3) d) Mon satanisme romantique est mythologique et spirituel
d) Mon satanisme romantique est mythologique et spirituel
Contre la pesanteur: l’absolu. Il existe un plus petit dénominateur commun entre la théologie chrétienne, le courant littéraire du satanisme romantique, les différents courants ésotériques occidentaux, et parmi eux différentes formes de satanismes occultistes: et c’est l’influence, à des degrés très divers, de Platon, notamment dans ses interprétations néo-platoniciennes.
Dans un article intitulé The Neoplatonic Tradition on the English Romantic Poetry. 1757-1850, José Miguel Vicente Pecino montre l’importance du néoplatonisme, dans la version de Plotin et de Porphyre, sur divers auteurs et courants d’idées du XVIIème siècle et du XVIIIème qui en retour ont exercé une forte influence sur la poésie anglaise romantique. Il attribue au néoplatonisme de Plotin les caractéristiques suivantes: le dépassement du dualisme platonicien par la procession de l’âme vers le corps, la formulation du principe d’unité, d’intellect pur, de mouvement et de force vitalisante au delà de la matière, la théorie des émanations, le développement de l’idée platonicienne, introduite dans le Timée, de l’Âme du monde, qui a eu une influence énorme sur l’ensemble du romantisme, et le concept d’hypostase. Quoique critiqué sous le mot de paganisme par les théologiens chrétiens, le néoplatonisme a à la fois survécu, à la fois par son influence a contrario sur eux et par des réapparitions périodiques au sein de différents courants de pensée hétérodoxes, dont la kabbale juive. Parmi ceux-ci, l’auteur cite sur la période qu’il examine l'anti mécanisme de Newton, l'école des platoniciens de cambridge, les philosophies, panenthéiste et panthéiste, respectivement, de Swedenborg et de Spinoza, le “mysticisme” de Jacob Boehme et le naturalisme alchimique de, à nouveau, Newton, et du médecin hollandais Herman Boerhaave. Selon l’auteur, des poètes comme Blake, Shelley et Coleridge, étaient sensibles à l’influence néoplatonicienne de tous ces courants hétérodoxes, “mais aussi au vaste mouvement spirituel qui soutenait la Révolution française et l’idéalisme post kantien de la métaphysique allemande”. Il rappelle que Shelley, quoique sceptique, est considéré comme le “plus néoplatonicien” des poètes romantiques, par opposition à Byron, et en reprend plusieurs thématiques, comme la quête de la vérité ultime, la nostalgie de l’Un ou encore la fascination pour l’idée de l’Âme du monde. Il souligne également que Blake connaissait le néoplatonisme par les platoniciens de Cambridge, et également via Swedenborg, mais voit dans le Mariage du Ciel et de l’Enfer un rejet de ses influences. On peut cependant estimer que l’influence du néoplatonisme, que Blake connaissait en particulier par les traductions de Thomas Taylor, perdure tout au long de son œuvre, notamment dans les Chants de l’Innocence et de l’Expérience, et les poèmes prophétiques. Si l’on prend les romantiques français, le néoplatonisme est également une influence importante chez Victor Hugo, considérée par ses spécialistes comme particulièrement identifiable dans la Légende des Siècles. Il semble également que le néoplatonisme constitue une influence connue de George Sand, perceptible dans des romans comme Spiridion ou Laura.
Les tentatives d’appropriations satanistes du platonisme sont attestées depuis au moins Michael Aquino, mais je suis particulièrement intéressé par une démarche beaucoup plus récente, qui tente de rapprocher la théurgie du néoplatonisme tardif des relectures occultistes contemporaines de la goétie.
Jake Stratton-Kent (?-2023) est l’auteur d’un ouvrage important en deux tomes dont le titre est Geosophia (2010). Ce livre s’inscrit dans le cadre d’un courant occultiste appelé le Grimoire Revival, qui s’intéresse à la tradition des grimoires, c’est-à-dire des manuels de magie composés entre le moyen-âge et le XVIIIème siècle: par exemple la Clavicule de Salomon, le Picatrix, le Grimorium Verum, le Livre d’Abramelin le Mage, etc. Selon Stratton-Kent, derrière le vernis chrétien et kabbalistique, cette tradition dérivait de croyances et pratiques païennes, qui remonteraient aux papyrus grecs magiques, un ensemble de textes syncrétistes rédigés entre le deuxième siècle avant notre ère le le cinquième après celle-ci. Je n’ai pas du tout les compétences nécessaires pour juger de la validité de ses analyses historiques (et je me méfie toujours un peu) mais l’une des implications de son travail est de rapprocher, pour la réhabiliter, la goétie des grimoires de la théurgie des néoplatoniciens tardifs, à partir de Jamblique.
