.


Elle ne savait plus qui était l'homme en face d'elle. Mais elle était sûre d'une chose : cet homme n'était pas Philippe. Ce n'était plus le Philippe qu'elle avait connu. Ce n'était pas l'homme certes sans relief, mais gentil et timide, qu'elle avait épousé. Cet homme-là n'aurait jamais levé la main sur elle. Il ne se serait jamais permis de lui lancer une assiette à la tête. Même lors d'une dispute.


Elle a quitté la maison avec Marina. Elles sont allées ensemble au commissariat de police déposer une main-courante – que le policier de service a refusé de leur prendre, mais peu importait. La ligne rouge avait été franchie. Sa décision était prise. Jamais elle ne ferait un enfant avec un homme qui avait commencé à la battre. Au fond, leur stérilité était peut-être providentielle.


Elles sont retournées ensemble chez eux, le temps pour Claudia de prendre un sac avec quelques vêtements. Philippe était sorti. Peut-être était-il allé pleurer chez la belle-famille, peut-être était-il allé au bistrot. Peu importait. Elle s'en moquait.


Elle a laissé un mot et est partie loger quelques jours chez Marina, le temps de trouver un studio. Puis elle a contacté un avocat. Elle se séparait de Philippe Doncols, et elle allait demander le divorce.


Marina était effrayée par la tournure que prenaient les événements. Elle a franchement avoué à Claudia que si elle n'avait pas assisté personnellement à leur dispute, elle n'y aurait pas cru. Elle avait encore du mal à réaliser, du mal à se convaincre que ce qu'elle avait vu était vrai. Si elle n'en avait pas été témoin, elle aurait assuré à Claudia qu'elle exagérait, qu'elle était en train de se laisser emporter par ses émotions, elle l'aurait enjointe de se calmer d'abord, de prendre le temps de réfléchir et de ne pas prendre de décisions précipitées.


Mais après avoir vu ce qu'elle avait vu, Marina en était venue à se demander jusqu'où irait la dégradation de leurs relations de couple, si une quelconque amélioration était même envisageable – et à penser que Claudia avait probablement pris la bonne décision. De toute façon, en avait-elle conclu, c'était sa vie, et elle avait les moyens de sa politique. Elle travaillait. Elle avait les moyens de payer le loyer et les charges d'un petit studio, de faire ses courses et de gérer ses factures. Elle n'avait pas de crédit à rembourser, pas de traites – un point positif. Mais Claudia savait désormais que quelle que serait sa décision, Marina la soutiendrait.


Elle est bien la seule dans la famille Longo.


Pour tous les autres, à commencer par sa mère, Claudia est le scandale dans la famille.


Sa mère se désole : à bientôt quarante ans, où Claudia va-t-elle encore bien pouvoir trouver un homme libre et sans attaches – un "célibataire" au sens que le vingt-et-unième siècle donne à ce terme – qui serait prêt à fonder une famille avec elle ? Et on parle bien de "fonder une famille", hein, enfants compris, enfants admis – pas juste de se mettre en couple par confort et par facilité ?


Mais Claudia n'a jamais été enthousiaste pour avoir des enfants.


Elle n'a jamais été fanatiquement contre, non. Mais elle n'a jamais été fanatiquement pour non plus. Disons plutôt que cette question la laisse indifférente. Les enfants ne lui paraissent pas indispensables à son bonheur. La maternité n'a jamais été à ses yeux le but ultime de sa vie de femme, celui qui lui donnerait un sens – qui lui donnerait tout son sens.


Au grand désespoir de sa mère.


Claudia se souvient.


Elle se souvient de son adolescence rebelle. De ses disputes continuelles avec sa mère. De son féminisme d'alors. De sa conviction que d'autres destins étaient possibles, envisageables et même respectables. Elle en a même rêvé pour elle-même.


Seulement voilà. Elle n'avait pas la vocation pour se faire nonne. Elle a bien tenté de faire des études, mais elle n'était pas surdouée. Elle a fini par être bien contente de se dénicher un emploi de bureau par les temps qui chômaient. Elle a bien envisagé de consacrer sa vie à une cause, mais les idéologies étaient mortes et enterrées. Même pour faire de l'humanitaire, il faut être en bonne forme physique, et cela n'a jamais été son cas. Elle n'a jamais été sportive. Elle aurait pu être artiste, mais les revenus sont aléatoires. Elle a pensé rester célibataire et passer sa vie à voyager, mais elle n'est pas aventurière et le tourisme coûte cher. Alors, avec les années, elle a vu s'évanouir en fumée toutes les alternatives par lesquelles elle aurait pu remplacer un destin plus conventionnel...

... au grand soulagement de la famille Longo.


Et c'est ainsi qu'elle s'est retrouvée piégée dans la destinée médiocre d'une petite employée de bureau...

... et qu'elle s'est laissée glisser sur la pente, jusqu'à se laisser entraîner à avoir une relation avec un autre petit employé de bureau tout aussi médiocre qu'elle, et à finalement se marier avec lui.


Pour en arriver là où elle en est aujourd'hui.


Alors, maintenant, elle n'est plus Madame Doncols. C'est déjà un point d'acquis.


Mais au vu du soutien dont elle bénéficie dans sa famille – ou plutôt de son absence – devrait-elle simplement redevenir Madame Longo ?


Au stade où elle en est, elle a plutôt envie de mettre Doncols et Longo dans le même panier.


Mais peut-on renier d'où l'on vient ?...


Sans doute pas.


Mais rien n'empêche de se construire une identité bien à soi...


Les artistes font ça quand ils se choisissent le pseudo sous lequel le monde va les connaître.


Claudia a toujours été bonne en dessin. Parmi les filières qu'elle a essayées en son temps figure l'Académie des Beaux-Arts...


Rien ne l'empêche et personne ne lui interdit de travailler le jour et de dessiner ou de peindre le soir. Ou de prendre des cours.


À cette pensée, il lui semble sentir l'air vibrer autour d'elle, d'un nouvel espoir...


Claudia saisit son téléphone, lance son navigateur et cherche sur son écran des cours du soir de peinture et dessin.


Crédit image : © Dzmitry Dzemidovich | Dreamstime


© Jackie H, 2026

Tous droits réservés selon toutes législations et conventions nationales et internationales en vigueur, qu'il s'agisse d'individus humains, d'organisations ou d'intelligences artificielles

Texte entièrement rédigé par un être humain

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