Épisode 122 : Pilori
🎧 Musique : Doom
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— Tu sais maintenant qu'avec moi, tout se paie, comte Siegfried. Toute chose a son prix. C'est la loi du monde. Si l'on n'est pas prêt à payer le prix de ce que l'on convoite, alors il faut y renoncer. Ainsi vont les choses. Ce n'est pas moi qui décide. C'est juste la loi du monde. Moi, je ne fais que la respecter. Au pied de la lettre.
Le diable fait un quart de tour vers sa droite et fait calmement un pas en avant, tout en lissant sa barbichette.
— Vois-tu, comte Siegfried – si, au lieu de tenter pathétiquement d'échapper au destin qui est le tien, tu avais été un homme de parole, et si au lieu de boucher tes couloirs et tes remparts avec une garnison parfaitement inutile – gardant ainsi tes invités de marque prisonniers de ton château tant tu avais peur que je m'y introduise en fraude – tu étais resté fidèle à notre rendez-vous, j'aurais pu faire les choses discrètement, comme tu l'aurais certainement préféré, et personne ne se serait jamais aperçu de rien. Au lieu de harceler les hommes de ta garnison pour t'assurer qu'ils ne m'avaient pas laissé passer par inadvertance, il t'aurait suffi de t'éclipser de la même manière : apparemment par inadvertance, une seule fois, pour te rendre dans la forêt. Comme tu l'as fait il y a trente ans, quand tu as fait appel à moi. Comme tu l'as fait il y a quinze ans à Koerich, quand tu as, déjà à ce moment-là, tenté de revenir sur les termes de notre accord. Là, je t'aurais emmené, ni vu ni connu. Tu aurais juste disparu. Mystérieusement. Personne ne t'aurait jamais retrouvé. Et les choses en seraient restées là. Personne n'aurait jamais été au courant de notre contrat. Ton image aux yeux de tous serait restée intacte. Certes pas parfaite, loin de là. Mais fidèle à ce que tu as toujours voulu montrer de toi. Les gens auraient interprété ta disparition selon cette image, ils y auraient trouvé une raison qui y aurait été conforme. Les gens inventent toujours les histoires qu'ils ont envie de croire. Puis, avec le temps, ils seraient passés à autre chose, et la vie aurait continué, comme elle le fait toujours. Tandis que maintenant...
Le diable tourne le visage, et ses yeux sans iris ni pupilles, fins, rouges et acérés, vers Siegfried, qui sent un courant glacé redescendre sa colonne vertébrale.
— ... maintenant, je ne peux plus agir avec la même discrétion. J'espère que tu le comprends.
Siegfried frissonne, pendant que sa gorge reste obstinément serrée.
Le diable se retourne totalement vers lui.
— Alors tu vas avoir un aperçu supplémentaire des pouvoirs qui sont les miens. Non seulement toutes les personnes présentes dans cette salle – tes propres enfants, tes invités de marque, et même ce prêtre quasi en fin de vie qui est encore toujours ton prieur et à qui tu étais trop fier pour confesser ton plus grand péché – savent désormais que ce château et cette ville n'existent que grâce au contrat que tu as conclu avec moi, mais ne t'imagine pas qu'ils resteront les seuls à le savoir. Et le reste du monde n'attendra pas pour ce faire les récits des uns et des autres, non. Tout le monde, où qu'il soit dans le périmètre de tes comtés, assiste en direct, personnellement, à tout ce qui se passe ici. Les hommes de ta garnison, avec leur chef – qui savent maintenant à quel point leur mission était vaine. Les domestiques de ta maisonnée. Les bourgeois de ta ville. Les métayers de ton vieux comté. Les populations en visite dans ta ville pour participer à ta belle fête. Tous peuvent voir en ce moment ce qui est en train de se passer ici même. Ils sont au courant de toute première main. Ils n'ont pas besoin que quelqu'un d'autre le leur raconte. Et même si cela les consterne – et cela les consterne ! – dis-toi bien qu'ils trouvent que le spectacle en vaut la peine. Tiens, écoute seulement, tends l'oreille : entends-tu encore la rumeur de la fête ?
Non seulement Siegfried, mais tous tendent l'oreille. Effectivement, en ville comme au château, la rumeur, qui ne s'était jamais totalement éteinte même pendant la nuit, est à présent muette. On n'entend plus qu'un silence de mort.
