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II. Le brouillon de ma vie
Non-fiction
Biography
calendar Publicado el 6, sept, 2026
calendar Actualizado 6, sept, 2026
time 7 min
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II. Le brouillon de ma vie

À la recherche de celle qui m'aidera à écrire la suite



J’avais trente-deux ans. Je venais d’obtenir le concours externe d’attaché d’administration. Bien que célibataire, je n’étais pas malheureux et goûtais posément une liberté individuelle assez récente. Mon salaire de fonctionnaire en début de carrière, environ mille quatre cents euros mensuels nets, m’autorisait à apprécier ma vie francilienne bien planifiée entre le travail et quelques activités de loisir récurrentes. Cinéma et tennis de table me permettaient alors de nouer des contacts, de prendre l’air, de voir des gens, bref, de maintenir une existence sociale convenable… Trente-deux ans déjà et pourtant, j’avais l’impression que ma vie n’avait pas vraiment commencé. En effet, la solitude involontaire qui m’affligeait au quotidien me pesait de plus en plus. Mon désarroi affectif s’exprimait dans des poèmes que je composais à mes heures mélancoliques :


COMPLAINTE D’UN CŒUR SOLITAIRE

(Sonnet italien)


Je recherche l’amour, quelqu’un qui me ressemble,

Une douce compagne aux charmes de satin,

Qui porterait sur moi son regard enfantin

Pour étouffer la peur de mon âme qui tremble.


Dans mes nuits sans sommeil, quelquefois il me semble

Que jamais je n’aurai le merveilleux destin

De ce couple amoureux qui découvre au matin

Le bonheur éternel de se trouver ensemble.


Pour moi le temps s’écoule inexorablement,

Chaque jour je survis dans mon isolement,

Comme ignoré de tous et chéri de personne.


Oui, mon cœur éprouvé veut quitter son écrin !

Mais quand tombe le soir, c’est de froid qu’il frissonne

Entre la solitude et les bras du chagrin.



Bien sûr, j’avais déjà fréquenté la gent féminine. Mon cœur béant, sur le point de s’enflammer à chaque instant, s’était maintes fois fourvoyé en se persuadant d’avoir trouvé la compagne idéale. Autant de feux spontanés, autant de déceptions !


LES AMOURS AVORTÉES

(Sonnet serpentin de forme marotique)


Il prend déjà sa fin en son commencement,

Cet amour ingénu qui déchire mon âme !

Quelques cendres encore attisent une flamme,

Mais mon cœur éprouvé n’aimera plus vraiment.


Du chagrin quelquefois naît un cruel serment :

Je ne veux plus languir pour les yeux d’une femme !

Et celle qui s’en vient, ô beauté, grâce infâme,

Saura-t-elle jamais ce que fut mon tourment ?


Mais elle me sourit… Indolente, elle approche…

Déjà le repentir supplante tout reproche !

Dans un souffle furtif s’exhale son parfum…


Hélas ! Un autre bras l’enserre et la câline !

Ce sentiment confus qui gonflait ma poitrine,

En son commencement il prend déjà sa fin.



Pour ne rien arranger, j’avais rarement eu le courage du premier pas, attendant naïvement que le bonheur vienne frapper de lui-même à la porte de mon cœur fébrile ! J’étais en outre affublé d’une timidité presque risible quand il s’agissait de nouer conversation avec une femme. Faiblesse rédhibitoire et exacerbée par un manque d’assurance flagrant, une estime de soi calamiteuse et un fâcheux complexe envers l’obésité qui me torturait depuis l’enfance. Cette surcharge pondérale, j’avais toujours tenté de la dissimuler derrière des traits d’esprit hasardeux et un tempérament faussement enjoué. Le soir venu, je me laissais volontiers bercer dans les bras de Morfal ! J’avais donc une certaine vie sociale, effectivement, mais je ne sortais pas, je ne fumais pas, je n’aimais pas la bière, je ne buvais pas, je ne dansais pas… Les rares femmes que je voyais en dehors des heures de travail étaient des joueuses de tennis de table. Et les chances de séduire une jeune pongiste célibataire étaient aussi grandes que d’entendre un autochtone de l’Amazonie brésilienne vanter les vertus de la 5G sur son tout dernier smartphone. Ajoutez à cela le fait que mes lectures se portaient exclusivement sur la poésie classique, de Pierre de Ronsard à Paul Verlaine, et vous obtenez toutes les caractéristiques d’un Frédéric Moreau des temps modernes, mais en moins sociable ! Je dus prendre donc une décision radicale.

Au paroxysme de l’indigence affective, je me résolus en effet à contacter des « experts en relations humaines ». Soyons clairs : je rejoignis une agence matrimoniale dont l’activité de sublime entremetteuse s’étendait sur plusieurs continents. Dans ma détermination à dénicher le bonheur conjugal, j’étais prêt à entreprendre le tour du monde ! Mais pourquoi, me direz-vous, se hasarder à rencontrer des jeunes femmes étrangères ? Ne pouvais-je trouver fortune et félicité auprès d’une compatriote ? Non, j’avais l’impression que les Françaises m’avaient assez malmené, m’avaient déjà trop mis à l’épreuve et me rejetteraient toutes d’un bras sinon méprisant, du moins désintéressé. Faire connaissance avec une femme d’une autre nationalité, c’était une façon de remettre mon cœur à zéro, de m’offrir une chance affective toute neuve, d’effacer mes désillusions sentimentales successives. Mais avais-je pensé aux innombrables difficultés qui ne manqueraient pas de survenir : barrière de la langue, démarches administratives multiples, choc culturel… ? À cœur exalté, rien d’impossible ! Nil volentibus arduum !

Voilà pourquoi, en ce lundi 13 octobre 2003, je pénétrai, timide mais déterminé, dans cet immeuble cossu du huitième arrondissement parisien. On me présenta rapidement des grands classeurs où étaient rangés photographies et portfolios de jeunes femmes de tous pays, de tous horizons, de toutes origines sociales. Faites votre choix ! Décidément, il y avait quelque chose de malsain à feuilleter ces catalogues impersonnels, comme on eût sélectionné une denrée périssable sur les étals bien garnis du supermarché de l’amour. Pourtant, tout en parcourant ces portraits avantageux, je nourrissais l’espoir qu’une de ces beautés achèverait d’écrire le brouillon de ma vie.



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