Chapitre 7 – Le changement
Liana avait détaché son prisonnier sans penser une seule seconde aux potentielles implications de cet acte. Ils s’étaient allongés l’un contre l’autre et s’étaient endormis sur une couche modeste, tout à leur plaisir, le plaisir simple d’être ensemble, peau à peau. Liana n’avait jamais éprouvé ce sentiment pour quelqu’un jusqu’à présent. Comme ils étaient, ils ne pouvaient pas imaginer meilleur endroit ni meilleur moment.
Thomla s’était endormi rapidement, épuisé physiquement et émotionnellement par toute cette journée de doute et de stress. Vivait-il vraiment ses derniers moments sur Terre ? Il avait décidé de totalement lâcher prise, de se laisser porter par le courant de la vie. Comme un animal, il savourait le moment présent, rien de plus. La chevelure de Liana, enivrante, était contre son visage. Elle le chatouillait un peu mais le plaisir était tel qu’il ne voulait pas sortir son nez de cette chaleur réconfortante. Le dos de sa compagne était contre son torse, doux et chaud. Il avait passé un bras autour d’elle et avait calé sa main entre ses seins tendres. Liana avait poussé un petit gémissement de contentement quand il avait positionné son sexe repu entre ses fesses. Elle s’était endormie satisfaite.
Qu’allait-il se passer demain ? Allait-on lui retirer son bien-aimé ? Elle était bien décidée à le défendre, à se battre pour lui, quitte à être bannie, à devoir quitter ceux qu’elle aimait, même sa mère. Il allait falloir faire un choix demain. Même si elle s’élevait contre l’autorité, la laisserait-on partir avec Thomla ? Allaient-ils devoir se battre pour gagner leur liberté ? Pourquoi Diarté l’avait-elle envoyée voir Thomla en lui recommandant de lui donner un peu de Gingelys ? Elle n’avait pas senti l’autorité d’une cheffe dans ses propos, mais une invitation, une compréhension, voire une très légère pointe de jalousie bienveillante. La jeune femme était tellement impatiente de retrouver Thomla qu’elle n’avait pas poussé la réflexion très loin et était partie le rejoindre aussi vite qu’elle avait pu.
***
La fraîcheur du matin réveilla les deux amants. La couverture était à peine suffisante et ils se serrèrent encore un peu plus l’un contre l’autre, si cela était encore possible. Liana se tourna et plongea ses yeux dans ceux de Thomla, pour s’y perdre. La puissance et la candeur du regard du jeune homme lui donnaient force et assurance. Ils s’embrassèrent. Des sons leur parvenaient du village des femmes. D’abord des murmures, puis une légère clameur. Certaines semblaient être des interrogations, d’autres carrément des protestations. Les deux jeunes gens se levèrent et s’habillèrent. Ils étaient prêts à faire face à leur destin et sortirent simplement dehors, sans que Thomla ne soit attaché.
Il n’y avait personne à proximité, l’animation semblait se dérouler au centre du village. Ils se donnaient la main pour se donner du courage. En arrivant à la source des bruits, ils virent toutes les Molwins qui s’étaient rassemblées autour de deux personnes. Les autres femmes remarquèrent rapidement Liana et Thomla et se retournèrent pour les regarder. Ce qui était frappant était leur innocence. Ils se tenaient droits, la main dans la main, les yeux calmes et tranquilles. Ils formaient un beau couple.
La jeune femme s’attendait à voir des visages de haine, à devoir prendre une posture défensive, mais elle ne vit que des airs interrogatifs, peut-être un peu d’incompréhension chez certaines, mais aucune violence. La foule s’écarta et Liana vit au centre Diarté, qui tenait elle aussi la main d’un homme, élancé, fort, qui semblait un peu plus vieux qu’elle. Elle comprit immédiatement les émotions mêlées de la cheffe hier soir quand elle l’encourageait à aller voir Thomla. Elle aussi aurait voulu être à sa place pour retrouver son amant. La jeune femme vit sa mère dans l’assemblée qui lui souriait elle aussi. Elle emmena Thomla au centre, près de Diarté.
Le jeune homme eut le cœur rasséréné quand il vit Mistral, son chef, lui aussi présent. Cela ne ressemblait pas à une fin mais plutôt à un début. Diarté prit la parole :
— Merci à toutes d’être venues ici de bon matin. Comme vous le voyez, il ne s’agit pas d’un tribunal pour juger les hommes, mais d’une invitation. Une invitation car la séparation avec le sexe opposé n’a que trop duré. Nos règles étaient strictes, trop strictes et trop difficiles à tenir. Je dois vous l’avouer, je suis la première à les avoir enfreintes. Depuis longtemps maintenant je vis une relation amoureuse avec Mistral, le chef des Firmans.