— Tu vois. Et surtout, tu l'entends. Je ne te mens pas. Tous les gens concernés vont maintenant savoir qui est réellement le comte Siegfried de Lucilinburhuc, et ce qu'il a fait. Ils vont tous savoir qui tu es vraiment derrière la belle image que tu auras en vain essayé de construire. Ils vont tous voir, de première main, quelle est l'étendue de ton hypocrisie. Et dis-toi bien que dès que tout ceci sera terminé, tous en feront à travers la partie du monde qu'ils pourront toucher un récit qui va se répandre de loin en loin comme une traînée de poudre. Tu quitteras ce monde brûlé aux yeux de tous, et pas du tout en odeur de sainteté. Tu n'auras même pas besoin de brûler sur un bûcher. Tu brûleras sur celui des réputations ruinées. Tous ceux qui auront assisté à ce qui se passe ici, ou qui en entendront le récit, penseront et diront que tu as bien mérité ce qui te sera arrivé. Pas un seul n'aura pitié de toi. Voilà ce qui arrive quand on essaie de me tromper. Il ne faut pas jouer avec moi. Je suis quelqu'un de très sérieux et de strict en affaires. Et je n'aime pas ceux qui ne respectent pas les règles.
Au milieu de ses frissons, Siegfried trouve à peine la force d'articuler un murmure.
— Non... Pitié... Pas ça..
Le diable étire un sourire exagéré.
— Désolé, comte Siegfried. Le temps de ma clémence est passé. Et tu sais d'expérience que même quand il est présent, je ne suis pas particulièrement patient. Que veux-tu – je déteste qu'on me fasse perdre mon temps. Tu devrais le savoir, pourtant. Tu devrais le savoir depuis au moins quinze ans. Et je déteste tout autant les gens qui manquent de parole.
Là, Siegfried se révolte avec l'énergie du désespoir, d'une voix qui monte de plus en plus dans les aigus.
— Tu m'accuses de manquer de parole, mais c'est toi qui ne manques pas d'air. J'ai manqué à ma parole, dis-tu ? Mais quelle parole donc ? Une parole que tu m'as extorquée en me prenant au dépourvu alors que je n'avais pas le choix !
— Je t'arrête tout de suite, comte Siegfried. Et je te prie de changer de ton avec moi si tu ne veux pas que je me mette vraiment en colère. Parce que là, tu n'as encore rien vu. Pas même à Koerich il y a quinze ans.
— Et de quoi veux-tu que j'aie encore peur à présent ? Ma situation ne peut plus être pire.
— Détrompe-toi, comte Siegfried. Il y a plusieurs niveaux en enfer, tout comme il y a plusieurs demeures au paradis. Je peux t'y pourrir la vie de bien des façons, à des intensités variables. Alors si tu tiens vraiment à minimiser les désagréments de l'éternité que tu te prépares à passer chez moi, ne me provoque pas avec cette pauvre excuse puérile dont tu es le premier à savoir que tu l'as dépassée. Tu ne trompes personne, tu sais. Et surtout pas moi.
Le diable pointe un doigt griffu sur le front de Siegfried.
— Il est vrai qu'il t'a fallu le temps pour réaliser qu'en fait, tu avais bel et bien le choix. Bien plus que tu l'as jamais cru. Il t'a fallu presque trente ans pour enfin le comprendre – presque la totalité de ton temps imparti. Et encore t'a-t-il fallu tes manants pour te l'apprendre. Tu n'es décidément pas le renard le plus futé de la forêt, comte Siegfried. Pour tout dire, c'est même insulter le renard que le comparer à toi. Les manants qui t'ont initié sans le savoir comprennent bien plus à la noblesse que tu n'y comprendras jamais.
Le diable se radoucit et fait un pas de gauche puis de droite, pour s'arrêter face à Siegfried. Tout en continuant son discours.
— Au fond, tout comte que tu es censé être, tu n'es rien de plus qu'un manant. Un manant qui a eu la chance de naître dans une famille noble, de pouvoir vivre dans un château et de posséder des terres. Un manant qui a bien reçu une instruction de seigneur, mais qui à cette époque n'a pas beaucoup écouté ce qui se disait en classe. Si tu avais été plus attentif, tu aurais eu une meilleure idée de tout ce qu'un seigneur peut faire, et tu te serais probablement mieux débrouillé. Tu n'aurais pas eu besoin de faire appel à moi pour obtenir ce que tu aurais pu te procurer par d'autres moyens. Certes, il t'aurait fallu plus de temps. Et malgré tout plus de moyens. Un peu plus d'énergie, aussi. Mais, surtout, plus d'ingéniosité.
