Archibald et le Royaume Royal - 4
Archibald et le Royaume Royal - 4
Après avoir récolté quelques provisions - des racines et des baies pas trop toxiques - nous avancions progressivement dans la Forêt Hantée.
Même en plein jour, cet endroit n’avait rien de rassurant : des arbres se retournaient après notre passage, pour nous observer de leurs yeux vides ; de petits bruits furtifs nous surprenaient de temps en temps. J’aperçus même une Chouettrange nous regarder avec son air bizarre, avant de se jeter sur une Souriverte.
Je buvais une délicieuse infusion aux feuilles de Dangerosia pour rester serein. Le pauvre Gart, quant à lui, frissonnait au moindre son inhabituel. Je n’osais pas lui révéler que je n’avais pas la moindre idée du chemin à emprunter. Le sens de l’orientation n’est pas mon point fort, je dois l’avouer. Il faut reconnaître que, sans boussole et sans carte, arriver à destination relevait de l’exploit. Heureusement, Archibald Valdavix accomplissait toujours des exploits !
Soudain, j’entendis une voix discrète - et un peu snobe - nous interpeller :
- Salutations, messieurs. Quel bon vent vous amène ? (Je continuai à marcher, n’ayant pas repéré d’où venait la voix.) Attention tout de même ! Vous allez m’écraser.
Je m’étais arrêté in extremis : un pas de plus et je marchais sur une plante parlante. Elle me lorgnait, un peu contrariée. Sa “tête florale” se tourna vers Gart puis vers moi à nouveau. Du haut de ses quatre-vingt centimètres, la créature végétale était enracinée au sol depuis toujours et, comme si elle me reprochait cette vie fixée, plaçait ses “feuilles-mains” sur les “hanches” de son “corps-tige” (tout cela est très difficile à décrire, alors sois indulgent). Elle était manifestement vexée.
Gart préférait rester en retrait. Je buvai une gorgée de tisane et pris la parole, bien décidé à l’épater avec mes connaissances en botanologie :
- Toutes mes excuses, chère Venomia. Je ne voulais pas marcher sur vos… hum, pieds ?
- Quel affront ! Je n’appartiens pas au genre des Venomia. Ces orgueilleux végétaux vivent dans le Sud de la forêt et ne respectent rien ni personne… Je suis bien contente de ne pas avoir atterri dans le même quartier !
- Pardonnez-moi mais, vous venez de parler de plantes vivant dans le Sud de la Forêt Hantée, n’est-ce pas ? Pourtant, nous y sommes déjà… non ?
- Bien sûr que non. Vous vous tenez actuellement dans la partie Nord.
Je déteste être humilié. Surtout quand j’ai tort.
J’allais reprendre mon chemin en l’écrasant volontairement mais ce n’était pas une bonne idée : elle semblait connaître la Forêt Hantée à la perfection pour une créature fixée au sol, et pouvait sûrement nous renseigner. L’objectif de notre mission passe avant mes envies de meurtre, donc je lui posai une question :
- Dans ce cas, savez-vous dans quelle direction se trouve le Royaume Royal ?
- Bien entendu, répondit calmement la plante. Vous devez vous diriger vers le Sud. Jamais d’autre direction que le Sud. Dans cette forêt, c’est très simple : la mousse pousse toujours sur le côté sud des troncs d’arbres. Fiez-vous à l’orientation de la mousse et tout se passera bien. Si vous évitez les créatures terrifiantes qui rôdent, bien sûr. Il vous faudra tout de même traverser le cœur de la Forêt Hantée…
Gart avala nerveusement sa salive. Je m’apprêtais à remercier la plante et à reprendre la route, lorsque celle-ci poussa un petit cri aigu. Elle m’interpella avec stupéfaction :
- Dites-moi, monsieur. Ce que vous tenez entre vos mains, ce n’est pas ce que je crois… si ?
- Vous parlez de cette infusion ? Ce sont des feuilles de Dangerosia et elles sont absolument délicieuses, répondis-je avec un grand sourire. J’en cueille tous les jours. Vous voulez en goûter une gorgée ?