Mistral hocha la tête, de façon solennelle. Thomla connaissait son chef. Il avait un air bienveillant et rassurant mais derrière ce contrôle il percevait que celui-ci analysait la situation, essayait de voir des signes qui pourraient le mettre en alerte. Il se tenait prêt à agir au cas où. Quelques guerrières étaient dans l’assemblée, leurs armes à la main. Elles ne semblaient pas vouloir s’en servir mais on n’était jamais sûr de rien. Diarté reprit :
— J’aime cet homme, il m’a apporté énormément. De la joie, de la tempérance, un meilleur jugement sur nos communautés respectives. À chaque fois que je dois le quitter, c’est un déchirement, comme si un petit morceau de moi n’était plus là. Je sais que certaines femmes ici vivent en couple entre elles, qu’elles expérimentent l’amour tel que je n’avais jamais pu seulement l’imaginer. Je vois qu’elles sont épanouies, que leur vie est plus douce. Je sais aussi que ce n’est pas toujours facile, qu’il faut faire parfois des concessions, des aménagements dans ses habitudes.
Une femme posa une question :
— Pourquoi maintenant ? Cela fait des générations que nous vivons ainsi !
— Quand Thomla a été fait prisonnier hier, j’étais déjà prise d’une grande appréhension. J’étais là, cachée, pendant la cérémonie du Tirmawa et j’ai vu que quelque chose s’était passé entre Liana et ce jeune homme. Pour moi cela ne faisait aucun doute. C’était si puissant, c’était presque palpable ce qu’ils ressentaient. Eux deux ont agi d’instinct. Plus rien ne comptait d’autre à ce moment-là. Il n’y avait aucune règle, plus de protocole à appliquer. Ils se sont aimés dans cette clairière et cela m’a profondément touchée. Je ne pouvais pas exiler ce jeune homme comme il est de coutume sans briser ce qui venait de se produire entre eux.
Une autre femme eut une expression incrédule et interrompit sa cheffe :
— Exiler ? Les hommes ne sont pas tués ?
Un brouhaha commençait à monter dans l’assemblée. Diarté eut peur de perdre son auditoire, et répondit, plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.
— Nos grands-mères et nos mères après elles tuaient encore les hommes quand ils étaient pris ou qu’ils désobéissaient. J’ai arrêté ces actes barbares il y a bien des années et j’ai exilé les Firmans dans les terres de l’ouest. Je craignais que certains reviennent et sèment le trouble, mais j’ai eu de la chance.
— Non, certains sont revenus dans le village des hommes, dit Mistral, avec un sourire.
— Cela veut dire que mon Drevian est rentré ? dit une jeune femme, les yeux remplis d’espoir.
— Oui, il est revenu, il va bien, répondit Mistral.
La femme tomba à genoux, en larmes. Des larmes de joie. S’ensuivit de nombreuses questions de femmes qui s’inquiétaient du sort d’un amant, peut-être du père d’un de leurs enfants. Diarté comprit alors que tout le village était convaincu de sa bonne démarche. La grande majorité des femmes ici présentes s’étaient attachées à un homme, à l’encontre de toutes les règles. La cheffe était émue, aussi parce que toutes les femmes l’avaient préservée de choix impossibles à l’époque, en affichant leur relation aux yeux de tous. Comment aurait-elle pu réagir, il y avait encore quelques mois ? Aurait-elle eu un jugement expéditif, hâtif, afin de garder un semblant d’autorité auprès de son peuple ? Mais l’heure n’était plus à se poser des questions sur le passé, il fallait désormais se tourner vers l’avenir.
Les femmes, qui avaient assailli Mistral sous les questions, repartaient avec des expressions mitigées. Pour certaines, le choix allait être simple, il suffirait d’aller retrouver leur amant au village des hommes. Mais pour celles dont l’amour n’était pas revenu, tout n’était pas perdu. Il était peut-être possible de le retrouver en allant vers l’ouest. Le chemin serait plus compliqué. Quelques vieilles femmes semblaient peinées.
Liana comprit en les regardant qu’elles avaient vécu avant Diarté, et que les règles de mise à mort étaient légions à l’époque. Il était impossible que leur amour d’antan ait pu être épargné et ait vieilli dans le village des hommes. Tout le monde bavardait avec animation. Diarté n’avait plus à convaincre son peuple. Une énorme boule disparut de son ventre, elle était si soulagée. Une femme entre deux âges éleva la voix :
— Mais comment cela va-t-il se passer ? Les hommes vont venir envahir notre village ? Allons-nous devoir partager notre espace avec eux ?