Il touche de nouveau de sa griffe le front de Siegfried.
— Beaucoup plus d'ingéniosité. Et comme nous le savons toi et moi, l'ingéniosité, ce n'est pas vraiment ton fort.
— Mais au moins cela ne m'aurait pas coûté mon âme.
La voix lugubre de Siegfried résonne dans le silence environnant. En temps normal, on l'aurait à peine entendu s'il avait parlé sur ce ton. À présent, le son qu'il produit l'effraie tant il lui paraît distinct. Tout de suite, il ressent le besoin de faire oublier ses propos en tentant malgré tout de se défendre.
— Il n'en reste pas moins que tu as bel et bien profité de mon désarroi. Tu savais que j'étais perdu et que j'avais besoin d'aide. Tout ce que je demandais, c'était qu'une main se tende vers moi. Et toi, tu as lâchement pris avantage de ma détresse pour me réclamer mon âme. Parce que tu savais très bien que c'était tout ce que j'avais à t'offrir. Et tu l'as encore fait passer pour de la pure générosité de ta part. Au lieu de te contenter de m'apporter l'aide dont j'avais besoin. Tu es vraiment un filou de première.
— Pas d'insultes, s'il te plaît. Les insultes, c'est toi qui les mérites, pas moi. Ne renversons pas les rôles. Ce n'est pas moi qui suis venu te trouver pour te tenter et pour exiger ton âme. Si encore je l'avais fait, ton blâme se comprendrait. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées. Je n'aurais jamais pris l'initiative de le faire. Pas avec toi. Pour moi, quelqu'un comme toi n'a strictement aucun intérêt. Tu n'as jamais eu les qualités dont j'ai besoin. Tu n'étais qu'un pauvre hobereau sans véritable fortune, sans pouvoir, sans influence, sans relations et sans ambition. Tu n'avais même pas de connaissances, d'intelligence, de ruse ou d'ingéniosité dont j'aurais pu faire usage pour faire avancer mes desseins. Et je n'avais que faire de ta bigoterie de grenouille de bénitier. Ni de tes pleurnicheries de gosse parce que ton beau château t'avait coûté ton paradis, après avoir cassé les oreilles du ciel et de l'enfer pour l'obtenir. Si je me suis manifesté dans ta vie, c'est uniquement parce que c'est toi qui as fait appel à moi.
— Ce que je n'ai fait qu'en tout dernier recours. Parce que je ne voyais plus quoi faire d'autre !
— Était-ce ma faute si ton intelligence était trop limitée et tes moyens insuffisants pour ce que tu voulais faire ? Pour ma part, je n'ai répondu à ton appel que parce que pour une fois, j'avais du temps à perdre ce jour-là. J'ai même hésité à le faire, d'ailleurs. Je viens juste à l'instant de te le dire : tu ne pouvais me servir à rien. Mais vois-tu, je suis un grand sentimental. Oui, je sais : cela me perdra.
— Rien de ce que tu viens de dire ne t'obligeait à me demander mon âme en échange de tes services. D'ailleurs, si tu étais réellement le grand sentimental que tu prétends être, tu ne me l'aurais jamais demandée.
— Comte Siegfried. Tu n'es certainement pas un phénix d'intelligence. Mais n'exagère pas ta bêtise pour autant en espérant te faire plaindre et inspirer ma pitié. Tu ne t'en tireras pas comme ça. Ne viens tout de même pas prétendre que tu ignorais qui est le diable, le roi des enfers. Ne viens pas prétendre que tu ne savais pas que le prix qu'il exige pour ses services est toujours une âme. Cela fait partie de l'instruction religieuse de base de n'importe quel bon chrétien, depuis les rois jusqu'aux mendiants. C'est plutôt toi que rien ni personne n'a obligé à accepter le marché que je te proposais. D'ailleurs, je t'ai laissé la possibilité de te rétracter et d'y renoncer. Si tu ne l'as pas fait, c'est que tu estimais, envers et contre tout et même malgré toi, que ton âme avait à tes yeux moins de valeur que ce château. Ce qui est tout à fait ton droit. Mais alors, il faut en accepter les conséquences.