La créature végétale sembla entrer dans une colère noire. Les “pétales-cheveux” de sa tête florale se mirent à vibrer.
- Vous êtes en train de dévorer l’une de mes congénères ! hurla-t-elle. Je suis une Dangerosia !!!
La boulette.
Je récolte habituellement des Dangerosia non animées - c’est-à-dire incapables de parler et de se mouvoir. Leurs feuilles sont plus savoureuses, à ce qui paraît.
En moins d’une seconde, la plante parlante m’enroula avec ses “bras-tiges” et me serra très fort. Elle était sacrément costaude ! Je sentais des épines s’enfoncer dans mes bras. Mes armes magiques étaient hors de portée, je ne pouvais rien faire. Seul Gart pouvait me porter secours.
- Donne-moi vite une potion à boire, fiston ! criai-je. N’importe laquelle !
Le jeune chevalier sortit aussitôt un flacon et me le lança. C’était la potion verte. Je réussis à libérer un bras de l’étreinte de la plante pour essayer de réceptionner l’objet. Cependant, la fiole m’échappa et se fracassa contre le sol. Le liquide vert fluorescent s’étala au pied de la plante. Une fumée s’éleva tandis que le contenu du flacon se déversait. À bien y regarder, ce n’était pas le sol qui absorbait le produit, mais plutôt le produit qui creusait le sol !
- C’est de l’acide Sulfurrik ! m’exclamai-je.
La Dangerosia hurlait de douleur et devenait de plus en plus pâle et flétrie. Je pouvais enfin me débarrasser de ses tiges et m’écarter de la flaque d’acide. Cette potion à l’acide Sulfurrik était redoutablement puissante. Gart et moi observions la scène, déconcertés ; il y a deux secondes à peine, je m’apprêtais à boire le flacon… Mais nous devions nous remettre de nos émotions et poursuivre notre route sans tarder.
- Un jour, j’ai cru que c’était du sirop à la menthe… racontai-je au jeune homme en continuant notre route. J’ai bien failli boire tout le flacon.
- Mais vous ne l’avez pas fait ?
- J’ai juste trempé mes lèvres. Ça picotait un peu, alors j’ai pensé que c’était de la limonade ultra-concentrée. Et, ça tombe bien, je déteste la limonade !
- Quelle chance ! Au fait, je voulais savoir quelque chose. Après cet … hum, incident, est-ce que vous continuerez à …
- Est-ce que je continuerai à infuser des feuilles de Dangerosia ? Bien sûr que oui ! Je n’abandonnerai leur goût fruité pour rien au monde !
Gart sourit et secoua la tête.
Guidés par la mousse des arbres, nous poursuivions notre route malgré les cris d’agonie derrière nous. Dans la vie, il faut savoir aller de l’avant. Me retourner pour aller cueillir les feuilles de la Dangerosia mourante serait une perte de temps (en plus, elle est déjà toute flétrie). Le cœur de la Forêt Hantée nous attendait…

La nuit glaciale commençait déjà à tomber. Il faisait terriblement froid, mais je ne crois pas que c’était ce qui faisait frissonner Glaglt. Il faut dire que l’obscurité nous jouait des tours.
Chaque fois que le jeune homme croyait voir un monstre tapis derrière un buisson, je le rassurais et utilisais mon Bâton Magique pour éclairer la zone. Oh, je sais ce que tu vas me dire : “il faudrait être complètement cinglé pour émettre de la lumière, la nuit, dans une forêt où rôdent des monstres sanguinaires”. Je répondrai alors : “oui, justement, je suis complètement cinglé ; mais je préfère encore voir la créature arriver pour lui botter le derrière, plutôt que de la laisser attaquer sans pouvoir riposter !”.
Tout-à-coup, un affreux grondement retentit dans les ténèbres de la Forêt Hantée. Je pensai d’abord à mon ventre : peut-être avais-je encore faim ? Puis je me rappelai du stock de biscuits que j’avais entièrement englouti. Non, ça ne pouvait pas être ça. Mais alors… d’où venait ce bruit sourd ?
- Maître Archibald, il y a un monstre… commença Gart en tremblant comme une feuille.
