À l’Ombre des Mots (6)
Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite
Chapitre 2 (suite)
Je suis dans le salon, absorbée par la lecture d’un livre qui relate le calvaire d’une jeune fille cancéreuse. La description de ses souffrances m’attriste et m’angoisse, mais je ne peux me détacher de ce roman. Ma mère m’arrache à mon univers morbide en m’interpelant lorsqu’elle pénètre dans la pièce, l’air passablement énervée. Elle a découvert que je me suis empiffrée avec les deux grandes boites de biscuits qu’elle avait cachées dans le placard du couloir du premier étage. Je suis tombée par hasard sur ces belles boites en métal et, quand j’en ai soulevé le couvercle, et aperçu ces appétissantes rangées de gâteaux secs, je n’ai pas pu résister à l’envie d’y goûter. J’ai tout de même fait l’effort d’en épargner une partie. Au souvenir de mon comportement égoïste et avide, le rouge de la honte me colore les joues. Bernard assiste à la scène, un sourire amusé aux lèvres. Sa réaction me réconforte un peu. Je me sens moins coupable.
J’ai été agréablement surprise en découvrant ces ravissants biscuits, soigneusement alignés dans leur jolie boîte, car ma mère n’achète jamais de gâteaux, ni de bonbons. Les rares fois où elle ramène de la confiture dans son panier de course, j’attends le moment où je peux entrer discrètement dans la cuisine et, armée d’une cuillère, je m’accroupis devant le buffet de la cuisine et je la plonge vivement dans le pot de confiture, le cœur battant furieusement de peur d’être piteusement surprise en flagrant délit de gloutonnerie. Je dois faire un effort pour me maîtriser et ne pas engloutir le pot. Mon forfait accompli, je me débarrasse de la cuillère dans l’évier et je quitte rapidement la pièce.
Mon attirance pour le sucré me gouverne à un tel point que je prends le risque de m’attaquer au pot de confiture alors même que mon père lit son journal, assis à la table du salon, à deux pas de la cuisine. J’ai pourtant une idée assez précise de la manière dont il réagirait s’il me surprenait : regard dédaigneux, moue dégoutée, propos acides…
Il s’en prend rarement à moi, cependant. En revanche, il aime particulièrement humilier mon frère Romuald, quoique la plupart du temps il se montre indifférent envers nous, à notre grand soulagement. Il arrive même qu’il joue avec nous, pendant les vacances d’été, ou quelques fois à la fin de la semaine, et dans ces moments-là, j’ai presque l’impression qu’un autre homme le remplace pour une trêve passagère ; il rit avec nous et tolère Romuald, même s’il m’avantage ouvertement quand nous nous mesurons avec mon frère à des jeux d’adresse.
Mais pour en revenir à mon histoire de sucre, quand l’envie de sucré me tenaille et que je n’ai rien d’autre à me mettre sous la dent, je me rabats sur le sucre en morceau. J’en croque une poignée. Je me sens mieux après. Apaisée, en quelque sorte. Au fil du temps, j’ai développé un rapport épineux avec la nourriture. Le matin, je me contente d’avaler une tasse de café-chicorée, le midi je déjeune normalement, mais lorsque je retourne à la maison, en fin d’après-midi, je me bourre de pain beurré parce que j’ai faim. Et je remange au repas du soir, quand ma mère revient du travail.
Mon père commence à préparer le repas, et ma mère le relaie en arrivant. Elle nous sert, presque quotidiennement, son immonde potage aux vermicelles. Un soir, j’ai rassemblé mon courage pour lui avouer que son potage me rebutait. Je pensais subir une réprimande indignée pour oser remettre en cause le rituel du début de soirée, ou pour le moins une réflexion agacée, mais elle a simplement manifesté de l’étonnement et m’a dit :
« D’accord. Tu peux la laisser de côté »
Mes frères et ma sœur se sont aussitôt empressés de demander à être dispensés de potage, eux aussi. Mon père n’est pas intervenu. Imperturbable, il a continué de tremper sa cuillère dans sa soupe tout en regardant le journal télévisé.