Le diable se tourne vers sa gauche et, de nouveau, lisse sa barbichette.
— C'est ça le problème avec vous autres les humains...
(puis il se retourne brusquement vers Siegfried)
— ... et toi, tu en es un parfait exemple, comte Siegfried. Vous autres les humains, vous ne savez pas faire des choix. Vous n'acceptez pas que choisir, c'est renoncer. Vous voulez avoir tout à la fois. Le beurre, l'argent du beurre. Toute la crèmerie, tant qu'à faire. Et la crémière avec, pourquoi se priver. Avec son sourire, bien sûr. Et, surtout, pour ne rien oublier, la joie dans son cœur. Même dans cette situation. Alors, je suis désolé de devoir vous l'apprendre – mais ce n'est pas ainsi que le monde fonctionne. Je pensais tout de même qu'après avoir vécu cinquante-cinq années à la surface de cette terre, toi, au moins, tu avais fini par le comprendre, comte Siegfried. Mais non, apparemment, même à ton âge et avec ton expérience de la vie, tu ne l'as pas encore compris. Enfin, quoi, que voulais-tu donc que je te donne ? Un château gratuit ?
— Je ne t'ai jamais demandé un château gratuit, voyons. Je ne suis plus un gosse, tout de même. Même il y a trente ans, j'avais passé l'âge. Je n'étais quand même pas aussi naïf. Mais ce que je demandais, c'était l'aide qui m'aurait permis de trouver les moyens de construire ce château. Juste les quelques conseils dont j'avais besoin. Je ne demandais pas qu'on me donne de l'argent pour rien. Je demandais juste quelques conseils. Rien de plus.
Le diable rit, sans ouvrir la bouche.
— Tu voulais juste de l'aide. Juste quelques conseils, dis-tu. Gratuits, évidemment. Mais précieux. Précieux, puisqu'ils t'auraient permis d'obtenir ce que tu voulais – ton château, qui vaut déjà une fortune à soi tout seul – et qui te permet d'obtenir autre chose – ta ville, qui t'en rapporte une autre. Donc des conseils qui, tout bien pesé, valaient en eux-mêmes une fortune. Et qui la valaient d'autant plus qu'il t'a fallu... combien d'années pour y arriver par toi-même en guise de conclusion, rappelle-le moi ?... Et encore n'y es-tu arrivé qu'après une longue expérience pertinente – et aussi après les réflexions que t'ont inspirées certains de tes manants. Ce qui en dit long sur leur prix, tu ne penses pas ? Si tu avais croisé sur ta route quelqu'un qui aurait possédé toute cette sagesse et aurait été prêt à la transmettre, combien aurais-tu été prêt à lui payer pour l'obtenir ? Quelle valeur aurait-elle eue à tes yeux ?... Et moi, j'aurais dû te la donner gratuitement ?... Tu rêves, comte Siegfried. Tu rêves éveillé. Il y a trois choses à savoir à ce sujet dans le monde : un, rien n'est gratuit, toute chose a un prix ; deux, toute peine mérite salaire ; trois, ce qui fait la valeur d'une chose n'est pas ce qu'elle a coûté à celui qui la vend, mais ce qu'elle peut rapporter ou ce qu'elle représente pour celui qui l'achète. Tu es décidément encore bien loin de la sagesse, comte Siegfried. Tu aurais voulu que je te donne des conseils gratuits ? Mais cela aurait été la même chose que t'offrir ce château gratuitement, ou te donner en cadeau l'argent qui t'aurait permis de le construire. C'était exactement pareil. Et moi, qu'y aurais-je gagné ? Quel intérêt aurais-je eu à faire cela ? Moi... ou n'importe qui d'autre d'ailleurs ? Y compris Dieu, ses anges et ses saints ? Y as-tu jamais pensé, à cela ? Tout dans l'univers est question d'échange et d'équilibre. Qu'avais-tu à donner pour ce que tu voulais recevoir ? Y as-tu jamais réfléchi ?
Siegfried baisse la tête, et sa voix flanche.
— J'ai fini par le faire.
— Très tardivement, admets-le. Et de façon encore bien incomplète.
