3) c) Mon satanisme romantique n’idéalise pas la figure de Satan: il l’accepte avec ses défauts, et rejette le réalisme moral
c) Mon satanisme romantique n’idéalise pas la figure de Satan: il l’accepte avec ses défauts, et rejette le réalisme moral
Stanislaw Przybyszewski (1868-1928), qui n’appartient pas au courant littéraire du romantisme mais du décadentisme, mais qui est considéré par le chercheur Per Faxneld comme le premier sataniste historique “stricto sensu” écrivait dans La Synagogue de Satan (1897):
Satan, en tant que le Paraclet, dans le sens de ce qu’est le Saint Esprit, est une ineptie. Satan qui crée la vie, la détruit à nouveau; il crée l’évolution et la détruit continuellement à nouveau, Satan ne peut être un sauveur.
Comme nous l’avons vu plus haut, les satanistes romantiques étaient également conscients de l'ambiguïté du personnage, au point que Shelley a fini par lui préférer la figure, similaire mais moins arrogante, de Prométhée.
On peut rapprocher cette prise de conscience, à un niveau trivial, de l’idée bien actuelle, et que je fais mienne, qu’il faut se défier des sauveurs et des héros, des hommes providentiels, et qu’il faut éviter de personnaliser les luttes. Aussi généreuse et sainte qu'une figure puisse apparaître, elle finit toujours par décevoir, et il n’y a qu’à regarder d’ailleurs l’histoire récente de l’Église catholique pour s’en convaincre. Raison de plus donc, pour ne pas trop s’identifier à la figure de Satan et mettre tous nos espoirs dans cette identification: outre qu’il s’agit d’un personnage mythologique et non d’une personne réelle, il n’a rien d’un saint, et même dans ses représentations les plus bienveillantes, il est un reflet de certaines des pires tendances de l’orgueil humain, s’il en manifeste aussi certaines des plus belles.
De manière sans doute plus intéressante et féconde, on peut rapprocher cette ambiguïté foncière du personnage de la critique formulée par William Blake du réalisme moral. Dans un article intitulé “Cruel Holiness and Honest Virtue in the Works of William Blake”, un universitaire, Harry White, montre que William Blake était un nominaliste qui critiquait dans les systèmes moraux rationnels la tendance à faire du bien et du mal des qualités réelles:
Blake thus attacked the moral virtues from a nominalist standpoint, showing that one of the most dreadful consequences of the sleep of Ulro is the belief that the abstract terms good and evil denote actual characteristics within persons—a belief no different in kind from the equally erroneous opinion that material substance refers to a thing that actually exists in nature or that Nobodaddy identifies a being abiding in the distant sky. “Goodness or Badness,” Blake noted, “has nothing to do with Character” (On Homers Poetry, E 269).
Like all other abstractions, good and evil are created by “the Reasoning Power,” in this case by taking “the Two [real, existing] Contraries which are calld Qualities . . . / . . . [and naming] them Good & Evil / From them . . . [making] an Abstract, which is a Negation” (Jerusalem 10:8-10, E 152-53). Here and elsewhere, Blake used the term negation, meaning an “unreal thing, a nonentity” (see negation in the OED), to identify any abstraction which the reasoning faculty creates and which men then mistake for an existing entity or quality. “Negations [like good and evil] Exist Not,” although rationalists often presume that they do because their reasoning power has produced a “false appearance which appears to the reasoner” (Jerusalem 17:34, E 162; Milton 29:15, E 127).
Note: malgré les attaques ci-dessous contre la “Raison”, il convient de ne pas caricaturer Blake comme un irrationaliste anti-sciences, comme le montre White dans son autre article “Blake’s Resolution to the War Between Science and Philosophy”.
La critique de Blake ne porte pas sur des contenus moraux, mais sur l’analyse intellectuelle courante de ceux-ci. Il ne nie pas que certaines actions et certains comportements puissent être mauvais et causes de souffrances, et que d’autres puissent être objectivement bénéfiques. Ce qu’il refuse, c’est l’idée suivant laquelle le bien et le mal (ou encore le péché) sont des caractéristiques qui habitent tel ou tel individu ou telle ou telle catégorie de personnes. Si j’écris que tel ou tel individu est grand ou chauve ou a les yeux bleus, je décris une qualité qui l’habite effectivement. Mais si j’écris qu’il est bon ou mauvais, et quand bien même son comportement personnel l’illustre abondamment, je ne décris pas une qualité, mais un état. Cet individu habite l’état qu’est le bien ou le mal ou le péché. Mais il n’est pas habité par lui. Cet état n’a pas d’existence intrinsèque mais est une abstraction de comportements particuliers. Certes, pour la théologie chrétienne et depuis saint Augustin, le mal et le péché ne sont ni des substances ni des qualités, mais résultent du refus du bien par une volonté perverse. Mais ce refus altère les qualités morales des créatures et en place certaines au-delà de la Grâce. C’est cela que William Blake refuse, et la doctrine du péché originel d’Augustin tout particulièrement.