— Nous allons discuter des questions logistiques ensemble. Ce qui est sûr, c’est que nous ne forcerons personne à quoi que ce soit. Notre village cultive le précieux Gingelys et il peut grandir, de nouveaux logements pourraient fleurir. Ceux qui ne voudraient pas venir pourront tout à fait rester dans le village des hommes. Tout ne se fera pas instantanément et il va falloir construire ensemble une nouvelle façon de vivre.
La cheffe se doutait que partager pourrait s’avérer compliqué pour certaines. Globalement toutes les femmes qui avaient transgressé les règles étaient en liesse. C’était la majorité. Mais il y avait tout de même un groupe qui restait à l’écart et qui ne semblait pas aussi ravi que cela. C’était certainement des femmes qui n’avaient pas eu affaire aux hommes, qui n’avaient pas eu une attirance particulière pour quelqu’un et pour qui tout cela ressemblait plus à de nouvelles contraintes, une perte de pouvoir. Il faudrait manœuvrer ces personnes avec délicatesse pour éviter les problèmes. Les autres femmes ne tenaient plus en place. Elles voulaient revoir les hommes, rien ne semblait plus important.
— Quand allons-nous les voir ? s’enquit l’une d’elle, les yeux pétillants.
— Nous allons leur rendre visite dès maintenant dans leur village, pour celles qui voudront venir. Nous avons discuté avec Mistral et le mieux est d’organiser une fête pour rassembler nos deux peuples, répondit Diarté avec un sourire.
Tout était dit.
***
Les femmes organisèrent la fête et prirent de quoi apporter à manger dans le camp des Firmans. Des instruments de musique furent emballés. De nombreuses femmes prirent le temps de se faire belle pour retrouver leur amant, se lavèrent, se parfumèrent et coiffèrent leurs cheveux. Une femme, qui semblait être la porte-parole de celles qui n’étaient pas ravies de ce changement, alla voir Diarté et lui dit, avec aplomb :
— J’espère que tu sais ce que tu fais. Jamais un tel changement n’a été vu ici. Et si tout ne se passe pas comme prévu ? Et si les hommes veulent plus et empiètent sur notre territoire ?
— Ne t’en fais pas Nimera, le changement se fera en douceur. Nous sommes fortes et vigilantes. Les hommes ne viendront pas d’un coup dans notre village. Il va falloir du temps pour nous habituer, toutes et tous.
Nimera n’était pas de cet avis. Elle avait vécu jusque-là seule, sans un homme pour réchauffer sa couche et elle ne voulait rien de plus. Elle avait passé l’âge d’enfanter et n’était presque jamais allée voir les hommes pour prendre du plaisir. La cérémonie du Tirmawa lui avait laissé un mauvais souvenir. Le sexe des hommes lui avait paru grossier, l’odeur ne lui avait pas plu et elle avait surtout eu un peu mal. Cette fameuse expérience de passage à la vie d’adulte lui avait semblé être une mascarade, un mensonge pour que les femmes puissent tomber enceinte et avoir des enfants. S’il fallait faire cela pour avoir des bébés, alors elle n’était pas intéressée.
Elle s’était tournée vers les femmes. Pendant un temps elle crut être tombée amoureuse mais elle ressentait une sorte de malaise en elle, comme si elle mentait à sa compagne, et surtout à elle-même. Le corps féminin ne lui plaisait pas plus que cela, ne la faisait pas réellement vibrer. Après quelques expériences infructueuses, elle voulut retenter un rapport avec un homme. Ce fut une catastrophe, pire que la première fois. L’homme qu’elle avait choisi, un peu par dépit plus que par envie, bandait mou. Il sentait bien que cette femme n’avait pas envie elle non plus et n’avait pas réussi à la contenter. Elle se sentait laide, triste, inutile, inadaptée au monde dans lequel elle vivait.
Depuis, elle n’avait plus fait l’amour, ni avec des hommes, ni avec des femmes et en souffrait d’une certaine façon. Pas pour le concept des rapports sexuels, plus pour le concept de l’amour et de tout ce qu’il semblait apporter aux femmes qui se mettaient en couple chez les Molwins. Il y avait cependant une petite proportion de femmes qui vivaient ensemble, même si le corps est quand même assez programmé pour s’intéresser à l’autre sexe, ne serait-ce pour des besoins de reproduction. Dans ces couples, Nimera avait remarqué que certaines ne semblaient pas homosexuelles.