Siegfried reprend de l'assurance.
— L'expérience rend sage, dit-on. C'est probablement vrai. Ça l'est en tout cas si je dois en juger par la mienne. À l'époque, il y a trente ans, quelle expérience avais-je ? J'étais jeune. J'avais à peine vingt-cinq ans !
— Oui. Et surtout, tu venais de tomber amoureux fou d'une sirène qui ne voulait pas quitter son rocher, parce qu'elle ne le pouvait évidemment pas.
— Je l'ignorais ! Je l'ignorais ! J'ai toujours ignoré qu'elle était une sirène ! Jusqu'au jour fatidique de ce tremblement de terre, où je l'ai vu et où elle a disparu, comme engloutie par la roche ! et sa rivière avec !
Le diable ignore volontairement l'interruption de Siegfried.
— Et comme tout jeune homme ardent, vigoureux et amoureux, tu n'avais rien de plus pressé que de l'épouser. Or elle ne pouvait et ne voulait pas te suivre. Et toi, tu avais les moyens d'acquérir par échange la terre sur laquelle elle vivait, et tu n'as été que trop heureux de le faire. Mais toi, contrairement à elle, tu n'étais pas prêt à vivre dans une grotte ni dans un vieux fort en ruine. Il te fallait absolument un château.
— Mais voyons, tu connais nos règles ! Qu'est-ce qu'un seigneur sans un château ?... Devais-je me dégrader ? Devais-je me ridiculiser ? Devais-je devenir la risée de tous les miens ?
Une fois de plus, le diable ignore l'interruption et continue sur sa lancée.
— Alors tu as foncé droit devant toi à l'aveuglette, sans réfléchir, et c'est quand tu as voulu le construire que tu t'es aperçu que tu n'en avais pas les moyens. Seulement voilà, à ce moment-là, il était trop tard, tu étais coincé. Tu ne pouvais plus revenir en arrière. Voilà pourquoi tu ne savais plus quoi faire. C'est très simple en fait. Mais dis-moi juste, comte Siegfried : dans toute cette histoire, où était ma faute ?... Suis-je responsable si tu es dépourvu de clairvoyance aussi bien que d'intelligence ? et d'habileté, n'en parlons pas ? Étais-je responsable si tu avais agi d'abord et réfléchi ensuite ?... À ce stade, je n'étais pas encore intervenu. Je ne guettais même pas l'occasion de le faire : je te l'ai dit, ton sort m'était indifférent. Mais c'est toi qui as cassé les oreilles du ciel tout entier pour qu'il pallie ton manque d'intelligence. Évidemment, le ciel n'allait pas donner sa bénédiction à ton union avec une sirène.
— Je te répète encore une fois que j'ignorais totalement qu'elle était une sirène ! Comment aurais-je pu le savoir ?
De nouveau, le diable ignore Siegfried.
— Alors tu t'es adressé à moi. Je n'avais pas spécialement envie de me mêler de ça, mais je suis quelqu'un de poli et de courtois : quand on m'appelle, je viens, pour autant qu'on en respecte les formes – et les formes, ce jour-là, tu les as respectées. Tu y as veillé. Tu t'es dûment instruit en la matière – de la même manière que par la suite, tu t'es mis à potasser scrupuleusement les Écritures en espérant qu'un jour cela te rouvrirait les portes du paradis. Toujours en pensant à toi-même, comme de juste et de bien entendu. Donc je suis venu. Tu m'as adressé ta demande, et j'y ai répondu. Et avoue que mon intervention, à ce moment-là, t'a plutôt tiré d'affaire ! Je me suis même montré bien plus efficace que tu ne t'y es jamais attendu : au lieu de me contenter de te donner des conseils, ou de l'argent, ou des moyens en hommes et en matériaux, je t'ai carrément donné tout un château, en parfait état d'achèvement, que j'ai construit en une seule nuit – et dans lequel tu t'es empressé d'emménager avec ta sirène de fiancée, qui est devenue la comtesse Mélusine de Lucilinburhuc. Ce château même dans lequel nous sommes tous à présent, que tu t'es dépêché de peupler d'un prieur pour célébrer votre mariage et de domestiques pour vous servir. Un château qui indifférait bien ta sirène de comtesse, qui lui préférait largement son rocher et sa rivière... mais qui t'y a suivi quand même parce qu'envers et contre tout, elle t'aimait, elle aussi, et parce qu'elle avait beau avoir les pouvoirs dune fée, elle n'avait pas réussi à te dissuader de ton projet fou. Elle n'a jamais su qui je suis, mais elle s'est toujours doutée qu'il y avait eu quelque chose de, disons, d'extraordinaire dans cette construction... et que cela pouvait être à l'origine de tes préoccupations. Elle était bien placée pour savoir que les moyens humains ne sont pas les seuls à permettre d'obtenir ce que l'on désire.