Quand nous sommes tous réunis autour de la table, personne ne parle. Nous regardons la télévision en mangeant. La présence de mon père génère une ambiance lourde, un climat oppressant, comme chargé de menaces diffuses. Des menaces qui se concrétisent parfois en prenant la forme de tourments qui fondent brutalement sur Romuald. Le père, décidant de rompre son mutisme habituel, les yeux luisant d’alcool, rive son regard mauvais sur Romuald en enchaînant les propos blessants. Il déverse ses saletés dans l’espoir de le voir pleurer, mais mon petit frère ne pleure pas. Il baisse la tête et vide lentement son assiette. Durant l’un de ces repas où le vieux s’acharnait sur lui, Romuald a répliqué d’une manière qui m’a sidérée. Il a relevé la tête, a fixé son regard sur le père et a déclaré :
« Quand je serai grand, je te casserai la gueule »
Le père, interloqué, a tenté de se donner une contenance en ricanant bêtement, puis nous ne l’avons plus entendu de la soirée. J’ai toujours su qu’il n’aimait pas Romuald, mais auparavant, il n’affichait pas ouvertement son hostilité.
Romuald et moi le haïssons. J’ai remarqué une boite rectangulaire, posée sur une étagère de la buanderie, comportant les mots "Raticide, Mort aux Rats" inscrits en gros caractères sur le devant cartonné, et la vue de cette boite m’a donné une idée : un produit destiné à tuer les rats pourrait également servir à se débarrasser du vieux.
Romuald et moi avons élaboré un plan : nous allons attendre que le vieux rentre du travail et se serve son premier verre de vin, dans la cuisine, pour accompagner ses tranches de pain beurrée et son saucisson. Nous le surveillerons depuis le salon et, dès qu’il quittera la pièce pour se rendre aux toilettes ou ailleurs, nous nous précipiterons avec le poison, et nous le verserons dans son verre, puis nous le mélangerons à son vin. Nous n’aurons plus qu’à patienter en savourant d’avance notre vengeance et en nous réjouissant de pouvoir dorénavant mener une vie sereine, libérée du vieux.
Le soir suivant, nous décidons de passer à l’action. Nous l’entendons ouvrir la porte d’entrée et la refermer bruyamment. Les battements de mon cœur cognent furieusement dans ma poitrine. Je l’imagine lâchant sa besace, alourdie par ses affaires de travail, sur le carrelage de l’entrée, pour ensuite ôter son blouson et le suspendre à la patère. Après, il délace ses chaussures, enfile ses charentaises, puis il pousse la porte de la cuisine, s’empare de la bouteille de vin entamée, l’incline au-dessus du verre qu’il a retiré du buffet, en boit une gorgée et le repose avec rudesse sur la table. Il fouille dans le frigo, en ressort du pâté ou du saucisson. Il ne va pas tarder à se lever en abandonnant son verre quelques minutes, mais je n’ai plus l’intention de courir dans la cuisine avec une boite de poison à la main. Mon courage et ma détermination ont fondu au fur et à mesure que j’entendais le vieux se déplacer dans la cuisine.
Embarrassée, je me tourne vers Romuald pour lui annoncer que je renonce à empoisonner le vieux. Il n’insiste pas, mais je lis la déception dans ses yeux. J’essaie de justifier ma lâcheté en lui expliquant que le vieux risque de se rendre compte que nous avons touché à son verre de vin après que nous l’aurons mélangé au raticide. L’aspect du vin pourrait s’en trouver modifié et, même si ce n’est pas le cas, le goût en serait certainement altéré. Mais le pire scénario que j’entrevois serait que nous réussissions à le berner en lui faisant avaler la mixture, qu’il tombe malade, mais qu’il ne meurt pas. Imaginer son attitude quand il aura compris que nous avons voulu le tuer me terrifie.
*****
J’attends toujours les fins de semaine, et plus encore la période des vacances, avec une grande impatience car je vis ces moments comme une véritable libération. Je ne suis plus forcée de supporter les règles du collège, ses cours interminables et la corvée des devoirs qui empiètent sur mes soirées.
