Archibald et le Royaume Royal - 5
Archibald et le Royaume Royal - 5
La première chose que je vis en rouvrant les yeux était Gart en train de chevaucher une Licorne verte. Hmmm… Pas de doute possible : j’étais en train de rêver.

Je me tenais allongé sur un matelas de feuilles étonnamment confortable, au cœur d’une vaste hutte en bois. De longs bandages entouraient mon ventre ; je ne ressentais plus la moindre douleur. Ce travail avait été réalisé avec la plus grande minutie.
Le plus surprenant dans tout ça - sans compter la Licorne verte - était que je n’avais pas faim. Je comptais alors profiter de ce rêve pour faire n’importe quoi (avouez que c’est la meilleure chose à faire !). Gart me regardait avec étonnement, tandis que je me levais d’un bond, puis il me dit :
- Regardez quelle créature j’ai trouvé, maître Archibald ! Il y a toutes sortes de bêtes domestiquées, par ici.
- Nous sommes dans le royaume des rêves, gamin ! ricanai-je. Tout est possible !
Ma réponse étonna le jeune homme. Il ne pouvait pas comprendre de toute façon, c’était mon rêve… Après lui avoir adressé une grimace ridicule, je sortis de la hutte et passai devant un feu de camp sur lequel rôtissaient de savoureuses cuisses de sanglyaks. Je me servis une part de viande et, continuant mon chemin, je rencontrai un archer, grand et svelte. J’avais l’impression de l’avoir déjà rencontré.
Bien décidé à m’amuser, je lui pris son arc des mains et me tournai vers un enclos. Il y avait de petits béliarocs qui broutaient tranquillement l’herbe. Je décochai une flèche sans réfléchir et l’un d’entre eux tomba au sol en beuglant de douleur. J’avais tiré avec tellement de force (ou de maladresse) que j’avais brisé l’arc en deux morceaux…
Tant pis.
- Touché ! hurlai-je, tandis que l’archer me regardait avec fureur. Salut, grande perche ! Comment ça va ? Désolé, mais on dirait que ton arc est un peu cassé. Mais pas de panique : moi, je vais très bi… OUCH !
Je ne me souvenais pas que l’on pouvait ressentir la douleur avec tant de réalisme dans les rêves. Le grand gaillard passa son bras autour de mon cou et m’étrangla ; la sensation d’étouffement était si convaincante que je compris enfin ce qui se passait.
Ce n’était pas un rêve…
Gart courut vers moi avec tous nos équipements et ordonna à l’archer de lâcher prise. Le jeune chevalier me fixait comme si j’avais commis un meurtre - ce qui était le cas - et me demanda :
- Mais enfin, maître Archibald, qu’est-ce qui vous a pris ?
L’archer reprit les restes de son arc et son visage se tordit de colère. Sa voix caverneuse résonna dans toute la forêt :
- Je vous ai sauvé la vie, je vous ai accueilli dans ma demeure, je vous ai guéri… et c’est comme ça que vous me remerciez ?!
Je faillis me faire pipi dessus.
Je savais bien que si je disais la moindre chose ridicule, j’allais finir torturé, écartelé, scalpé et même - encore pire - zigouillé. Je le savais parfaitement. Mais l’humour coule dans mes veines et je ne pus m’en empêcher de dire la vérité, aussi ridicule soit-elle :
- Alors, vous allez rire… hé hé. En ouvrant les yeux, j’ai bien cru que je faisais un rêve. Je ne savais pas que les Licornes vertes existaient, voyez-vous. Alors j’ai profité de ce rêve pour faire n’importe quoi.
C’était la vérité, mais cela ne suffisait visiblement pas : l’archer me lorgnait toujours comme s’il allait me faire rôtir à côté des cuisses de sanglyaks.
Alors j’eus une idée. Je regardai autour de moi : personne d’autre que nous trois. L’enclos des béliarocs n’était pas très loin de nous. Puis je fixai Gart dans les yeux avec insistance. Mon regard était probablement celui d’un fou, mais je lus une petite lueur dans ses yeux. Il avait compris mon plan.
- Monsieur l’archer, j’aimerais prendre le temps de racheter mes erreurs mais il y a urgence ! hurlai-je, terrorisé. Je viens de voir un soroth entrer dans la hutte pour attaquer votre Licorne, allons lui porter secours au plus vite !
Le guerrier se retourna sans réfléchir et courut vers la hutte en faisant de grandes enjambées. Puis il s’arrêta net.
- Attends… dit-il avec sa grosse voix. Les soroths ne rôdent que la nuit, on ne les verrait jamais en plein jour.
Lorsque l’archer se retourna, j’étais déjà parti avec Gart rejoindre l’enclos de béliarocs. Sans perdre de temps, je choisis une monture et sautai sur le dos d’un béliaroc, suivi du jeune chevalier. Ce dernier s’inquiétait de la tournure que prenait la situation - à juste titre.
- Maître Archibald… est-ce que vous savez ce que vous faites ?
- Pourquoi me poses-tu cette question, fiston ? répondis-je en lui prenant mon Bâton Magique. Tu connais déjà la réponse, pas vrai ?
Une voix grave, bien familière, résonna dans mon dos : je me retournai et aperçus l’archer courir à toute vitesse dans notre direction. Il aurait pu décocher une flèche comme il l’avait fait avec le soroth sans aucun problème. Heureusement que j’avais brisé son arc ! Je donnai un coup de bâton à l’arrière-train du béliaroc sans réfléchir. La créature cornue, semblable à un bélier mais deux fois plus grosse, obéit et se rua contre la barrière. Ses deux énormes cornes enfoncèrent les planches de bois ; nous étions libres !