Un autre reproche que Blake formule contre les énoncés moraux rationnels est de fonctionner suivant le principe de non-contradiction: par exemple, les vertus morales fonctionnent généralement par paire de contraires opposés. Or selon lui, “les contraires sont également vrais” , “tout ce qui existe est saint”, et la colère du tigre et la douceur de l’agneau plaisent toutes deux “à Dieu”:
Disputes can never occur among contraries, but when contraries are redefined in moral terms, when, for example, gentleness and meekness are said to be good, it follows necessarily—it is a simple matter of logic—that their contraries wrath and wildness must be thought of as evil. Explicit moral praise of anything implies a condemnation of its contrary. As soon as you define some joy or desire or belief as good, you negate and therefore condemn its contrary as evil, for unlike contraries, the negations that men derive from them cannot possibly function in harmony and are always at war
Comme White le souligne ensuite, Blake n’a donc pas d’objection contre le contenu des systèmes moraux mais contre la manière dont ils opèrent. Il pense comme vous (la plupart d’entre vous en tout cas) et moi que le meurtre, est condamnable. Non pas parce que tuer quelqu’un, “c’est mal”, mais parce que c’est source de restriction pour autrui. Il ne s’agit pas de formuler un système moral qui définit et distingue ce qui relève du bien et du mal, mais de plaider pour une société où la restriction est minimale et la tolérance maximale (je développe ma propre perspective politique dans les points 5 à 7 ci-dessous).
J’ai fortement simplifié le propos du texte de White, que j’invite chacune et chacun d’entre vous à lire. Voici ce que j’en retire pour mon propos:
Même si après le Mariage du Ciel et de l’Enfer, Blake revient à un usage habituel, dans ses poèmes, du personnage de Satan, pour désigner tout ce qu’il condamne, à commencer par les systèmes moraux rationnels des religions traditionnelles, il me semble qu’au regard d’un tel nominalisme moral, l’idée même d’une créature qui personnifie le Mal, et que tant de chrétiens, voire de musulmans aiment à nous présenter quotidiennement, à nous satanistes, sur les réseaux sociaux, comme une évidence, est foncièrement problématique et contestable. Franchement, tout ce qui fait tenir l’idée du diable est le contenu des textes bibliques, dont en tant qu’apostat je me balance, et l’hypothèse que le mal est une réalité suffisamment univoque et objectivable pour qu’une seule créature puisse le personnifier et en constituer la source, qui n’est ni une évidence, ni quelque chose de démontré, ni une idée souhaitable, comme exposé dans les lignes qui précèdent.
Sur ce sujet, je suis peut-être quelqu’un d’extrêmement stupide, mais je n’ai jamais compris comment l’hypothèse du diable pouvait permettre de répondre à la question du mal sans mettre en cause l’omnipotence ou la bonté divines. Si le diable a chuté, c’est parce que Dieu l’a permis, ce qui contrevient à sa bonté, ou bien qu’il n’a pas pu l'empêcher, ce qui contrevient à son omnipotence. Si c’est parce qu’un plus grand bien doit naître de cette chute, par exemple le triomphe de la liberté humaine, c’est qu’il n’était pas envisageable que ce triomphe advienne sans la chute de Lucifer. Si c’est parce que ce n’était pas possible, cela limite à nouveau l’omnipotence divine. Si ce n’était pas souhaitable, c’est la bonté divine qui est mise en cause. Dans tous les cas, l’invention, si je puis m’exprimer en ces termes, de la figure du Diable n’explique rien, ne résout rien et semble inutile, au non théologien et apostat que je suis en tout cas.
Pour revenir au satanisme, et pour reprendre la citation liminaire de Przybyswewski, “Satan, en tant que le Paraclet, dans le sens de ce qu’est le Saint Esprit, est une ineptie”.
L’une des idées intéressantes dans le satanisme est justement de suggérer une porte de sortie hors du genre de vision du monde qui pose le bien et le mal comme des prédicats univoques et réels. L’une des intuitions les plus communes à l’énorme diversité des satanistes en circulation, à part peut-être, et encore l’Ordre de Neuf Angles et certains black metalleux des années 1990, est de refuser l’idée que Satan est la personnification d’une réalité qui est le Mal. Mais si j’inverse cette représentation et que je fais de Satan la personnification d’un nouveau Sauveur en lutte contre la tyrannie divine, je ne sors pas fondamentalement de cette vision du monde: j’en modifie juste les mots.
Mettons des chrétiens progressistes qui considèrent que Trump est l’Antéchrist, que par sa soumission au forces de Mammon (l’argent donc), son alliance avec des païens (les païens et satanistes pro-Trump ça se trouve malheureusement très facilement) et son alliance avec des faux prophètes (la droite chrétienne), il est une personnification du Mal et accomplit l’oeuvre de Satan sur terre. En tant que sataniste progressiste, je suis tout à fait d’accord qu’il est une ordure avec une quantité de sang incalculable sur les mains, et j’espère moi aussi que la suite de son règne sera extrêmement brève et que lui et ses alliés recevront un châtiment exemplaire.
Maintenant, si j’écris qu’il est la personnification de la tyrannie chrétienne, comme en témoigne son alliance avec les évangéliques et les catholiques traditionalistes, et que la figure de Satan et sa révolte contre Dieu dans le Paradis Perdu est un modèle utile pour penser la résistance, je ne sors pas fondamentalement de ce type de représentation philosophique: j’en inverse juste les termes sans en modifier réellement la démarche et le contenu. Si le satanisme doit devenir plus qu’une astuce stratégique et devenir un courant de pensée avec lequel compter, il faut penser mieux les questions du bien et du mal et autrement (au passage, et avant que de vrais philosophes ne tombent sur cet article et me crucifient tête en bas, oui, je sais qu’il y existe des réflexions plus nuancées et satisfaisantes intellectuellement que ce que je viens de décrire dans la théologie chrétienne actuelle. Raison de plus pour les satanistes de ne pas non plus s’en contenter).
Références citées:
Stanisław Przybyszewski, La Synagogue de Satan, Hexen Press 2020, trad. Nacht Darcane
Harry White, Cruel Holiness and Honest Virtue in the Works of William Blake https://bq.blakearchive.org/40.2.white
Blake’s Resolution to the War Between Science and Philosophy, https://bq.blakearchive.org/39.3.white
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