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Pêche, Pomme ou Poire ?
Fiction
Historical
calendar Publicado el 30, jun, 2026
calendar Actualizado 30, jun, 2026
time 14 min
15+

Pêche, Pomme ou Poire ?

— Délicieuse ! Vous me faites songer à un fruit mûr… Une pêche veloutée et sucrée à souhait ! Délicieuse ! susurra la favorite en tournoyant autour de moi, comme prête à me goûter.


Mes joues chauffèrent comme une confiture de fraise. Je me sentis faire une révérence, mon pied se prenant dans le satin ivoire de ma robe.


On la nommait Madame. Son attention fut captée par l’odeur enivrante d’une pâtisserie enrobée de miel.


— Délicieux ! Délicat et subtil ! Comme moi, entonna-t-elle à l’adresse d’un homme courbé devant elle.


La soie de sa jupe mordorée attrapait les rayons du soleil, filtrés par une mousseline transparente dite à la persane. Une étrange lueur ambrée étirait son ombre dans le boudoir.


Madame évoluait royale, au milieu du ballet des courtisans.

Des mains hésitantes lui présentaient des ottomans chatoyants, des bijoux étincelants, des mets raffinés… Elle distribuait avec grâce ses « Délicieux ».


Des effluves d’épices flottaient. Les miroirs de Venise renvoyaient les nuées nacrées du jour descendant.

Je traînais, profitant de cet enchantement, avant de regagner ma triste demeure.


Un parfum musqué, presque animal, s’imposa à mes narines.

Un silence respectueux s’installa.

La silhouette musclée d’un homme aux longs cheveux châtains me tira de ma contemplation. Il était élégant, tout de crème vêtu. Je retins mon souffle.


Madame s’esclaffa en l’apercevant.

— Mon délicieux ami ! Quelle délicieuse surprise !


Elle l’enlaça par la taille et le conduisit vers un coin dans un bruissement de taffetas ocre.


Envoûtée, je ne pouvais m’empêcher de les observer à la dérobée entre deux bouchées de gâteaux confits.


— Pêche ! Venez, mon enfant, que je vous présente à mon très cher ami ! minauda-t-elle.


Pêche n’était pas mon prénom de baptême. Elle devait parler de moi. Je m’avançais, vacillante.


— Voyez, mon ami ! Comme elle est succulente ! C’est ma nouvelle rose.


— Enchanté, Mademoiselle ! Charmante, en effet ! Ne la fanez pas aussi vite que la précédente.


Son regard vert amande transperça le mien. Je défaillis, m’inclinant pour dissimuler mon visage empourpré de cerise. Je reculai aussitôt.


Une boule de poil me fit trébucher. Ses bras puissants me retinrent. Un frisson acidulé glissa le long de mon dos. Je me redressai en chuchotant un faible merci à la hauteur de mon trouble.


— Douceur, ma merveille ! N’effraie pas ta nouvelle amie ! Voici Douceur ! me lança-t-elle en me tendant un petit bichon blanc.


Je pris le chien. Le caresser me donna une contenance face aux iris posés sur moi.


Je demandai à une jeune fille de ma connaissance, d’une manière neutre, qui était ce grand seigneur.


— Madame l’appelle son cher ami et clame que tous le connaissent, mais que personne ne le voit.


Bien mystérieux, je pensais, le corps encore tout enserré par l’émoi de son contact.


Rentrée chez mes parents, je m’entraînais à déclamer « Délicieux » et « Délicieuse » avec les mêmes effets que la favorite. Un arôme suave hanta ma nuit.


Une robe rose poudrée m’attendait pour mon petit déjeuner. Madame considérait qu’elle seyait mieux à mon teint de porcelaine, précisait le message qui l’accompagnait. Le tissu me caressait. Je frémis. Mes pensées se brouillèrent.


Lorsque j’arrivai, Madame me scruta.

— Magnifique ! Tout à fait vous ! Tu aimes ma Douceur ?

L’animal sembla répondre.


— Délicieux ! Ce petit être est délicieux ! Tenez, Pêche, c’est votre tour de le chouchouter ! Si vous le sortez dans le jardin, n’approchez pas de la remise. La nourriture avariée vous incommoderait, clama-t-elle.


Le chiot se blottit contre moi. Les battements furtifs de son cœur résonnèrent dans le mien. Il me lécha un doigt, un reste de gourmandise incrusté dans ma peau.


Splendide ! Le jardin me laissa sans voix. Des roses, des violettes, des lys, des ancolies… embaumaient. Un malicieux ruisseau serpentait. Son chant mélodieux, comme une lyre, me ravissait. Un instant de répit.