Le néoplatonisme tardif s’oppose à celui de Plotin et de Porphyre sur la question de l’incorporation de l’âme. Pour simplifier, les seconds considèrent que l'âme ne descend que partiellement dans les corps et qu’elle est en contact direct avec l’intelligible. Alors que pour le premier, l’âme descend complètement dans les corps et perd son contact avec l’intelligible. Cela a deux conséquences directes: l’âme ne peut plus s’élever à la contemplation de l’Un par la seule intellection, et, indissociablement liée au monde de la matière, elle doit composer avec celui-ci, ce qui implique sa revalorisation par rapport aux positions de Plotin ou des gnostiques. Et c’est là que la théurgie devient importante. Jamblique emprunte cette pratique rituelle à un ensemble de textes d’inspiration médio platonicienne connus sous le nom d’Oracles chaldaïques, dont les auteurs sont, au deuxième siècle de notre ère, un père et un fils tous les deux nommés Julien. Il s’agit d’un ensemble de techniques destinées à purifier l’âme puis à l’élever progressivement vers la divinité. L’une des idées centrales qui justifient ces pratiques est que les corps constituent une forme condensée de l’âme, et fonctionnent comme des signatures du monde intelligible. La nature sensible ne se réduit pas à être notre prison, mais constitue également la clé pour en sortir. Les pierres, les animaux, les plantes, les encens forment autant de signes ou de synthemata qui correspondent à certains groupes de dieux ou de groupes de dieux et qui vont faciliter l’union avec ceux-ci, par exemple par des rituels incluant des statues à leurs images faites de certains matériaux. Les dieux, qui existent au niveau des réalités intelligibles, permettent ensuite au théurge d’y participer par leur entremise. Cette remontée fait intervenir un certain nombre de divinités intermédiaires, connues sous le nom de daimones. Celles-ci ont généralement une connotation positive dans les corpus platoniciens et néoplatoniciens, même si Porphyre, notamment, distinguait entre des bons daimones qui assistaient les hommes et des mauvais daimones qui cherchaient à les égarer. Les premiers théologiens chrétiens, notamment Eusèbe de Césarée et Saint Augustin dans la Cité de Dieu, prirent le contrepied de cette conception et dénoncèrent systématiquement les daimones, dont ils ne remettaient pas en cause l’existence, comme des êtres trompeurs qui recherchent notre damnation, les mélangeant au passage avec les shedim des textes religieux hébraïques, pour définir les entités que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de démons.
Les grimoires médiévaux et renaissants intégrèrent cette évolution en distinguant entre la théurgie, qui propose, selon eux, d’invoquer les anges et les archanges, et la goétie, qui cherche à soumettre les démons ou à conclure des pactes avec eux. Les occultistes contemporains du Grimoire Revival sont en train d’accomplir la démarche inverse, en revenant à la conception néoplatonicienne des daimones, et en remettant en cause la distinction entre goétie et théurgie. Cette entreprise suscite l’intérêt de divers satanistes, plutôt situés dans les sphères occultistes. Outre le présent texte, on peut par exemple citer le texte d’Aleph Skoteinos intitulé “Pagan Theurgy for the Left Hand Path: A Short Case for Studying Proclus (and Iamblichus)”.
Les néoplatoniciens tardifs étaient des polythéistes convaincus, qui vivaient à une époque où le christianisme était en train de triompher, et qui prenaient très au sérieux la mythologie grecque. Cela amena l’un d’eux, Proclus, à réhabiliter le mythe. Comme le montre Philippe St-Germain dans un article intitulé “Mythe et éducation : Proclus et la critique platonicienne de la poésie”, Proclus s’attache dans son Commentaire sur la République à mettre en évidence un usage supérieur du mythe, qui sert de “nourriture mystique” à l’individu inspiré et à les tourner les les vérités spirituelles cachées dans ce dernier.
Il me semble que l’on pourrait tirer parti de toutes ces considérations, en reformulant la distinction célèbre entre satanisme athée/rationaliste et satanisme théiste/occultiste sous la forme du couple de propositions suivantes:
- un satanisme d’inspiration romantique et platonicienne dans une version restreinte, pour les personnes qui ne ressente pas d’inclination vers le surnaturel, et qui consisterait dans l’exploration intellectuelle, politique, artistique et peut-être même mystique de la la très riche et complexe mythologie autour du diable et des démons, pour valoriser par exemple la défense blakéenne de l’énergie vitale et sa condamnation des restrictions sous toutes les formes.
- un satanisme d’inspiration romantique et platonicienne dans une version élargie, qui réponde au besoin de transcendance et d’absolu que ressentent de manière invincible certaines personnes, dont l’auteur de ces lignes, ou qui donne sens à des expérience spirituelles de contact avec des entités spirituelles, et qui utilise l'auxiliaire sensible des rituels et les principes de la théurgie et de la goétie, dans leur version antique ou dans les différentes formes contemporaines de la magie cérémonielle, de la magie du chaos etc. pour tenter d’entrer en contact avec d’hypothétiques réalités d’ordre supérieur.
Références citées:
José Miguel Vicente Pecino, “The Neoplatonic Tradition on the English Romantic Poetry. 1757-1850”, https://www.academia.edu/19054763/THE_NEOPLATONIC_TRADITION_ON_THE_ENGLISH_ROMANTIC_POETRY_1757_1850
Jake Stratton-Kent, Geosophia: The Argo of Magic I&II, Scarlet Imprint, 2010
Aleph Skoteinos, Pagan Theurgy for the Left Hand Path: A Short Case for Studying Proclus (and Iamblichus) https://mythoughtsbornfromfire.wordpress.com/2026/02/08/pagan-theurgy-for-the-left-hand-path-a-short-case-for-studying-proclus-and-iamblichus/comment-page-1/
Philippe St Germain, “Mythe et éducation : Proclus et la critique platonicienne de la poésie”, https://www.erudit.org/en/journals/ltp/2006-v62-n2-ltp1452/014283ar/
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