Archibald et le Royaume Royal - 12
Tout-à-coup, une colère noire s’empara du roi. Il se tordit le cou et hurla à pleins poumons.
- Où est ma fille ?
L’instant d’après, nous vîmes entrer le chevalier en compagnie de Saphir. Il la forçait à avancer avec la pointe de son épée. Son visage affichait un air satisfait et innocent à la fois, je ne savais pas quoi en penser. Un deuxième chevalier, tapis dans l’ombre, apparut derrière le roi aussi discrètement qu’un fantôme. Lorsque Régis voulut se jeter sur Sir Delcours, ce chevalier l’en empêcha et l’enfonça dans son trône. Régis n’avait pas la force nécessaire. Il dut se soumettre au chevalier avec amertume.
- Et tu as un complice, en plus ! tonna le roi. L’entièreté du Royaume Royal sera tenue au courant de cette affaire, crois-moi. Et ta belle réputation partira en fumée !
- Ne me faites pas passer pour le méchant, Votre Majesté… grinça Sir Delcours. Le monde entier vous voit comme un bon samaritain. Tous les villageois hurlent “Que le roi est bon ! Que le roi est juste !”, à chaque fois qu’une attaque est repoussée. Mais je ne crois pas que le roi soit bon, aux yeux de ceux qui habitent les petits villages sans importance, loin du château. Non, il n’a pas été juste envers le mien. Il ne l’a pas été lorsque l’ennemi m’a volé ma femme. Le roi se serait montré bon si la vie de sa fille avait été mise en jeu, dans ce village incendié.
Sa voix commençait à trembler. Il tenait fermement son épée dont la lame touchait le cou de la princesse Saphir. Une goutte de sang rubis perla sur la peau de la jeune fille. Régis ne trouvait pas la force de parler. Sir Delcours tourna la tête vers son fils, qui baissait les yeux, et s’adressa une dernière fois au roi.
- À compter d’aujourd’hui, je gouverne le Royaume Royal. Vous savez que je suis plus apte que vous à diriger ce peuple, qui m’adore et qui a confiance en moi. Je ne ferai aucune différence entre les villages reculés et les faubourgs. N’ayez crainte, je serai un roi bon et juste. Maintenant, donnez-moi la couronne.
Impassible, le roi se tenait droit sur son trône et fixait le chevalier dans les yeux. Son âge ne lui permettait pas de vaincre un chevalier, mais son ego n’acceptait pas cette humiliation. Avec un excès de confiance, il lui lança :
- Pour cela, Delcours, vous devrez me battre en duel.
- C’est une plaisanterie, j’espère ? répondit le chevalier avec un rictus. Mais soit. Si tel est votre désir… Je connais votre sens de l’honneur et, soyez-en certain, je vous vaincrai avec honneur.
Il relâcha Saphir, qui se précipita dans les bras de son père. Je le regardais avec un peu de peine se lever douloureusement. Il demanda l’épée du chevalier complice qui le surveillait. Celui-ci hésitait fortement à lui confier son arme. Sir Delcours lui dit d’obéir en se justifiant.
- Nous ne craignons rien, voyons. Personne ici ne pourra donner l’alerte. Regarde un peu : le roi est seul avec sa fille alors que nous sommes quatre, avec mon fils et le mage.
Régis et Delcours se placèrent au centre de la Salle Royale du Roi. Je les regardais tour-à-tour : le premier était affaibli par les années alors que le second était dans la fleur de l’âge, prêt à assiéger un royaume entier à lui tout seul, pour rendre justice aux opprimés mais avant tout pour se venger. Ce duel n’était absolument pas équitable. Il n’était question d’aucun “honneur”, comme disait Delcours, dans ce combat perdu d’avance pour le roi. Même si je ne l’aime pas, il est hors de question de laisser Delcours commettre un régicide. (Pour ceux qui ne le savent pas, un régicide est l’acte de tuer quelqu’un qui s’appelle Régis.)
- En garde ! s’écria Delcours.
Le chevalier engagea le duel avec agressivité. Il para sans difficulté les attaques de son adversaire et lui asséna des coups d’épée de tous les côtés. Le tintement des armes qui s’entrechoquaient résonnait dans la Salle Royale du Roi. Régis respirait bruyamment. Il reculait encore et encore, jusqu’à se trouver acculé. Sir Delcours le regarda de haut et déclara d’un ton glaçant :
- Sans votre couronne, vous n’êtes rien du tout.
Le chevalier leva son épée de manière menaçante. Il était prêt à mettre fin au duel en abattant son arme sur Régis. Saphir tremblait dans son coin, les larmes aux yeux. Je ne pouvais pas la laisser assister à la mort de son père. Régis leva les mains vers son adversaire, comme si ce simple geste pouvait le protéger. Avant que l’arme n’atteigne le roi, j’intervins en lançant un sort contre Sir Delcours.
- Le roi va passer l’arme à gauche !
Les mains de Régis se mirent à émettre une lumière bleue. Au lieu de s’abattre sur le roi, l’épée de Sir Delcours tomba sur le côté gauche. L’arme se trouvait à quelques pas de lui et, avant qu’il ne se jette dessus pour la récupérer, je m’interposai afin de l’arrêter. Un simple mage comme moi n’avait aucune chance contre le plus puissant des chevaliers du Royaume Royal, même sans son épée, mais je devais faire de mon mieux pour le raisonner. Il voulait à tout prix se faire justice. Toutefois, ce n’est pas comme ça que l’on règle les problèmes.
- Maudit sorcier ! grogna Delcours, les dents serrés, en me fonçant dessus. Tu vas voir de quel bois je me chauffe !
