Chapitre 13 – L’armada
Deux hommes le tenaient fermement, le soutenaient plus qu’ils ne le guidaient vers la grande salle de la société des navigateurs de Fierval. Il avait fallu pas moins de six soldats pour arriver à contrôler ce démon, cette créature qui s’était battue comme un diable avant de sombrer, inconsciente, sous les coups répétés de gourdins qui lui avaient été assénés.
Son visage était tellement tuméfié qu’on ne voyait presque plus ses yeux, sous les plis gonflés et violacés de ses pommettes. Il devait avoir une jambe cassée, à la vue de l’angle étrange que faisait son tibia sous le genou. Il s’était pissé et chié dessus sous les coups, et un homme normal aurait succombé depuis longtemps à ce qu’il avait enduré. Son pantalon, déchiré au bas, pendait piteusement sur ses jambes, en loques. Les soldats ahanaient, suaient, comme il était lourd. Enfin, ils entrèrent dans la salle.
Milclow était assis à la grande table des cartes, en train de consulter le monde connu, qui représentait le vieux continent, les terres du sud avec ses colonies et l’orient, les petites îles Calisman au sud-ouest et après, toujours plus à l’ouest, plus rien. Il était soucieux. Son visage, d’ordinaire fin et acéré, semblait encore plus pointu, plus piquant. Il tourna la tête en entendant ce curieux arrivage et fut choqué en voyant l’état de son prisonnier. Il avait toujours respecté cet homme, qui avait pu, tout seul et à force d’acharnement, de volonté et de travail, acheter son bateau, sans avoir de compte à rendre. Cet homme qui était devenu explorateur, qui prenait les plus grands risques pour parfois des résultats décevants. Cet homme qui avait passé un marché avec la mauvaise personne. Cet homme qui aujourd’hui était tombé. Il paraissait à peine conscient.
Les deux gardes le laissèrent tomber par terre, où il eut le plus grand mal à amortir sa chute sur le sol en marbre, orné de motifs représentant des boussoles, des sextants et autres instruments propres à la navigation en mer.
Un troisième homme, qui suivait cet étrange convoi, parla, vêtu de son uniforme militaire :
— Monsieur, nous l’avons finalement capturé. Son bateau a été repéré il y a deux jours au large de Fierval. Il essayait de se jouer de nous avec des manœuvres de marin, près de récifs que lui seul connaissait. On a perdu deux bateaux pendant la poursuite mais il est là, désormais.
— Merci, commandant Morta, répondit Milclow. Laissez-moi deux hommes pour sa surveillance rapprochée, et deux autres au cas où. Je ne voudrais pas qu’un tel colosse puisse s’enfuir.
— Je pense qu’il ne pourra pas marcher avant un moment. Mes hommes l’ont pas mal amoché, mais il a tué quatre soldats expérimentés à main nue avant que nous réussissions à le maîtriser. Heureusement que j’avais des ordres, sinon il aurait été tué sur son bateau.
— Beau travail commandant, se contenta de répondre Milclow, vous pouvez disposer.
— Monsieur.
Morta fit un bref salut militaire et tourna les talons, donna quelques ordres aux soldats qui étaient à la porte et s’en fut.
Quelques hommes à l’air important, qui étaient dans la salle lors de l’arrivée du prisonnier, s’étaient approchés de Milclow. Ce dernier s’adressa au captif :
— Capitaine Thalion, m’entendez-vous ?
Celui-ci réussit avec difficulté et en étouffant des grognements de douleur à se mettre proche de la position à genoux, malgré sa jambe abîmée. Il releva la tête et regarda Milclow avec mépris, à travers les fentes de ses paupières gonflées. La différence entre les deux hommes était saisissante. L’un était aussi malingre et chétif que l’autre était fort, bâti comme un mât de bateau, solide comme des planches de chêne. Un bras du géant était plus épais que les deux jambes réunies de l’homme d’affaires qui le toisait. Le pouvoir irradiait pourtant de ce dernier, qui reprit :
— Votre fuite était vaine, même s’il fallait bien la tenter. Qui ne l’aurait pas fait ? Lorsque j’ai découvert les agissements des Klam, et que vous aviez falsifié les cartes pour trouver le nouveau monde, j’ai sonné l’alarme, un peu tard pour cette catin de Sylvara, c’est vrai, mais son père devrait arriver très prochainement dans cette même salle.
