Archibald et le Royaume Royal - 8
Archibald et le Royaume Royal - 8
Nous marchions depuis une heure sous la chaleur accablante de la Plaine Royale du Roi. Cet endroit était complètement ouvert, contrairement à la Forêt Hantée, et subissait donc un fort ensoleillement.
J’étais assoiffé et demandai à Gart de me donner un peu de potion transparente - pour rappel, c’est de l’eau.
Tout-à-coup, un cri effroyable retentit. C’était un félin.
Je sursautai en apercevant l’une des bêtes sauvages tant redoutées. Ses pattes, petites mais griffues, frôlaient le sol sans un bruit. Ses yeux brillaient d’un éclat vicieux. Ces créatures fourbes savaient se faire discrètes pour attaquer leurs proies sournoisement…
Gart me vit frissonner et se gaussa - oui, il se gaussa - à tel point qu’il se mit à pleurer de rire. Je me sentais humilié, dans un premier temps, et lui dit de ne faire aucun bruit dans un second temps. Il ne se souciait ni de ce que je ressentais, ni de ce que je lui ordonnais. Lorsque Gahahahart s’arrêta enfin de rire, il me dévisagea :
- Mais enfin, Archibald, ce n’est rien qu’un chat !
- “Rien qu’un chat” ?! répétai-je, hébété. Sais-tu au moins ce que sont vraiment les chats ? Ce sont des bêtes sanguinaires qui dévorent tout sur leur passage - surtout des souris dans cette plaine, mais aussi les aventuriers ! Ils prévoient une conquête militaire de tous les royaumes, et cela peut se lire dans leur regard démoniaque. Ne sois pas naïf, mon garç… Mais voyons ! Que … Que fais-tu ?! Arrête de lui gratter le ventre ! L’Ennui mortel t’aurait-il donc rendu fou en si peu de temps … ? Ne touche pas à cette bête diabolique !
- Je ne prends aucun risque, tout de même ! Ce pauvre petit chat désire juste de la compagnie. Hein, mon pitit ? Qui est le plus mignon ? C’est toi, bien sûr, c’est toi.
- Allons bon… tu fais ami-ami avec le diable, maintenant ? Vas-y, laisse-toi manipuler ! Les potions sont dans ton sac, j’espère que tu les utiliseras ; ce monstre cherchera à te déchiqueter quand tu auras le dos tourné.
Je filai mon chemin en espérant que le garçon prendrait une décision rationnelle. Il nous restait encore des dizaines de kilomètres à parcourir, alors à quoi bon se laisser tenter par ces chats machiavéliques. Nous risquions de perdre un temps précieux, dans le meilleur des cas, et dans le pire, notre vie. Je ne mentais pas à Gart : les ronronnements attendrissants de ces assassins n’étaient qu’une diversion pour lui sauter brusquement à la gorge.
Je n’avais même pas parcouru dix mètres que le chat ronronna - de manière attendrissante - et sauta brusquement à la gorge du jeune homme. Ce dernier sentait les griffes du monstre s’enfoncer dans son cou. Il hurla de douleur et m’implora de l’aider. Je n’eus pas le temps de faire le moindre pas. En moins d’une seconde, une vingtaine de chats assoiffés de sang m’entourèrent. Ils m’encerclaient et poussaient des cris qui semblaient venir de l’enfer. Impuissant, j’observais Gart se débattre comme il le pouvait. Il réussit à repousser le chat mais ses complices allaient bientôt le rejoindre. Je souriai en le voyant sortir de son sac la potion dorée. Le jeune chevalier me jeta un coup d'œil hésitant et lorgna le liquide brillant avec méfiance. Il pensait certainement la même chose que moi : “il y a cinquante pourcents de chance que cette potion me cause du mal, et cinquante pourcents de chance … qu’elle ne fasse aucun effet.”
Gart déboucha le flacon et but la potion dorée. J’examinais la situation avec inquiétude : chacun de ses gestes, chaque trait de son visage… et j’aperçus que quelque chose avait changé. Ses yeux étaient désormais de couleur dorée. Mais l’élixir eut un autre effet sur lui. Gart pointa son index en direction d’un chat et un éclair jaune orangé jaillit de son doigt. La créature diabolique venait d’être transformée en statue d’or, figée dans cette position - pour sa vie entière peut-être. J’étais impressionné par le pouvoir de la potion dorée et criai à mon acolyte :
- Dépêche-toi de transformer tous ces chats en statues, fiston ! Si jamais ce pouvoir est de durée limitée, il faut agir vite !
Gart s’exécuta ; en moins de deux minutes, il changea en or une vingtaine de chats. Sa nouvelle capacité semblait cependant s’affaiblir, comme je l’avais prévu. Le flash lumineux était de moins en moins intense, le garçon était de plus en plus essoufflé… jusqu’au moment où il ne parvint plus à transformer le moindre chat en statue d’or. Ses yeux retrouvèrent leur éclat bleu clair, et se tournèrent vers moi. Nous étions tous les deux inquiets en apercevant des dizaines et des dizaines de chats se rapprocher. Dos à dos, nous nous tenions au cœur d’un immense cercle formé par ces démons poilus, dont le nombre ne cessait de croître.