Quelques instants plus tard, nous avions semé l’archer grâce à l’agilité du béliaroc. J’observai la mousse poussant sur le tronc des arbres et dis :
- Nous allons dans la bonne direction. Tout se passe à la perfection, pas vrai Gfarrt ?
À ma grande surprise, le garçon était aussi serein que moi et se mit à pousser des cris de joie. Il y avait de quoi se réjouir en effet : nous faisions route vers le Sud, avec vitesse et sans effort. La Forêt Hantée serait derrière nous dans quelques heures. Je ne pouvais contenir ma joie ; je tendis les bras en criant de toutes mes forces :
- Je suis tout feu tout flamme !
Il se passa tout-à-coup un phénomène inattendu : mes mains prirent feu. De grandes flammes jaillirent de mes poings et incendièrent les branches aux alentours. Je contemplai en toute impuissance des dizaines d’arbres prendre feu.
- La… la forêt va partir en cendres, maître Archibald ! s’égosilla Graaaaart, complètement paniqué.
- Q… que veux-tu que je fasse ? bégayai-je, encore sous le choc. Je ne sais même pas comment j’ai réussi à faire ça ! C’est bien la première fois que l’un de mes sorts se déclenche tout seul. (Je vis que le sort s’était arrêté.) Enfin, ça y est. Mes mains ne sont plus enflammées.
- C’est vrai que vous n’avez pas utilisé votre Livre des Sortilèges, ni votre Bâton Magique.
- Le livre n’est qu’un support : il me donne des idées de sorts mais je peux m’en passer. Le bâton, quant à lui, est indispensable pour les exécuter. Du moins, c’est ce que je croyais jusqu’ici. Il semblerait donc que je puisse utiliser mes pouvoirs sans ces objets…
J’avais beaucoup de mal à croire à ce changement soudain. Qu’est-ce qui était vraiment différent dans ma vie, depuis ces derniers jours ? Une rencontre particulière aurait-elle pu débloquer une nouvelle capacité en moi ? Mais alors… qui ?
La Dangerosia ? Non. Trop d’amertume dans sa voix (et dans ses feuilles). Ce n’est pas ce que j’appelle de l’amitié.
L’archer qui voulait ma peau ? Non. Trop d’envie de me zigouiller. Ce n’est pas non plus de l’amitié.
…
Décidément, je ne voyais pas quelle personne faisait preuve d’une assez grande gentillesse envers moi, ces derniers jours, pour renforcer ainsi mes pouvoirs.
Je me tournai vers Gart : il m’observait en souriant. J’avais l’impression qu’il voulait me dire quelque chose de gentil. C’est vrai que c’est un bonhomme très attachant, il faut l’avouer.
Cependant, je devais me ressaisir : une odeur de brûlé me rappela que l’incendie n’était pas loin. J’ordonnai donc au béliaroc d’accélérer sa course à l’aide de mon Bâton Magique. “Au moins, il pourra me servir d’éperon…” me dis-je. J’observai de plus près ce bout de bois et constatai, avec une profonde déception, qu’il n’était pas attaché à un véritable cristal : ça ne ressemblait qu’à un vulgaire caillou peint en bleu… J’ai toujours cru que ce bâton était magique parce qu’il pouvait briller !
Peut-être le bâton était-il cassé ? Je l’examinai en détail : aucun dommage. C’était peut-être moi qui lui donnait l’énergie nécessaire. Le Bâton Magique n’était donc qu’une brindille. Il suffisait de croire en son pouvoir pour qu’il existe.
Je n’allais certainement pas le révéler à Gart, sinon je ne serais qu’un triple zéro à ses yeux. Hors de question ! Une idée ingénieuse me vint à l’esprit… Ce petit bougre était passionné de magie ; après tout, peut-être que ce “bâton magique” allait lui plaire.
- J’ai quelque chose pour toi, lui annonçai-je en me retournant sur le béliaroc. Tu possèdes un vrai talent en toi, je le sens. Tu as su faire preuve de courage, en lançant ton épée sur le soroth. Et tu m’as sauvé la vie par la même occasion, accessoirement. Mais il y a quelque chose en plus chez toi, je ne saurais l’expliquer. C’est pourquoi je vais te faire un cadeau d’ami. J’espère que tu feras bon usage de mon Bâton Magique. Il est à toi, jeune chevalier.
- Mais… je ne peux l’accepter, maître Archibald ! trembla-t-il, sans quitter l’objet des yeux. Cette arme précieuse vous appartient. Ce serait un manque d’honneur de ma part d’accepter une arme que je n’ai pas gagnée moi-même.
- Oh, tu sais… Ce n’est pas l’armure qui fait le chevalier. La preuve : tes équipements sont de piètre qualité et pourtant, tu sais faire preuve de bravoure au combat !
C’en était trop pour le jeune homme : une larme coula sur son visage rond et souriant. Ses grands yeux bleus parlèrent à sa place. Ils me remercièrent du fond du cœur. Gart prit le bâton et le serra contre lui. Le simple fait de le voir heureux me fit sourire. Puis je me retournai pour surveiller la route, histoire de garder le cap.
Colaborar
Puedes apoyar a tus escritores favoritos