Un des hommes à l’air important se rapprocha de Milclow et prit la parole, d’un ton peu assuré :
— Rundo, la Lame Spectrale a été arraisonnée et rapatriée au port dès que vous avez donné l’alerte.
— Je le sais bien ! répondit Milclow d’un ton cassant. Mais quoi encore ?
— Mais il y a eu un problème, Eryndor n’y était pas, il avait envoyé une doublure pour servir de leurre, un homme de paille…
— Comment ?! Mais où est-il ?
— Nous ne savons pas encore. Nous pensons qu’il a fui par la terre, avec une suite minimale, pour ne pas attirer les soupçons.
— Il a été plus prévoyant que je l’aurais imaginé.
— Nous avons envoyé plusieurs unités aux abords de la ville, ils le ramèneront au plus vite.
— Et le navire de cette putain, le Poing de l’Océan ?
— Il nous a distancés. Le Titan Écarlate a opposé une farouche résistance en protection de son navire de tête. Nous savions qu’il était bien armé, mais à ce point… Il nous a battu à plate couture en mettant deux bâtiments par le fond avant de prendre la fuite.
Thalion émit un rire guttural qui se termina par une toux mêlée d’un grognement. Il cracha une glaire de sang par terre :
— Vous ne rattraperez pas Sylvara ! Le Poing de l’Océan est trop rapide, et Sylvara est une très bonne capitaine. Elle est partie, voilà tout. Il faut accepter de perdre parfois.
Milclow fit un signe à un des soldats qui l’encadrait. Celui-ci hocha la tête, sortit son épée et assena un violent coup de pommeau au visage de Thalion. Celui-ci jura et se cacha le visage dans ses mains.
— Je n’ai pas prévu de la rattraper désormais, tu as certainement raison, Thalion. Tu vas nous guider jusqu’au nouveau monde, tu seras notre carte, dit Rundo Milclow, d’un ton affable.
— Je n’ai rien à y gagner, répondit celui-ci, dans un râle de souffrance.
— Oh si, ta vie, tes couilles, le droit de conserver ton navire, l’Incroyable, et de continuer à vivre ta vie d’avant, une fois que tu nous auras menés là-bas.
— Alors on est en train de passer un marché, c’est finalement simplement ça ?
— Je suis un honnête marchand, que puis-je te proposer d’autre ? répondit Milclow, avec un sourire commercial, comme s’il était en train de vendre quelques tonneaux de vin à bon prix.
Thalion se mit à réfléchir.
***
Sa vie valait-elle un marché passé avec Eryndor Klam, qui de surcroît avait très probablement fait disparaître sa femme Larminthe, l’amour de sa vie ? De cela il n’avait jamais été sûr. Mais il gardait une réserve face à cet homme qui n’était que façade. Cela faisait des années. Il imaginait cependant les pires choses quant au sort de Larminthe, notamment la terrible maladie qui l’avait terrassée. Elle était en pleine forme, elle n’avait pas pu tomber malade comme cela. Eryndor l’avait probablement empoisonnée à petit feu, lentement, semaine après semaine. Elle avait cessé de venir le voir du jour au lendemain. Il avait essayé de la joindre, mais cela était impossible sans éveiller les soupçons. Un jour où la jeune Sylvara se promenait sur le port, n’y tenant plus, il alla la voir. Ils s’entendaient bien et il n’était pas étonnant qu’il lui parle, voire l’invite sur le pont de son bateau. Elle semblait préoccupée, dans sa robe d’enfant, une robe que même la plupart des femmes aisées auraient eu du mal à s’acheter.
— Bonjour Sylvara. Tu vas bien aujourd’hui ?
Il avait pris un ton amical, jovial, pour ne pas montrer son trouble.
La jeune fille avait répondu timidement, trop, compte tenu de la proximité qu’ils avaient acquise depuis quelque temps.