Le diable secoue la tête.
— Ah, cette pauvre Mélusine. Il faut bien le dire : certes de bonne volonté, mais pas vraiment à la hauteur elle non plus. Pas dans mon camp de toute façon. Pas de mon ressort non plus. Même si elle était fée en même temps que sirène. Ni ange, ni démon. Pas humaine non plus, même si au naturel, elle en avait pour moitié l'apparence. Et pourtant, elle et moi, nous partageons un point commun. Je suppose que tu devines lequel, comte Siegfried ?
Siegfried secoue la tête en silence.
— Non ? Vraiment pas ?
De nouveau, Siegfried se contente de secouer la tête.
— À ce stade, je ne sais plus si c'est de la bêtise ou bien du déni. C'est pourtant clair.
Le diable se tourne vers sa droite, fait un pas, se retourne, en fait deux, se retourne encore une fois, en fait un, puis fait face à Siegfried.
— Et dire qu'aux yeux du monde, le comte de Lucilinburhuc passe pour un homme de parole.
Il secoue la tête.
— Ah, l'aveuglement des humains.
Il redevient fixe et sérieux.
— Elle et moi, nous sommes deux à savoir qu'il n'en est rien. Et ce n'est pas à cause de nos pouvoirs respectifs, non, pas du tout. Comme souvent, la vérité est beaucoup plus simple. C'est parce que, tous les deux, nous sommes victimes de ton infidélité à ta parole.
— Tu en as du culot, pour te faire passer pour une victime.
La voix de Siegfried est basse et sombre.
Le diable sourit.
— Oh, moi, je n'aurai aucune difficulté à m'en tirer sans la moindre égratignure. Je suis qui je suis. Mais cette pauvre Mélusine, par contre, a eu beaucoup moins de chance.
Il laisse passer une seconde, histoire de laisser ses paroles faire leur effet.
— Il faut dire qu'elle a fait une utilisation très risquée pour elle-même de ses pouvoirs magiques. Tu as vu de tes yeux la matérialisation de ce risque. Du moins en partie. Tu as vu ce qu'il lui est arrivé quand tu as découvert ce qu'elle était en réalité. Elle t'avait pourtant fait promettre de ne pas lui poser de questions sur son identité, ni sur ses origines, ni de chercher à savoir ce qu'elle faisait de ses samedis. Tu lui avais pourtant donné ta parole à tous ces sujets. Mais évidemment, il est très facile à un jeune homme de donner sa parole quand il est aveuglé par ses sentiments et par ses bas instincts. Or c'est justement quand la parole est difficile à tenir qu'elle a le plus de valeur. Que devons-nous conclure de la valeur de la tienne, comte Siegfried ?...
Le comte lutte pour rester droit et pour garder la tête haute, mais sa pomme d'Adam monte et descend le long de son cou.
Le diable sourit de nouveau à l'idée de prolonger le supplice de Siegfried.
— Le pire de tout, c'est que ce n'était même pas la première fois que tu la trahissais. Et pas seulement elle, d'ailleurs. Tu te disais indéfectiblement amoureux d'elle, et pendant les quinze premières années de votre mariage, tu n'as pas arrêté de le lui répéter. Tu cherchais refuge à chaque occasion au creux de ses bras. Au moins peut-on dire que tu respectais scrupuleusement les vœux de ton mariage. Mais après notre petite entrevue à Koerich il y a quinze ans, quand tu as compris que tu ne pourrais pas te dégager de notre contrat aussi facilement que tu l'avais cru, tu n'as pas hésité un seul moment à la répudier en tant qu'épouse au nom de vœux de chasteté intempestifs et tout à fait inappropriés auxquels elle ne comprenait rien, parce que tu t'es imaginé pour je ne sais quelle raison qu'échapper à tes devoirs conjugaux pouvait te faire récupérer ta place au paradis. Tu en avais fait le vœu à Dieu en personne. Et pourtant, il ne t'a fallu que sept ans pour les rompre à nouveau – et pour le faire, il a suffi qu'un de tes pairs lorgne ta femme d'une manière inappropriée. Tiens, t'es-tu par hasard imaginé que puisque sept est un chiffre sacré, avoir respecté tes vœux pendant sept ans allait suffire ?
