À l’Ombre des Mots (8)
Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite
Chapitre 2 (suite)
En fin d’après-midi, Rachel et moi bavardons dans le jardin public situé en bas de son immeuble. Nous avons quelques idées concernant notre future vie d’adulte. Rachel se verrait bien trafiquante de drogue. Elle me confie aussi qu’elle aura peut-être un enfant, mais un uniquement. Elle ajoute qu’il ne faudra pas que ce soit un petit ange.
Je regarde les mouvements amples et nerveux qu’elle trace avec ses bras pendant qu’elle parle. J’envie son extrême minceur. Nous mesurons à peu près la même taille cependant, moi je m’habille en trente-huit, tandis qu’elle, elle rentre dans des jeans de taille trente-quatre un peu trop grands pour elle. Elle se vante pourtant de manger comme quatre. Par exemple, le matin, m’affirme-t-elle, elle engloutit la moitié d’une baguette de pain. Ses cheveux châtain, noués en queue de cheval, s’agitent gracieusement au-dessus de ses épaules pendant qu’elle parle.
Rachel incarne l’adolescente idéale à laquelle je voudrais tellement ressembler. Je suis captivée par ses yeux verts aux reflets perçants, ses réparties cinglantes, son timbre de voix envoûtant, à la fois doux et rocailleux, puissant et fragile. Je me sens si tristement banale, à ses côtés.
Elle m’inspire des sentiments ambivalents, un mélange d’admiration et d’animosité.
Rachel tire une cigarette de son paquet qu’elle tend ensuite vers moi. J’ai commencé à fumer depuis peu. J’achète des paquets avec de l’argent subtilisé dans le porte-monnaie de ma mère. Au début, je n’avais pas compris que j’étais censée avaler la fumée, jusqu’à ce que quelqu’un me fasse remarquer que "je crapotais".
Rachel inspire profondément et recrache bruyamment la fumée de sa cigarette. Elle continue de pérorer, volubile, et moi de l’écouter en glissant quelques mots, de-ci, de-là. Elle pointe du doigt le gilet sans manches qu’elle a mis par-dessus son maillot noir ; il s’agit d’un gilet matelassé d’une surprenante couleur rose pâle, une couleur qui forme une curieuse discordance avec l’image de l’adolescente effrontée qu’elle se plaît à arborer.
Je retiens la réflexion ironique qui me vient aux lèvres en songeant que la rebelle dissimule peut-être une nature romantique sous son apparente désinvolture. Cette impression est renforcée par son besoin de se justifier au sujet de cette couleur insolite :
« J’avais très envie de m’offrir ce blouson que j’avais remarqué à Monoprix. Il y en avait des bleus et des roses, mais quand je suis retournée pour en acheter un, il ne restait que du rose. »
Elle imprime sur son visage une moue contrariée au moment où elle prononce les mots "il ne restait que du rose". Je n’ose pas lui dire que je trouve étrange qu’elle décide de s’acheter un blouson que tout le monde va trouver ridicule. Mais déjà, elle enchaîne sur autre chose :
« Un soir, j’ai couché avec Nicolas… »
Elle marque une pause pour surveiller ma réaction. Sa confidence me déstabilise, mais je m’efforce de garder un visage impassible pour ne pas paraître timorée. J’espère que l’expression "coucher avec lui" signifie simplement "dormir à ses côtés". Malheureusement, elle supprime toute ambiguïté en poursuivant son récit. J’aimerais me convaincre qu’elle ment, mais les propos qu’elle me rapporte sont énoncés en toute simplicité, dépouillés de leur emphase coutumière. Je ressens du dégoût, pourtant je ne peux pas m’empêcher de l’admirer, encore une fois. Elle reprend :
« Après, j’étais censée rentrer chez moi, mais on s’est endormi. Nicolas m’a ramenée chez moi vers sept heures du matin. J’espérais pouvoir me glisser discrètement dans mon lit, mais tout le monde était déjà réveillé. J’ai raconté à ma mère que je ne me sentais pas bien et que j’étais allée faire un tour dehors pour prendre l’air. Et elle m’a crue ! »
Rachel jette sa cigarette par terre et l’écrase négligemment du pied. La conversation dérive sur une chanteuse de variété et sa chanson que l’on entend sans arrêt. Rachel apprécie beaucoup l’une et l’autre et elle le prouve en attaquant le refrain de la chanson avec entrain. J’aime bien cette chanteuse, moi aussi, bien que je ne comprenne rien aux paroles de sa chanson, ce que je n’avouerai jamais à Rachel.