— Oui, enfin, Maman est très malade, elle ne peut plus se lever de son lit et je ne peux presque pas la voir…
Cette nouvelle frappa Thalion. Larminthe allait très bien il y a encore quelques jours, elle resplendissait, sa santé était excellente. Il tenta d’en savoir plus.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a ? Des médecins sont là pour s’occuper d’elle ?
— Père a fait venir les meilleurs médecins de Fierval, qu’il m’a dit. Ils font le maximum pour elle, mais son état empire de jour en jour.
Elle se mit à pleurer :
— Je veux pas qu’elle meure !
N’y tenant plus, les larmes aux yeux, Thalion se mit à genoux et prit la petite dans ses bras, contre lui. Tant pis pour les apparences. Il était tellement grand que l’enfant avait presque disparu contre lui, entourée de ses énormes bras, comme des arbres. Qui consolait qui ? Personne n’aurait pu le dire à ce moment-là.
Quelques jours plus tard, Thalion apprenait le décès de sa bien-aimée, sans avoir pu la toucher ni la prendre dans ses bras une dernière fois.
En apprenant cela, il s’isola plusieurs semaines dans la cabine de son bateau et se mit à boire plus que de raison. Il demandait à des gamins qui traînaient sur les quais de lui faire ses courses.
Au bout d’un moment, la vie sembla revenir en lui. Il recommença à prendre la mer, et à accepter des missions. Bien plus tard, il revit Sylvara au port. Elle ne l’avait pas oublié. Elle était presque devenue une femme et arborait fièrement le collier de seiche que sa mère portait avant elle. Le collier que Thalion lui avait offert il y avait maintenant des années. Jamais il ne lui dirait d’où il provenait, s’il la revoyait un jour.
— Thalion ? Capitaine ? Avons-nous un accord ?
La voix de Milclow semblait venir de très loin. Thalion revint à la réalité, ses douleurs le reprirent, pulsant contre son crâne enflammé. Pas de doute, il était dans l’instant présent.
Il avait fait son choix. Pas la peine de mourir pour un sens exagéré de l’honneur, pour protéger un homme qui ne le méritait pas. Et Sylvara ? Cette jeune femme avait montré à plusieurs reprises qu’elle savait se débrouiller. Elle était plus forte qu’il n’y paraissait. Il n’était pas obligé de les mener exactement au même endroit, qui plus est. Ce nouveau monde était vaste, Milclow ne la retrouverait probablement jamais.
— Nous avons un accord. Je vous guiderai, à bord de mon bateau, au nouveau monde.
Et puis, beaucoup de choses pouvaient se produire lors d’un tel voyage. Thalion sourit intérieurement. Il ne mourrait pas aujourd’hui.
***
La ville était en effervescence. Comme si la guerre venait de frapper à ses portes. Tous les artisans, marchands, armuriers, forgerons, menuisiers et tant d’autres corps de métiers vendaient leurs stocks à prix d’or pour remplir les navires des armateurs et préparer le départ vers le nouveau monde. Tous les hommes voulaient leur part d’un hypothétique butin, d’une terre quelconque du nouveau monde, que personne n’avait encore jamais vu, hormis un Thalion sous bonne garde, pendant que tout Fierval s’affairait autour de lui. Il était consigné dans son navire. On s’occupait de le remplir et de l’équiper aux frais de Fierval.
Les gens étaient devenus fous, rien n’était trop utile pour cette expédition historique. Nombreux étaient ceux qui s’endettaient, mettaient en hypothèque leurs propriétés terriennes pour avoir le meilleur bateau, le mieux équipé et fourni, ou l’équipage le plus aguerri.
On dénombra pas moins de quarante navires qui partiraient, conduits par une trentaine d’armateurs qui finançaient l’expédition. Certains, pour briller plus que d’autres, avaient fait redorer leur vaisseau, bien que cela ne serve absolument à rien, sinon à dire que leur bateau était le plus beau et le plus mémorable de tous. Quelques capitaines désargentés voulaient malgré tout prendre part à l’aventure et avaient mis en gage certains de leurs objets de famille les plus précieux pour obtenir un bateau qui aurait du mal à finir la traversée.