Quand j’étais petite, certaines fins de semaine, nous rendions visite à Marie-Anne et à Yvon, les amis de mes parents, qui possèdent une ferme dans les environs. Romuald et moi, nous poussions des cris de joie en apprenant que nous allions nous rendre chez eux. Nous ne pensions plus qu’au moment exaltant où, lorsque la voiture de mon père s’immobiliserait enfin dans la cour de Marie-Anne et Yvon, nous nous précipiterions pour jouer avec leurs enfants, du même âge que nous ; nous parcourions la ferme en tous sens, nous observerions les cochons et les poules. À l’heure du goûter, nous suivrions nos amis dans la grande et lumineuse cuisine dans laquelle nos mères auraient préparé de délicieuses tartines nappées de confiture maison.
Chez Marie-Anne, le salon est rangé et meublé simplement, avec un canapé et des fauteuils un peu fatigués, comme à la maison, mais l’ambiance qui émane de la pièce est différente. Elle est imprégnée d’une autre sensibilité, ouvrant à une grisante sensation de liberté et aux prémices d’une joyeuse insouciance. Quelques jouets sont délaissés provisoirement sur le sol ; sur une feuille blanche, reposant sur une longue table en bois sombre, est esquissé un dessin aux traits malhabiles.
J’avais été surprise, lors de ma première venue, de découvrir des œuvres enfantines, bigarrées et naïves, punaisées un peu partout sur les murs. Je m’étais demandé pour quelle raison Marie-Anne et son mari accordaient tant d’importance aux gribouillages de leurs enfants.
Le canapé est encombré de coussins et plusieurs ont atterri par terre. Étrangement, on dirait que les enfants de Marie-Anne se sont appropriés le salon. À la maison, à part quelques jolis tableaux ramenés par mon père, la chose principale qui tapisse les murs, c’est du papier peint affreusement laid.
Une autre bizarrerie me surprend chez Anne-Marie : ses enfants n’ont la permission d’allumer la télé qu’à certains moments de la journée et, quand ma famille et moi sommes présents, la télévision est tout bonnement interdite. Je ne comprends pas comment une maman aussi gentille que Marie-Anne peut se révéler aussi intransigeante. Chez nous, le poste de télévision fonctionne en permanence ! À une époque, (il n’y a pas si longtemps), j’étais subjuguée par la télévision, à la manière d’une droguée. Dès que je rentrais de l’école, je m’asseyais devant le poste et les fins de semaines, je passais un temps considérable à ingurgiter des séries et des dessins-animés. L’écran m’hypnotisait. Je m’abîmais dans un monde artificiel.
J’ai compris très tard que les acteurs, qui évoluaient avec tellement d’aisance à l’écran, jouaient en réalité un rôle, que les images qui défilaient devant mes yeux asservis étaient factices. Cette révélation m’a un peu perturbée, mais pas suffisamment pour me dissuader de regarder la télévision.
Des revues pour enfants sont empilées sur une étagère. À une époque, ma mère nous avait abonnés, à notre grande joie, à un magazine pour enfant. Chaque semaine, nous prenions plaisir à découvrir les nouvelles aventures de nos héros de bandes dessinées, mais nous appréciions plus encore le cadeau qui était joint au magazine. Nous arrachions impatiemment le film plastique qui enveloppait la couverture et laissait entrevoir, par transparence, les éléments du jouet qu’il faudrait reconstitués. Le cadeau était attribué à l’un d’entre nous, à tour de rôle. Mais l’abonnement a pris fin et n’a pas été renouvelé.
Je prends un magazine sur la pile dressée sur l’étagère et je m’assieds sur un pouf moelleux afin de le parcourir. Les différentes rubriques m’intéressent beaucoup : elles parlent de science, de religion et de plein d’autres choses passionnantes. Je commence à me plonger dans la lecture de l’un des articles, mais je suis interrompue par Christine qui me propose de jouer avec elle. J’abandonne le magazine à regret, mais je l’oublie aussitôt, emportée par un tourbillon de rires.
Ces sorties à la ferme représentaient une bouffée d’air frais pour nous. Si je ne craignais pas de verser dans la mièvrerie, j’évoquerais une bouffée de bonheur. Mais nous n’avons pas revu nos amis depuis longtemps. Personne ne vient chez nous et nous n’allons chez personne. Nous sommes en partie façonnés par les interactions viciées d’une famille enclose sur elle-même.
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