Je m’ennuie en l’écoutant chanter… J’essaie de lui trouver un air niais tandis qu’elle s’attache à restituer fidèlement les paroles de la chanson, cependant l’éclat de son regard retient mon attention. Ses yeux sont verts, comme les miens, mais d’une nuance plus claire et plus vive, qui accroche le regard.
Elle arrête de chanter et glisse la main dans la poche de son jean pour en retirer son paquet de cigarettes. Ce faisant, elle tourne légèrement la tête sur le côté et à cet instant, j’éprouve la joie mauvaise de lui reprocher enfin un défaut, quand se dessine nettement devant moi son profil grotesquement déformé par un nez qui part de travers et un menton fuyant. Le contraste entre la laideur qui s’étale sous mes yeux et le physique agréable auquel je suis habituée, est saisissant. La beauté de Rachel repose sur une illusion.
À ce moment-là, une fille, que je côtoie parfois au collège, traverse l’allée du parc et s’approche de nous pour nous saluer. Rachel lui adresse un grand sourire, l’embrasse, échange quelques mots avec elle puis, dès que la fille s’est suffisamment éloignée, elle la critique méchamment. Je n’ai rien contre la fille, que je connais à peine, mais je prends plaisir à entendre mon amie la dénigrer. Le fait qu’elle n’hésite pas à me livrer son jugement sarcastique sur cette fille me donne le sentiment de partager une véritable complicité avec elle.
Rachel me propose de monter jusqu’à son appartement. Je suis flattée qu’elle ait envie que je lui tienne compagnie. Nous grimpons les deux étages qui nous séparent de son appartement.
Après avoir refermé la porte d’entrée et constaté que l’appartement était vide, Rachel se dirige vers la cuisine. Des petits aimants en forme de fruits maintiennent un bout de papier placé en évidence sur le réfrigérateur.
« Mes parents sont allés faire des courses au supermarché » m’apprend-elle.
Je suis épatée lorsque je découvre sa chambre. Quel que soit l’endroit où mes yeux se posent, je ne rencontre que la beauté tranquille d’une pièce harmonieusement rangée et, plus que tout, je suis frappée à la vue de son grand lit deux places, qui me paraît immense, soigneusement recouvert d’un ravissant couvre-lit.
Rachel m’arrache à ma contemplation en me désignant fièrement sa chaine hifi sur laquelle elle s’empresse de caler un disque. Je m’assieds avec elle, par terre, devant l’appareil. J’espère qu’elle n’a pas perçu mon trouble quand elle m’a montré sa chambre. J’essaie de me concentrer sur la musique qui s’élève, en résistant à la tentation de tourner mon regard vers son lit de princesse.
Le disque a enfin cessé de tourner, mais Rachel nous repasse la même chanson parce que, me dit-elle "Elle l’adore !". Je commence à regretter d’avoir accepté son invitation, quand finalement, elle se lève pour attraper son cartable et en extirper un cahier. Elle me déclare que, même si elle se désintéresse du collège, elle prend quand même soin de ses affaires. Elle feuillette le cahier devant moi afin que je puisse vérifier sa tenue irréprochable. L’écriture, petite et régulière, parfois interrompue par quelques ratures soigneusement barrées à la règle, se déploie délicatement sur les feuilles quadrillées.