- Vas-y, essaie toujours ! lui lançai-je. De toute façon, je suis incassable.
Je regrettais aussitôt mes paroles : il me donna un violent coup de poing dans le ventre. Je lâchai un “Humpf !” et tentai de me redresser. Malgré la douleur, je m’efforçai de sourire niaisement - c’est ma spécialité - et je fixai Sir Delcours avec un air moqueur. Celui-ci n’apprécia guère cette provocation et me poussa avec sa force surhumaine. Je réussis à garder l’équilibre mais n’eut pas le temps de contre-attaquer : Sir Delcours avait ramassé son épée et la pointait vers moi. La mâchoire serrée, il me dit :
- Tu sais encaisser les coups, pour un sorcier.
- Je fais de mon mieux, répondis-je avec un petit sourire en coin. Quoi qu’il arrive, je garderai la tête sur les épaules.
- Je vois que tu gardes ton humour, jusqu’à tes derniers instants.
En un éclair, Delcours leva son épée et me trancha la gorge d’un geste vif. Le coup était si puissant que je mourus plusieurs fois en même temps. Ma tête roula sur le sol. Mon sang, d’une couleur rose à paillette, forma une énorme flaque sur le sol. La scène était horrible à regarder.
Enfin, ça, c’est qui devait arriver si je n’avais pas prononcé de formule. Le sort m’avait sauvé la vie : l’épée était passée à travers mon cou sans le moindre dommage. J’avais en effet gardé la tête sur les épaules. Ce sortilège était risqué, mais il avait fonctionné ! Quel cou de chance…
Sir Delcours me dévisagea avec stupeur. Je profitai de l’effet de surprise pour le pousser en arrière de toutes mes forces et lui faire un croche-pied. Le chevalier et sa lourde armure tombèrent bruyamment au sol. Le guerrier était un peu sonné mais encore conscient : il me lorgna avec une telle noirceur que je tressaillis. Delcours aurait été prêt à me tuer sans la moindre émotion, s’il le pouvait. Son regard était si glacial que j’eus une idée. J’étais certes affaibli, mais je devais trouver la force d’utiliser un dernier sort pour tenter de l’arrêter.
- Tu vas me le payer, Archibald… grinça-t-il. C’est une question de justice. Si tu m’empêches de régler mes comptes avec le roi, tu seras mon ennemi. Et tu seras aussi celui de mon fils.
Je me tournai vers Gart qui observait la scène, impuissant. Son père lui demanda, en lui adressant un sourire forcé :
- Tu connais mieux Archibald que moi, fils. Raisonne-le, je t’en prie. Dis-lui de me laisser faire ce qui est juste. Je ne veux pas blesser ce sorcier, il n’a rien à voir dans cette histoire.
- Non, papa… répondit le jeune homme en baissant les yeux. Je ne suis pas non plus d’accord avec toi. Cette affaire ne peut pas se régler par la violence. Ce n’est pas la justice que tu défends, tu cherches à te venger. Tu ne m’as pas élevé comme ça.
Le visage de Sir Delcours se tordit de colère. Il s’adressa à son complice, qui se tenait toujours dans la pièce.
- Emmenez Archibald loin d’ici ! Tout est de sa faute !
C’est ce que tout le monde dit… et, pour une fois, ce n’était pas vrai.
Le chevalier se précipita vers moi. Je vis au même instant Gart s’emparer de la potion bleue et la boire en une gorgée. Sapristi, il n’a même pas hésité un seul instant ! Qu’allait-il lui arriver ? Le corps du garçon se mit à briller comme s’il prenait feu - mais le feu en question était de couleur bleue. Il tendit le bras en direction du chevalier qui courait vers moi et lui projeta un éclair fulgurant. Le tonnerre déchira l’air autour de lui. Une onde de choc repoussa le pauvre homme, qui fut propulsé à travers la salle. Gart retrouva aussitôt son apparence normale et semblait se porter comme un charme. J’étais rassuré, à la fois pour lui et pour moi… jusqu’au moment où Sir Delcours se releva. Il avait encaissé le choc. Comment était-ce possible ?
Son expression faciale était encore plus glaciale qu’auparavant. Je me rappelais parfaitement de l’idée que j’avais eue, à ce moment-là. Il s’apprêtait à me donner un ultime coup d’épée dans le cœur. Avant que le chevalier n’enfonce son arme dans ma poitrine, je lui lançai :
- Tu es froid comme la glace !
J’ouvris les yeux en tremblant un peu et constatai que j’étais encore vivant. La pointe de son épée s’arrêta en plein mouvement, à deux doigts de déchirer ma veste. Sir Delcours était devenu une statue de glace. La température de la Salle Royale du Roi avait chuté.
Je me tournai vers Gart, puis le roi, Saphir, et enfin le chevalier gelé qui se tenait devant moi.
- C’était moins une ! m’exclamai-je.
Ce redoutable guerrier était enfin hors d’état de nuire. Je me retournai alors vers son complice, qui n’osait pas bouger d’un millimètre, et lui lançai :
- Tu es cerné, mon gars. Ne tente rien de stupide. Crois-moi, je m’y connais très bien en matière de stupidité.
Pour ponctuer ma phrase, je fis une grimace digne d’un enfant de trois ans. Il était stupéfait.
- Je vous jugerai tous les deux dès demain lors d’un procès, déclara Régis. La justice - la vraie - décidera de votre sort. Je … peux comprendre la soif de vengeance de Sir Delcours, dans une certaine mesure. (Il baissa les yeux un instant, pensif, et conclut.) Par mesure de sécurité, vous serez enfermés au cachot en attendant le procès.
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