- Tu dois encore rêver, mon garçon. Mais je sais que nous sommes tous les deux épuisés. Nous allons devoir trouver un endroit sûr où dormir et je…
Une silhouette gigantesque semblait se mouvoir devant moi. Je ne parvenais pas à la reconnaître. J’hésitais fortement à illuminer la zone avec mon bâton. La sueur perlait à mon front. Gart commença à sangloter, ce qui me fit me retourner. Je fis quelque chose que j’allais probablement regretter : je décidai d’éclairer les alentours.
Brusquement, dans un éclair bleu, deux énormes monstres apparurent dans la nuit. Ils nous encerclaient et poussaient de féroces grognements. Leur apparence était celle d’un loup, leur taille était celle d’un ours.
- Des Lidulorfs…soufflai-je. Nous sommes perdus.
L’une des deux bêtes se mit à aboyer avec rage, ce qui fit pleurer le pauvre chevalier. Le Lidulorf s’apprêtait à lui sauter dessus. J’avais exactement trois secondes pour lui sauver la mise. Sans même ouvrir mon Livre des Sortilèges, je brandis mon bâton en hurlant :
- Chien qui aboie ne mord pas !
Une onde de choc propulsa les deux Lidulorfs en arrière. Ces derniers roulèrent sur une dizaine de mètres. Quelques étincelles bleues scintillaient dans l’air. Mes membres tremblaient encore. J’avais réussi à utiliser ce sort avec plus de puissance que je ne le pensais. Gart me regarda avec émerveillement, les larmes aux yeux. J’observai le Lidulorf qui avait aboyé : il venait de perdre toutes ses dents. Bien sûr, ce n’était pas le cas du deuxième car celui-ci n’avait, quant à lui, pas aboyé. Le sortilège ne l’avait donc pas affecté.
- L’un des deux Lidulorfs ne peut plus nous mordre, expliquai-je au jeune homme, mais il peut toujours nous infliger des coups de griffes…
Le garçon s’agita nerveusement : l’autre Lidulorf s’était élancé vers nous pendant que je parlais. L’énorme bête se jeta sur moi et me cloua au sol. Je sentis mes vertèbres craquer. Avant qu’il n’essaie de me mordre, Gart eut le courage de passer à l’offensive. Il lui balança son épée dans la gorge. Le coup était réussi ! Le Lidulorf s’étouffa et cracha du sang. Même si la petite épée n’était pas solide, elle put facilement lui lacérer la mâchoire. La bête blessée recula maladroitement.
Je me relevai pour remercier le chevalier, quand j’aperçus le deuxième Lidulorf tapis dans le noir. Je n’eus pas le temps d’illuminer la zone. Le monstre m’asséna un coup de griffe dans le ventre.
- Aaaargh ! hurlai-je.
Il repoussa Gart sans difficulté et se tourna vers moi. Même s’il ne pouvait pas me mordre, le Lidulorf comptait bien me griffer jusqu’au sang. La bête se dressa sur ses pattes arrières - elle était colossale. Mon Bâton Magique était hors de portée et j’étais mort de fatigue. Mon jeune acolyte était lui aussi couché sur le sol. Je ne pouvais pas lui venir en aide et cette sensation m’était insupportable.
J’allais bientôt succomber aux coups de pattes d’un Lidulorf enragé. Ma vie remplie de péripéties foldingues défila devant mes yeux pendant un long moment.
Soudain, un projectile siffla dans l’air. Le colosse bascula en arrière et s’effondra brutalement ; le sol trembla quelques instants. Je relevai la tête et aperçus le second Lidulorf qui fuyait en vitesse. Un homme apparut dans mon champ de vision. Grand et agile, il tenait un arc presque aussi long que lui. Il avait une aura à la fois rassurante et, je ne saurais l’expliquer, inquiétante.
Ma vision se troublait peu à peu. Je croyais bien que j’allais perdre connaissance et rendre mon dernier souffle. J’allais prononcer ce qui étaient à coup sûr mes dernières paroles :
- Je… suis… incassaaaaaable…
L’instant d’après, je m’assoupis en poussant d’affreux ronflements.
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