J’éprouve de la honte en songeant à mes propres cahiers enlaidis par ma grande écriture pataude et maculés de mots vilainement biffés à la va-vite. Je m’évertue pourtant, à chaque fois que j’entame un cahier, de m’appliquer à tracer des petites lettres droites et bien resserrées, mais ma grosse écriture désordonnée ressurgit spontanément et lorsque je réalise que j’en ai perdu la maîtrise, j’ai déjà noirci plusieurs pages.
« Bon, je suis un peu maniaque avec mes cahiers, mais je fais beaucoup de ratures » souligne Rachel.
Je me dis que nos cahiers ont au moins cette particularité en commun.
Je prends soudain conscience que sa jolie chambre est dépourvue d’un bureau qui lui permettrait de faire ses devoirs ou d’accomplir une autre tâche nécessitant d’être installée d’une manière commode. Je suis contente de posséder une chose qu’elle n’a pas. Elle fait probablement ses devoirs dans le salon ou dans la cuisine avec ses parents, son frère et sa sœur s’agitant autour d’elle.
Rachel referme son cahier et me propose de visiter l’appartement. Nous traversons le couloir et stoppons nos pas à l’entrée de la salle de séjour, impeccablement ordonnée. Une table imposante remplie presque tout l’espace, laissant seulement un étroit passage pour se mouvoir jusqu’au salon. L’endroit dégage une impression de lieu figé, empesé. Je préfère ma vaste salle de séjour avec ses vieux meubles et son fouillis habituel.
Rachel me conduit ensuite devant une porte close qui, une fois ouverte, découvre une buanderie dans laquelle sont entreposés une quantité incroyable de conserves alimentaires et de produit ménagers, rigoureusement alignés sur des étagères.
Je ne comprends pas la raison pour laquelle la mère de Rachel procède à cet entassement de provisions, mais je suis à nouveau impressionnée par le rangement impeccable qu’elle a effectué jusque dans cette petite pièce.
Nous terminons la visite par la salle de bain, rayonnante de propreté. J’envie Rachel ; sa mère ne travaille pas et peut se consacrer à l’entretien de son logement, et ce déploiement d’énergie en faveur de son foyer a quelque chose de réconfortant. Je suis pourtant surprise d’entendre Rachel la critiquer. Elle m’avoue que sa mère lui fait honte à cause de son surpoids. Mon amie se lève de sa chaise, alors que nous venons de retourner dans la cuisine, en me demandant de patienter quelques instants. Elle revient avec une boite en fer contenant de vieilles photos en noir et blanc et entreprend de me montrer celles qui me permettront, selon Rachel, de vérifier par moi-même la minceur de sa mère à l’époque de sa jeunesse.
« Tu vois, insiste Rachel, ma mère était maigre quand elle s’est mariée. »
Après une hésitation, elle me confie, penaude :
« J’ai peur de grossir comme elle, plus tard. »
Je songe alors que c’est de son père que Rachel a hérité son corps filiforme. Je pourrais tenter de la rassurer en lui dévoilant ma pensée, mais je me réjouis de son aveu de faiblesse.
En quittant l’immeuble de Rachel, je rencontre Mélissa qui s’apprête à rendre visite à notre amie commune. Nous bavardons un peu et la discussion dévie rapidement sur Rachel.
« Tu l’as vue avec son nouveau gilet ? » se moque Mélissa en pouffant.
Je ris avec elle, ravie d’égratigner Rachel, à défaut de pouvoir l’égaler.
« Rose ! Quelle couleur ridicule ! » se moque-t-elle.
Elle baisse la voix pour ajouter :
« En plus, son gilet est tout crasseux »
Je l’approuve sans réserve pour encourager ses critiques et nous échangeons gaiement quelques considérations assassines sur Rachel.
Contribuisci
Puoi sostenere i tuoi scrittori preferiti


Commento (0)