— J'aimais... ma femme. À l'époque, j'ignorais qu'elle était une sirène. C'est justement la force de mes sentiments pour elle qui faisait toute la valeur de mon sacrifice. Car toute la valeur d'un sacrifice réside bien dans sa difficulté pour celui qui le fait... non ?
La voix de Siegfried est étranglée par l'émotion.
Le sourire du diable n'en est que plus large.
— Calculateur, comme toujours. Sacré comte Siegfried. Comme tu vois, on n'échappe pas à sa nature.
— Si j'avais été aussi calculateur que tu le dis, je ne me serais jamais mis dans un tel pétrin.
— L'intelligence n'y était certes pas, ni la clairvoyance, ni l'ingéniosité, ni l'habileté. Tu as fait preuve d'un don véritablement hors normes pour te tromper dans tous tes calculs. Mais il n'en reste pas moins que la volonté, elle, y était bel et bien. Ne dit-on pas que l'Homme se révèle devant la difficulté ? Si tu ne t'étais encore jamais montré calculateur, c'est juste parce que tu n'en avais jamais eu l'occasion ni éprouvé la nécessité. Mais complète un peu l'examen de conscience auquel tu t'es finalement livré ces deux dernières années. Avoue quand même que tu as toujours été un grand égoïste. Même tomber amoureux n'y a rien changé. Ce que tu recherchais dans l'amour, c'était ton confort, ton plaisir et ta consolation. Même dans l'amour, celui auquel tu pensais véritablement, c'était toi-même. C'est toujours à toi-même que tu as pensé en tout premier lieu, dans chacun des choix que tu as faits dans ta vie. Toi, ton aisance, ton confort, ta tranquillité, ton plaisir, ta fierté, ta consolation, ton salut. Penser aux autres a toujours été un sacrifice pour toi. D'ailleurs, chaque sacrifice que tu as jamais fait n'a été consenti qu'en pensant à ton propre bien futur. Jamais avec l'intention de servir quelqu'un d'autre. Pas même Dieu. Jamais juste pour l'amour du Bien. Jamais parce que tu aimais quelqu'un d'autre plus que toi-même. Mais toujours parce que tu pensais y gagner toi-même un jour au bout du compte. C'était un investissement.
— C'est faux. C'est faux. J'aimais ma femme. J'aime mes enfants. J'aime ma ville et ses habitants.
Les larmes coulent sur les joues de Siegfried.
— Tu nies, bien sûr, comme de juste et de bien entendu. C'est normal. Tu as bien trop peur de te retrouver avec moi en enfer. Tu espères encore, envers et contre tout, changer le cours des choses, échapper au sort qui t'attend – et que tu mérites ! – et obtenir ta place au paradis. Mais rien de ce que tu peux prétendre ne change quoi que ce soit à ce que tu es. Tu as toujours été, tu es, tu restes et tu resteras toujours un grand égoïste, totalement dépourvu de véritable générosité.
— C'est faux !
— Toute manifestation de générosité de ta part n'a jamais été rien d'autre qu'une couverture centrée sur toi-même. La seule motivation de son existence a toujours été de te sauver toi-même. Rien d'autre, rien de plus, et certainement pas le souci du sort d'autrui.
— C'est faux !
— Mais voyons. De tout ce qui est autre que toi-même et ton propre sort, tu ne sais rien. Tu ne t'y es jamais vraiment intéressé.
— C'est faux !
— Allons. Chaque fois que tu l'as fait, chaque fois que tu en as découvert quelque chose, c'était uniquement parce que tu pensais que cela pourrait peut-être te sauver, toi. Tu ne te souciais de tenir ta parole que dans la mesure où tu pensais que cela t'était utile pour te sauver toi-même et pour te regagner ton paradis perdu. C'était toujours l'objet d'un petit calcul mesquin de pertes et profits. En dehors de ça, les autres et leur sort t'indifféraient complètement.