Il y aurait beaucoup de déceptions, de morts et d’oubliés dans ce voyage.
Les femmes des marins furent invitées à partir aussi, avec les enfants s’il y en avait. Amener des hommes était une chose, mais il fallait commencer à peupler cette nouvelle terre. Le voyage était considéré pour certains comme un aller simple vers une nouvelle vie. Les bordels de Fierval s’étaient en partie vidés. Des femmes de petite vie voulaient aussi gagner leur vie, tant pendant la traversée, que pendant la colonisation. Les opportunités ne manqueraient probablement pas.
***
Lilith avait eu vent, comme tout le monde, de ce qui se préparait à Fierval. Elle avait aussi entendu les nouvelles, la fuite de Sylvara, de Voryn, les deux bateaux des Klam qui avaient faussé compagnie à la société des navigateurs. Elle n’en revenait pas d’avoir été en couple avec Voryn, qui était désormais un paria, recherché pour des crimes qu’elle avait du mal à croire. Voryn… C’était quelqu’un de bien, de tendre. Pourtant, vu comment il se comportait avec Sylvara quand elle les avait vus l’autre jour, la façon dont il s’était occupé d’elle, la baisant sans relâche, lui laissait un goût amer dans la bouche. Elle s’était sentie profondément meurtrie. Aurait-elle cependant voulu qu’il la prenne de la sorte ? Lors de leur dernière relation sexuelle, son comportement l’avait ébranlée, surprise et presque dégoûtée. Elle s’était sentie humiliée. Pourtant, même si à l’époque elle n’avait pas compris ce qui s’était passé, voir Voryn avec Sylvara avait changé sa perception de cet homme. C’était peut-être sa manière de vivre le sexe, il lui fallait quelque chose de plus fort que ce qu’ils faisaient ensemble. Aussi, ils n’en avaient jamais parlé. En fait ils n’avaient jamais eu de discussion profonde sur leur couple et leur avenir. Ils étaient ensemble depuis peu après tout. Peut-être que Voryn ne connaissait pas ses envies, qu’il n’avait pas osé lui en parler, de peur de la choquer. Est-ce cela qu’elle aurait voulu ? C’était de toute façon le passé. Après la grande tristesse et l’effroyable détresse dans laquelle tout cela l’avait plongée, un vif sentiment de haine avait envahi l’esprit de Lilith, qui voulait désormais se venger de celle qui avait débauché son amant : Sylvara.
Il lui avait fallu quelques jours pour comprendre ce qu’elle voulait réellement. Rien ne la retenait à proprement parler à Fierval. Elle avait un emploi, coureuse, mais ce n’était qu’un travail alimentaire. Elle n’avait pas l’intention de continuer cela toute sa vie. La vie en mer l’avait toujours intriguée et elle avait compris qu’elle voulait partir à la poursuite de Sylvara et Voryn. Punir la première, peut-être récupérer le second. L’amour est une chose étrange, qui peut parfois mélanger haine et passion, dans des proportions proches à certaines occasions. Elle l’aimait encore, malgré son comportement, malgré le fait qu’il l’ait abandonnée. Elle allait le retrouver, et lui montrer qui elle était.
Elle voulait donc embarquer sur un bateau en tant que mousse, ou n’importe quel poste, entendu qu’elle puisse partir avec l’armada. Il fallait désormais se presser, le départ ayant été annoncé pour dans deux jours. Problème : elle était une femme et les équipages de marins toléraient très mal d’avoir du personnel féminin à bord. Ce n’était pas interdit, mais il était extrêmement rare qu’un capitaine embauche une femme à bord.
La marine restait avant tout un métier d’homme.
Certes on embarquait les familles ou les putains, mais elle n’avait pas de mari, et elle ne voulait pas finir par coucher avec des hommes juste pour traverser l’océan. Elle avait cependant la chance d’avoir un physique androgyne de garçon manqué, qui pourrait faire illusion si elle s’y préparait.