Je posai Douceur à terre et m’assis sur un banc surmonté d’une alcôve sculptée.

Le petit chien se dirigea vers une porte vermoulue, verrue dans cet écrin harmonieux.

La remise.


Il aboya, rompant la plénitude.

Un relent âcre me saisit la gorge.


Mes poils se hérissèrent en même temps que les siens. Je le repris sur moi. Il haletait. Le sang cognait dans mes tempes.


Douceur se calma quand je m’éloignai. Je respirai à nouveau.


Madame vint vers moi, les traits tendus.

— Douceur a-t-il apprécié sa promenade ? Il a émis un curieux bruit !

— Il a juste chassé un corbeau, Madame, il a été très sage et obéissant, mentis-je.

— Merveilleux, délicieux chien.


Mes mains se crispèrent. Douceur baissa ses oreilles. Elle se détourna en fripant sa robe de velours abricot.


Je l’aperçus avant qu’il ne me voie, me recoiffant dans le reflet orangé d’un fragment.


Madame interrompit sa ronde des présents pour se retirer dans le coin avec lui. Ils se murmuraient des mots que je souhaitais entendre, mais que je redoutais d’écouter. Des gestes tendres de connivence me bouleversaient.


Serrant Douceur, je dérobai deux mirabelles brillantes de sucre.


Je le sentis avant qu’il ne passe devant moi en me souriant. Je m’agrippai à la table comblée de mielleries.


Ses cheveux me frôlèrent. Une décharge, lente, douce, remonta de mes chevilles à ma nuque.


Il partit dans le sillage orange cendrée des lumières tamisées par les voiles persans.


Ma nuit intérieure fut aussi blanche qu’elle fut noire dehors. Son regard perçant tourmentait mes rêves. Mon oreiller se trempait de mélancolie.

Mes yeux enflés d’insomnie perdaient de leur éclat. Je répétai les mouvements graciles de Madame avec ma tenue.


J’ouvris la porte en chêne ouvragé quand Madame descendait de ses appartements privés. Son air irrité me surprit. Je me tus quand elle passa sans un mot à mon encontre.


Je cherchai Douceur quand il entra sans me voir, un amas en velours vert taché de brun sous le bras.


— Mon cher, mon délicieux ami ! Vous avez encore trouvé une solution à mon problème. Mettez ce paquet à la remise, Cruche, claqua-t-elle en hélant une pauvre fille.


— Bien, Madame.


La jeune fille blêmit, mais s’exécuta.


Il mit son bras dans celui de Madame.


— Pêche ! Venez ! Apportez-nous des rafraîchissements. Nouveauté délicieuse, très cher.


— Bien, Madame. Je cherche Douceur, Madame, osais-je.


— Je ne sais pas, répondit-elle avec dédain.


Un rictus de l’homme me refroidit. Je me précipitai pour accomplir mon devoir.


Je quittai mon service. Le ciel projetait les mêmes teintes que les essences d’orange brûlée qui s’exhalaient dans le salon.


Je me retournai dans mon lit, inquiète pour Douceur et déroutée par l’expression narquoise du bel inconnu.


Le matin, en ajustant une mèche, mon visage terni me surprit.


Madame le remarqua. Elle changea mon prénom.


— Pomme, vous vous flétrissez ! Comme moi ! ironisa-t-elle d’un ton las. Toute la soirée, j’ai dû subir les cris désordonnés de la maison voisine. Mon teint n’est pas aussi parfait que d’habitude.


Une voix mélodieuse portée par quelques notes de musique retentit.


— Cette maudite voisine recommence ! La nuit ne lui a pas suffi ! Elle ne chante pas, elle hurle comme un cochon à l’abattoir.


Les bruits cessèrent. Madame retrouva son calme apparent au milieu des flatteurs agités déclamant ses « Délicieux » à tout-va.


Depuis quelques jours, il ne venait plus. Je soupirai à chaque ouverture de la porte principale. Son absence perturbait mon sommeil.


Les vocalises continuèrent. La mine de Madame pâlissait, son sourire se crispait et le froissement de sa jupe crissait.


Son état faisait écho au mien. Aucun signe de lui.


J’osai frapper chez la voisine. Une charmante personne m’ouvrit, toute en rondeur et en gentillesse, ses cheveux roux l’enveloppant comme une gourmandise.


— Bonjour, Madame, excusez-moi. Je suis demoiselle de compagnie dans la maison à côté. Votre voix est merveilleuse. Pourriez-vous vous entraîner le jour ? Madame n’arrive plus à s’assoupir.


— Mademoiselle, je dors la nuit et je ne m’exerce que le matin.