— Ce n'est pas vrai !
– Tu faisais juste semblant de t'en préoccuper dans la mesure où cela te servait.
— Ce n'est pas vrai !
Le diable se rapproche d'un pas de Siegfried, se dresse de toute sa taille pour bien le dominer de toute sa hauteur, et le regarde de haut en bas avec dégoût. Ses mots tombent comme autant de couperets.
— Égoïsme, calcul, hypocrisie, opportunisme. Et tout cela te paraissait tellement normal, tellement naturel, que tu ne le voyais même plus et que tu n'as jamais pensé à le confesser à ton prieur comme des péchés. Alors que pourtant c'en étaient, et non des moindres. Tout autant que celui de m'avoir vendu ton âme en échange de ce château. Tout en réfléchissant à un moyen de la récupérer à mes dépens à la seconde même où tu signais notre contrat de ton sang sur une pierre de ce château. Tu n'étais même pas un partenaire d'affaires honnête et droit. Si tu l'avais été, tu aurais sans doute mieux réfléchi à ce que tu étais en train de faire.
Siegfried n'a même plus de voix pour protester. Les sanglots l'étouffent, les larmes baignent son visage.
Le diable émet un petit rire sarcastique.
— Mais au fond, je ne devrais pas te le reprocher. Tu n'es jamais qu'un humain après tout. Tu n'es rien de plus qu'une créature de matière, sortie de la terre pour retourner en poussière. À quoi d'autre peut-on s'attendre d'une créature de ton espèce ? Franchement ?
Il laisse s'écouler quelques instants, pendant lesquelles seuls les sanglots de Siegfried troublent le silence.
— Regardez ça. C'est un seigneur. Un homme adulte. Un homme que l'on dit sévère, qui règne sur une ville prospère. Regardez-le pleurer comme un enfant qui a fait une bêtise et qui supplie son papa de ne pas le punir. Regardez-le mendier pour lui-même la clémence qu'il n'a jamais voulu accorder à autrui. Parce qu'il croyait, ce grand sot, que la leur refuser lui gagnerait son paradis à lui.
— Ce n'est pas vrai !
Siegfried vient de jeter dans sa protestation tout ce qui reste de son énergie.
Le diable a du mal à réprimer le rire en coin qui trahit sa joie.
— Oh que si, c'est vrai, et tu le sais très bien. C'est juste que tu n'as jamais voulu le savoir. Tout comme tu as toujours su au fond de toi que dès le moment où tu as signé notre contrat par ton sang sur une pierre de ce château, il n'y avait plus de retour possible et tu étais d'ores et déjà perdu, sans aucun espoir de rémission. Tu savais très bien que tu n'aurais jamais été prêt à en payer le prix. Je veux dire : le vrai prix. Parce que, rappelle-toi ta première leçon, chaque chose en ce monde a son prix. Son vrai prix. Pas le prix que l'on essaie de lui fixer arbitrairement parce qu'il arrange celui qui le fixe. C'est juste que tu n'as jamais voulu le savoir.
Siegfried semble prêt à s'effondrer d'un moment à l'autre. Pourtant il tient encore debout. Lui-même ignore comment.
Le diable continue.
— Le temps que je t'ai laissé t'a donné l'illusion qu'une solution était possible. Sans avoir à en payer le prix, bien entendu. Tu as passé trente ans à en chercher une. En vain. Tu t'es juste agité comme un poisson au bout de l'hameçon. Mais tu étais déjà ferré.
Faute de rire franchement en coin, le diable se contente de sourire, la bouche tordue.
— Évidemment, ce que tu cherchais était illusoire. Ce que tu voulais, c'était regagner ta chance d'aller un jour au paradis sans renoncer pour autant à ton château, à ta ville, à la prospérité qu'elle t'assurait, ni à ta femme ni à tes enfants. Et tout cela, bien sûr, sans que quiconque en sache jamais rien. Ose encore me dire que tout cela est faux. Ose encore prétendre que ce n'est pas vrai. Tu n'oserais jamais le jurer devant Dieu et sur la Bible. Parce que tu te parjurerais. Et ça, tu le sais.
Les épaules de Siegfried s'affaissent. Il ignore comment il tient encore debout. Il ne croit même plus que ce soit par la seule force de sa volonté.
Épisode 123 : Conséquences
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