Dans sa petite chambre, elle avait constitué un paquetage avec quelques affaires personnelles. Elle n’avait quasiment rien pris comme objets, hormis un couteau pratique, son argent et quelques bijoux auxquels elle tenait. C’étaient des babioles, mais elle n’avait de toute façon pas les moyens de s’offrir mieux que cela. Elle avait coupé court ses cheveux, encore plus que d’habitude et avait volontairement un peu sali son visage. Cela dissimulait la douceur de sa peau. Elle avait une petite poitrine, ce qui l’exaspérait parfois. Elle aurait aimé avoir des vrais seins de femme, pleins et entiers. Finalement, dans le cas présent, c’était un avantage. Elle avait ajouté un bandeau autour de sa poitrine, assez serré et l’illusion était parfaite. Personne n’aurait pu se douter qu’il y avait un corps de femme là-dessous. Une casquette un peu trop grande par-dessus tout cela et elle ressemblait désormais à un mousse, un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans, pas encore tout à fait sorti de la puberté, un peu maigrichon mais avec un regard volontaire.
Et Arête ? Qu’allait-elle en faire ? Elle aimait son chat et ne voulait pas le laisser seul ici. Autant tenter le tout pour le tout. Elle l’emmènerait sur le bateau en arguant qu’il chasserait les souris et les rats.
Résolue, elle descendit vers le port avec son chat dans son sac, seule sa petite tête dépassait. En arrivant sur les quais, c’était la foire d’empoigne. Ils étaient bondés, de marins, de commerçants, de marchands, de porteurs qui gueulaient en tout sens pour charger au plus vite les navires dont les cales se remplissaient indéfiniment. Les tirants d’eau augmentaient, heure après heure. Les quais les plus proches du centre-ville accueillaient les bâtiments les plus grands, les plus beaux, les plus sérieux. Avec une certaine timidité, elle tenta malgré tout sa chance vers un navire dénommé l’Alouette. C’était un grand trois mâts, d’environ quatre cents tonneaux. Il fallait au moins trois cents membres d’équipage pour le manœuvrer donc un mousse de plus pouvait tout à fait avoir une place à bord. Des marins allaient et venaient sur la passerelle, d’aucuns chargeant des caisses ou des sacs, d’autres apportant du matériel pour l’entretien du navire : cordages, toiles, pinceaux, calfat…
Le capitaine, ou celui qui y ressemblait le plus était sur le quai. Il était secondé par un autre homme qui tenait un manifeste de cargaison et cochait scrupuleusement le matériel en train d’être chargé. Lilith s’avança et se racla la gorge. Le capitaine releva la tête et la toisa rapidement, peu surpris :
— Que veux-tu, gamin ?
La jeune femme forcit sa voix pour qu’elle paraisse plus grave :
— Vous prenez des mousses sur votre navire ? J’aimerais embarquer. Je suis volontaire, fiable, rapide, endurant.
— Tu as déjà servi sur un bateau ?
— Heu… non c’est ma première fois, répondit Lilith, d’un ton un peu embarrassé.
— Désolé mon petit, on a déjà assez de monde ici, va voir ailleurs.
Le capitaine, sans ajouter autre chose, reprit la consultation du carnet. Il l’avait déjà oubliée.
Bon, c’était raté pour ce coup-là, mais la jeune femme s’en doutait un peu. Le point positif, c’est que ce capitaine n’avait pas remarqué qu’elle était une femme. C’était déjà un bon début.
Elle continua son après-midi ainsi, affinant son discours à chaque nouveau bateau. À chaque fois on refusait sa candidature. C’est vrai qu’elle s’y prenait un peu tard, les équipages étaient déjà formés. Parfois on lui disait qu’il manquait un poste important comme un timonier ou un gabier, mais elle n’avait aucune expérience, bien évidemment.
***
Le temps s’écoulait et elle commençait à douter de pouvoir monter sur un quelconque navire. Plus elle descendait les quais, et plus les navires diminuaient en taille. Certains commençaient à montrer de plus en plus de signes de vieillissement, de rafistolages disgracieux. Certaines voiles étaient déjà abîmées alors qu’ils n’avaient pas encore levé l’ancre. Elle avisa un petit bateau, qui tenait plus du rafiot qu’autre chose. Un simple mât, grisâtre, qui avait l’air plus vieux que la ville de Fierval.