- Nous sommes fichus, Archibald… se plaignit Gart. Nous n’avons plus de potion dorée !
- Pas de panique, mon garçon ! J’ai trouvé la formule parfaite pour nous tirer de ce pétrin.
- C’est vrai ? Qu’est-ce que vous attendez, dans ce cas ?
Je souriai d’une manière un peu moins folle que d’habitude.
- Je l’utiliserai au bon moment, fais-moi confiance. Pour l’instant, j’attends un sauvetage de dernière minute. Tu sais, comme dans les bouquins de magie ringards que tu lis trop souvent. Ça va forcément venir…
À force de patienter, certains chats passèrent à l’attaque et me sautèrent dessus. “Pourquoi seulement moi ?” me plaignis-je intérieurement. Je luttais contre ces abominables bestioles et, apercevant notre sauvetage de dernière minute, poussai un cri de joie :
- Le voilà enfin… ! Je suis heureux ! Je saigne, mais je suis heureux.
La lointaine silhouette d’une bête sauvage se dessinait à l’horizon. La créature se rapprochait à une vitesse hallucinante. Lorsqu’elle écrasa les chats sur son passage avec ses énormes sabots, Gart la reconnut immédiatement et était en liesse :
- Le béliaroc ! Il est costaud, le bestiau !
- Et il vient de nous sauver la vie ! Monte vite, fiston ! C’est le moment ou jamais…
Je rangeai quelques statues d’or - étonnamment légères - dans mon sac et je sautai sur le dos du béliaroc. La puissante créature se fraya un chemin parmi les chats à l’aide de ses cornes démesurées, puis nous partîmes à toute vitesse à travers la Plaine Royale du Roi. La route était certes longue, mais nous pouvions espérer arriver à destination en cinq ou six heures grâce à ce bon vieux béliaroc. Il tombait à point nommé !
De longues heures passèrent. J’apercevais de plus en plus de chats rôder dans les parages car nous approchions du cœur de la Plaine Royale du Roi. Néanmoins, ils n’étaient pas assez nombreux pour nous attaquer. Notre nouvel ennemi était donc l’Ennui mortel. Je devais le combattre aux côtés de Gart pour qu’il ne sombre pas dans la folie furieuse des gens qui n’ont rien à faire :
- Qu’est-ce qui est jaune et qui attend ?
- Hmmmm… je crois que je la connais déjà, répondit le jeune homme d’un air désolé. Pardonnez-moi.
- C’est l’histoire d’un mec qui rentre dans une taverne…
- Je l’ai déjà entendue, désolé.
- Quelle est la particularité des grimoires appartenant aux mages roses ?
- Leurs pages sont … roses.
- Tu connais la différence entre un bon paladin et un mauvais paladin ?
- Elle est facile, celle-ci !
- Quel est le comble pour un archer musicien ?
- Je devine la chute.
- Et la blague sur le soroth albinos ?
- Elle est connue comme le loup blanc.
- Qu’est-ce qui porte une coiffure de grand-mère et qui tient le sceptre royal de Katam ?
- Hmmm… peut-être le roi… de Katam ?
- Alors tu trouves aussi qu’il a une coiffure de mémé ?!
- Mais enfin, je … non !
- Que dit un moine lorsqu’il doit rester cloîtré chez lui ?
- Ça me dit quelque chose. Oui, je m’en souviens aussi.
- Qui est-ce qui fait des blagues hilarantes et rime avec “Rchibald Valdavix” ?
- Hé hé, je pense avoir deviné !

Mes connaissances en rigologie me permirent de faire la conversation pendant un bon moment - et de faire rire Gart par la même occasion ! Cependant, le temps passait si lentement que je finis par m’écouter parler. Le garçon dormait profondément malgré les turbulences causées par le béliaroc. De mon côté, je commençais à douter de ce que je lui avais dit à propos de la folie. Je me sentais vulnérable face à l’immensité de la Plaine Royale du Roi. La solitude ne me fait pourtant pas peur, d’ordinaire. Mais je me rappelai que les aventuriers les plus valeureux avaient succombé à l’Ennui mortel en quelques heures. Je ne comptais pas réveiller Gzzzazz pour autant - je ne suis pas un monstre - mais je commençais déjà à m’ennuyer sérieusement.
…
Une minute plus tard, je réveillai Gart.
- Qu’y a-t-il, Archibald ? gémit le garçon en se frottant les yeux. Vous avez encore des blagues à me proposer ?
- On n’a pas le temps de rigoler, fiston ! l’avertis-je. Regarde autour de toi et tu comprendras…
Le ton de ma voix l’inquiétait.
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