Essai : La tyrannie de la transparence
Pendant mes années d'études en architecture, la transparence était enseignée comme une conquête. Non pas métaphoriquement, mais dans le sens précis que lui donnait le XXe siècle : la lumière naturelle enfin libérée des murs épais, l'espace qui s'ouvre vers l'extérieur, la cloison opaque comme survivance d'un passé qu'on avait enfin dépassé. Mies van der Rohe, Neutra, Le Corbusier dans ses heures les plus lumineuses : une généalogie entière au service de cette idée que voir, c'est vivre, et que tout ce qui obstrue le regard obstrue aussi l'existence. J'ai longtemps partagé cette conviction sans trop l'examiner, avec la ferveur des certitudes qu'on reçoit à vingt ans et qu'on n'a pas encore eu l'occasion d'habiter vraiment.
Il m'a fallu quelques années de pratique, quelques appartements traversés, quelques clients vraiment écoutés, pour comprendre que la transparence est une promesse ambivalente, et que ce qu'elle offre d'un côté, elle le reprend parfois de l'autre.
Ce n'est pas que la lumière soit mauvaise. Elle change tout dans un espace, modifie le rythme, la perception du volume, la qualité de l'éveil matinal. Elle rend habitables des pièces qui, sans elle, seraient simplement des boîtes. J'ai habité dans un appartement qui ne recevait le soleil qu'en reflets indirects et pâles, et ce que j'y ai ressenti n'était pas de l'inconfort au sens ordinaire mais quelque chose de plus souterrain, un resserrement progressif du monde, une façon de regarder vers l'intérieur parce que l'extérieur était une vitre grise.
Mais la transparence n'est pas la lumière, ou du moins elle n'est pas seulement la lumière. Elle est aussi l'exposition, la visibilité, la suppression des filtres entre ce qu'on habite et ce qui regarde du dehors, entre ce qu'on choisit de montrer et ce qu'on préférerait garder pour soi. Et cette suppression a un coût que l'architecture contemporaine sous-estime souvent, parce qu'elle raisonne en termes de lumens et de mètres carrés, pas en termes d'intimité.
Un appartement peut être traversant de lumière et traversant de regards. Les deux ne viennent pas séparément, et les agents immobiliers qui répètent ce mot comme une incantation, « traversant, vous comprenez, la lumière vient des deux côtés », connaissent sa valeur marchande sans toujours en mesurer les conséquences.
Ce que j'observe dans les immeubles récents à grandes baies vitrées, c'est une forme de capitulation progressive des habitants devant l'exposition qu'ils ont achetée. Les stores qu'on enroule par habitude dès l'après-midi, les rideaux fermés de plus en plus tôt dans la journée, les recoins qu'on finit par préférer aux espaces ouverts parce qu'ils offrent ce que la baie vitrée refuse : une surface opaque dans le dos, la possibilité de ne pas être regardé pendant qu'on réfléchit, ou qu'on mange, ou qu'on ne fait rien de particulier. Cette recherche d'opacité n'est pas une pathologie. C'est une réponse.
Gaston Bachelard, dans « La poétique de l’espace », consacre de longues pages aux coins, à cette attirance particulière que nous avons pour les angles à l'abri. « Le coin est le premier habitant de l'angle », écrit-il, « c'est lui qui éduque la solitude. » Ce qu'il appelle la dialectique du dehors et du dedans n'est pas une métaphore philosophique abstraite, c'est l'expérience quotidienne de tout être humain qui a besoin, pour exister pleinement, de pouvoir parfois se soustraire au regard des autres.
La transparence totale n'est pas une libération. C'est une autre forme de contrainte, peut-être plus insidieuse parce qu'elle arrive habillée en lumière.
Dans la pratique, j'essaie de penser les fenêtres non pas comme des interruptions du mur mais comme des choix. Une fenêtre n'est pas une absence de mur, c'est une décision sur ce qu'on veut voir et sur ce qu'on accepte d'être vu, et ces deux questions méritent d'être posées séparément parce que leurs réponses ne coïncident pas toujours. Il y a des appartements qui regardent le monde sans que le monde les regarde, grâce à un jeu d'orientations, de hauteurs, de débords de toiture, de vitres dépolies posées aux bons endroits. Il y a des appartements qui s'exposent comme des vitrines parce que personne n'a pris le temps de réfléchir à cette distinction. La différence entre les deux n'est pas une question de style, c'est une question d'habitabilité au sens que Heidegger donne à ce mot quand il distingue le simple fait d'occuper un espace du fait d'y être vraiment chez soi.
Être chez soi implique de pouvoir se cacher. Pas par honte, pas par peur, simplement parce que la vie intérieure a besoin d'obscurité comme les plantes ont besoin d'ombre, parce qu'on ne peut pas être regardé en permanence sans que quelque chose finisse par changer dans la façon dont on existe, sans que quelque chose se rétracte lentement, cherchant un angle mort où se poser.
La transparence est belle. Je n'ai pas cessé de le croire. Mais la beauté d'une chose ne suffit pas à en dissimuler le prix, et ce prix-là se paye en intimité, en silence, en cette part de soi qu'on ne peut offrir au regard sans la transformer en quelque chose d'autre.
E. C. Wallas

Photos : Pixabay @ Pexels.
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