Le bastingage était abîmé à plusieurs endroits, si bien qu’un matelot aurait pu facilement tomber par-dessus bord s’il ne faisait pas attention. Un tas de caisses attendait devant la passerelle, et seules deux personnes étaient sur le pont. Lilith se dit que après tout, pourquoi pas. Elle monta la passerelle et tomba sur un homme, jeune. Il avait peut-être vingt-cinq ans, les cheveux en bataille et une barbe d’une semaine. Son allure générale était un peu négligée, et pourtant il était plutôt bel homme. Lilith commença :
— Bonjour, vous cherchez un mousse sur votre navire ?
L’homme semblait amusé :
— Un navire ? Où vois-tu un navire mon garçon ? Je dirai plutôt que c’est un vieux rafiot qui prend l’eau. Ahah !!
Il avait un rire franc, et communicatif, si bien que Lilith se mit à rire elle aussi. Elle reprit, en jouant franc jeu, et sans trop se démonter :
— J’aimerais partir avec vous, je veux voir le nouveau monde. Je ne connais rien au métier de matelot, mais j’apprends vite, et je travaille dur.
— Eh bien, pour une fois que quelqu’un ne me parle pas avec une langue de bois. Si tu es prêt à risquer ta vie sur le Nez de Vénus, alors bienvenue, on a bien besoin d’une aide. Je m’appelle Arionac, je suis le capitaine et je te présente Blistor, mon second.
Un homme à peine plus vieux qu’Arionac s’était approché. Ils se ressemblaient énormément l’un et l’autre, Lilith posa sur lui un regard interrogateur.
— Oui, tu vois bien, Blistor et moi on est frères. Ce sera notre première grande traversée, vers l’aventure, ah ah ah !
Il semblait un peu dingue en disant cela. Cette entreprise avait l’air sans nul doute hasardeuse, mais Lilith devait trouver un moyen de rejoindre le nouveau monde. Arionac reprit :
— Et toi, tu t’appelles comment ?
— Heu… Lilioth… Oui, je m’appelle Lilioth.
Lilith n’avait pas vraiment pensé à un prénom qui sonnait masculin. Ce fut la première idée qui lui vint.
— Eh bien, bienvenue à toi ici. Et, je suppose qu’il faut qu’on enrôle aussi ton chat, dit Arionac en montrant la petite créature dans le sac de Lilith.
— Oui, si c’est possible, il s’appelle Arête et chassera les rats et les souris.
— Ma foi, on en aura bien besoin. Les cales sont en aussi bon état que l’extérieur de ce bateau, donc je te laisse imaginer ce qu’il y a à chasser là-dessous.
Lilith semblait interrogative. Elle demanda :
— Où sont les autres membres d’équipage ?
Les deux frères se regardèrent en silence, avant d’éclater de rire.
— L’équipage ? Ah ah ! mais le voici l’équipage, mon frère, toi et moi ! Bienvenue à bord gamin !
***
Milclow regarda le pont de son navire. Les matelots s’affairaient à hisser les voiles pour enfin partir du port. Il avait pensé qu’ils auraient pu partir plus tôt, mais les préparatifs avaient duré plus longtemps que prévu et les mauvais vents des derniers jours n’avaient pas été propices à prendre la mer. Aujourd’hui, il commandait le départ de cette armada grosse de dizaines de navires.
L’Incroyable, que commandait Thalion, prenait la tête du convoi et Milclow suivait juste derrière. Il avait placé un de ses hommes en second du capitaine sur l’Incroyable, pour éviter toute rébellion de la part du géant. Six soldats d’exception venaient compléter la garde de Thalion.