Je fronçai les sourcils.

— Pourtant, Madame affirme…

— Madame affabule… Vous êtes jeune et fraîche comme une fleur de printemps. Fuyez ! Cette personne n’est pas ce qu’elle prétend être…


Elle se figea à l’instant même où un pas familier résonna dans mes tympans. Soudain fermée, elle claqua la porte. Une main puissante emprisonna mon épaule.


— Mademoiselle Pêche, que faites-vous céans ?


Un silence s’installa. Son ton rude me glaça. Son odeur ferreuse me déconcerta.


— Madame est alitée. Je… je voulais l’aider à retrouver le sommeil.


— Laissez-moi traiter ce désagrément. Mademoiselle Pêche ! Une jeune fille aussi vertueuse que vous ne devrait pas fréquenter ce genre de femme.


Il me dirigea de force vers la demeure de Madame. Je me retirai de son emprise avec regret.


Madame me toisa quand je parus avec lui. Sa posture altière devint dédaigneuse.


— Mon cher ami ! Vous vous êtes fait bien rare ces derniers temps ! J’ai tant besoin de vous. Admirez ma figure déconfite.


— Madame ! Même trépassée vous seriez belle !


— Délicieux compliment. Poire, allez chercher ces nouveaux mets pimentés.


Encore un nouveau nom. Je n’aimais pas.


La colère déformait son visage. Ses gestes si gracieux devenaient brusques, son ton abrupt.


J’apportai les macarons au curcuma, puis je restai tapie comme un animal.


Je le vis se retirer quand des flammes envahirent le ciel. Le mien se brouilla.


Madame me contrariait. J’arrêtai de lui ressembler.


Lui me troublait. Une part de moi reculait. L’autre restait suspendue à lui.


La situation empira.


Madame faiblissait.

Ses traits se creusaient, ses remarques s’annoncèrent plus acerbes.


Elle convoqua le cher ami.


J’avais arrangé ma mise, pincé mes joues et mes lèvres. Son parfum le trahit. Ma poitrine se souleva. Il accourut vers elle. Un sentiment amer me traversa.


Un gros paquet l’encombrait.


— Madame ! Pour vous ! Je suis navrée de vous voir aussi épuisée ! Je ne voudrais pour rien au monde que vous perdiez votre faveur et votre dignité. Vous ne serez plus incommodée.

— Absolument délicieux ! dit-elle en ouvrant le paquet.


— Poire ! geignit-elle. Emportez cela dans la remise.

Mon odorat s’offusqua de la pestilence de ce que l’on me tendait. Une sensation de liquide visqueux s’infiltra dans mes mains. Les yeux verts devinrent aussi menaçants qu’un orage d’été. Je baissai la tête et courus vers la remise. La porte moisie était entrouverte. Je m’y engouffrai.


Un curieux halo pénétrait par un œil-de-bœuf en haut du mur. En posant mon bagage, je remarquai un bout de poil blanc dépassant d’un monticule de tissu vert. J’eus un moment de recul. Je tirai sur la fourrure blanche.


Elle résista. Puis céda.


Les restes de Douceur.


Je me levai avec fracas. Le couvercle du paquet s’ouvrit.


Je vis mes doigts carmin. La lueur se fixa. Une forme singulière surgit.

Une statue ? Non. Des cheveux roux.


La tête de la voisine.


Un hurlement m’échappa.


Je mis mes mains devant ma bouche pour retenir ma nausée et mes autres cris.


— Poire ! As-tu terminé ?


Par chance, mon corps chancelant me porta jusqu’à cette dame. Seule dans sa robe vermillon.


— Poire ! Tu en as mis du temps ? Tu es aussi pâle qu’un navet.


Mes mains tremblaient. Je m’affairai pour ne pas m’effondrer.


Je rangeai le plateau grenat.


— Votre ami est parti, Madame.


— Tout à fait, Poire. Il prépare son exécution de demain.


— Pardon, Madame ! Je n’ai pas bien compris.


— Vous avez entendu l’histoire de cet homme qui doit être supplicié demain sur la place de Grève.


— Bien sûr, Madame !


— Notre ami s’en occupe en personne.


— Votre ami est le bourreau ?


— Quel délicieux métier, vous ne trouvez pas ? Vous le connaissez tous et vous ne le voyez jamais sous son capuchon de cuir noir.


Je relevai les yeux. Médusée.


Le soleil projetait ses rayons écarlates.

Du sang.


Même sur les somptueux voilages persans.

— Délicieux ! soupira Madame en croquant dans une sucrerie juteuse à la grenade, le regard rivé sur moi.


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