La journée était maussade, un vent glacé pénétrait dans les tissus des vêtements et un petit crachin venait terminer le tableau. Seuls les chanceux, les courageux ou les téméraires finiraient l’aventure. Il resta longtemps dehors, sur le pont, à regarder la ville de Fierval s’éloigner petit à petit. Quelques heures à peine après le départ, un navire montra des problèmes de flottabilité et dut rebrousser chemin. « Bande d’amateurs » pensa Milclow, sans plus de considération pour ces marins d’eau douce qui s’étaient improvisés explorateurs.
Il commençait à avoir froid et décida de rentrer dans sa cabine luxueusement aménagée. Un feu joyeux avait été allumé dans le poêle et la pièce était accueillante, joliment éclairée avec quelques lampes à huile. Un grand tableau d’une scène maritime était accroché à un mur. La peinture représentait un navire soumis à un gros temps, au large, les hommes souriant sur le pont étant accoudés au bastingage et faisant des signes à des sirènes en contrebas. On ne voyait pour la plupart pas leur queue mais elles étaient torses nus, les poitrines à l’air invitant les infortunés marins à les rejoindre. On remarquait d’ailleurs sur l’œuvre que certains étaient en train de se déshabiller, s’ils ne sautaient pas directement tout habillés dans l’eau, pour aller se faire noyer de leur mortelle envie. Les voiles du navire claquaient au vent qui semblait trop fort. On remarquait bien qu’il était en train d’être abandonné par ses hommes. Rundo avait choisi spécialement ce tableau pour se rappeler que l’on pouvait parfois faire de mauvais choix quand on se laissait posséder par son corps et par ses envies pour prendre des décisions. C’était un bon moyen de garder la tête froide quand les circonstances l’exigeraient.
Son épouse n’avait pas voulu participer à l’expédition. Il ne la reverrait donc pas avant plusieurs mois, au minimum. Il avait fait venir trois prostituées de qualité sur son bâtiment pour le divertir. D’ailleurs, l’une d’elles était allongée sur le lit de sa cabine, nue, en train de s’enfoncer un gode taillé dans une défense d’éléphant. L’ivoire était une matière précieuse dont on ne se servait généralement pas pour des objets de ce genre. On s’en servait plutôt pour des touches de piano, des manches de couteaux, éventuellement des boules pour des jeux de table. Utiliser un grand morceau pour un accessoire sexuel était preuve d’une grande richesse. La jeune femme était blonde. Milclow ne voulait pas s’encombrer de prénoms à se remémorer et donc avait choisi une fille blonde, une autre brune et la dernière rousse. C’était très simple et la grande majorité des hommes arrivait à appeler une femme par un qualificatif de ce genre. Quand il la vit, échouée sur le lit, entièrement nue, les jambes écartées en train de jouer avec le gode, une érection soudaine le prit. Ses seins amples retombaient de chaque côté de son torse et tressautaient mollement en fonction de ses gestes. Sa toison, étendue sur son pubis, offrait un saisissant contraste avec la blancheur du jouet qu’elle utilisait, planté en elle. Elle gémissait, sans grande passion, à cette activité. L’armateur retira ses vêtements, maigre homme qu’il était et arriva vers elle. Son érection était puissante, bien qu’il ne fût pas très membré.
— Suce-moi, dit-il d’un ton morne.
La prostituée se redressa sans mot dire, laissant le gode en elle et se mit à quatre pattes pour commencer à la sucer. Elle ne faisait aucun bruit. Elle suçotait le gland de Milclow sans grande conviction. L’homme commença à s’agacer :
— Fais un effort voyons, mets-y du cœur !
La fille ne dit rien mais enfonça sa queue plus loin, et commença à pousser de petits gémissements. Rien n’était naturel, rien n’était très excitant, mais Milclow sembla y trouver son bonheur et ferma les yeux, tout en guidant la tête de la prostituée en faisant des mouvements de va-et-vient.
— Oui c’est bien, oui, vas-y, continue…
Il prit ce jour-là un ersatz de plaisir, rapidement oublié. Elle, elle n’en prit aucun, mais elle s’était fait une raison. C’était son travail. Toutes les journées de labeur n’étaient pas parfaites et il y avait fort à parier que cette longue traversée serait de ce genre. Mieux valait être ici, dans la cabine d’un capitaine, que dans l’entrepont avec les marins…
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