Les femmes se mettaient parfois ensemble pour ne pas être seules, pour dormir avec la présence rassurante de quelqu’un à leur côté, pour combler un vide dans leur vie.
Les années avaient passé, les arbres avaient poussé, d’autres s’étaient éteints et Nimera avait vieilli. Elle avait atteint l’âge où elle ne pouvait plus avoir d’enfant, mais cela ne lui manquait pas. Elle avait vu des couples se faire, se défaire. Elle avait vu d’un œil mauvais les jeunes femmes qui sortaient la nuit pour retrouver probablement des hommes, revenir au petit matin avec un sourire aux lèvres. Ce bonheur la blessait. Pourquoi ne pouvait-elle pas être comme tout le monde et y avoir droit ?
La décision de ce matin ne l’avait pas vraiment étonnée. Il y avait tant de violations de leurs règles vis-à-vis des hommes ces derniers temps que cela ne pouvait qu’aboutir à cette journée. Finalement Diarté avait simplement pris la décision qui s’imposait depuis un moment. Qui aurait pu tenir ces femmes et ces hommes pilotés par leurs envies de l’autre ? Elle ne pouvait plus supporter tout cela et décida d’aller se réfugier chez elle le temps que tout cet émoi se calme. Nimera passa devant Liana et Thomla, ce petit couple si mignon qu’il en était agaçant et leur lança un regard sombre et chargé de reproches.
Les deux jeunes gens étaient pour leur part soulagés. Toutes ces questions, cette inquiétude du lendemain n’avaient plus cours. Le bonheur était désormais leur priorité. L’arbre des possibles avait subitement grossi de nombreuses branches, et ils allaient en profiter. Liana regarda son premier amour et dit :
— Diarté est venue me voir hier soir, un peu avant que je te retrouve.
— Ah bon ? Et que t’a-t-elle dit ?
— Elle m’a dit qu’elle avait vu la puissance de nos regards lors du Tirmawa, le langage inconscient de nos corps. Elle me disait que ce n’est pas à chaque relation que les corps de l’homme et la femme se complètent ainsi. Aussi, elle m’a dit d’aller te retrouver, de profiter de l’instant présent. À ce moment-là, je ne savais pas trop si elle voulait me donner une soirée avec toi avant que tu ne sois jugé ou s’il y avait quelque chose de différent.
— Je vois, je ne sais pas depuis combien de temps elle et Mistral sont ensemble, mais ils forment un beau couple je trouve.
— Oui, ils sont beaux tous les deux, répondit Liana.
— Je n’ai pas arrêté de penser à toi, je ne veux pas te laisser. Je désire passer tout le temps dont je dispose avec toi.
— Moi aussi, dit la jeune femme en prenant Thomla dans ses bras.
— Je ne me souviens plus tout à fait d’hier soir, comme si j’avais bu, dit le jeune homme, un peu décontenancé.
— C’était parfait hier soir, je me suis occupé de toi, tu étais épuisé. En fait, je t’ai fait boire un peu de Gingelys pour te redonner un peu de force, lui dit Liana, d’un air un peu coquin.
— Du Gingelys ? Mais je croyais que ça rendait les hommes fous ?
— Non, enfin si, tout dépend de la dose. J’en ai mis un tout petit peu dans ta tisane. Il faudra t’habituer, nous en consommons quotidiennement ici. Cela ralentit le poids des années, fortifie le corps et l’esprit et c’est un puissant stimulant sexuel.
— Je connais les effets, certains hommes en ont déjà pris. Ils avaient dû en voler ou je ne sais pas, mais l’effet était disons… assez dévastateur.
Thomla repensa à Niclos qui en avait pris une fois et qui avait eu un comportement tout à fait inadapté. Il sourit à ce souvenir. Il demanda :
— Et toi, ça ne te fait rien ?
— J’en prends depuis ma naissance, j’y suis assez habituée. Cependant, si je suis fatiguée ou de mauvaise humeur, son absorption m’aide à me sentir mieux. Couplé à de la masturbation, c’est une bonne façon de guérir certains petits maux. En fait, le sexe est intimement lié avec le Gingelys. Je crois que le corps et l’esprit ne peuvent aller bien sans le sexe, qu’il soit accompli seul ou avec un partenaire. Le corps vieillit mieux, résiste mieux aux ravages du temps. Finalement, le sexe permet de se sentir mieux dans son corps et dans sa tête. Enfin… Ce n’est que mon point de vue, même s’il est partagé par de nombreuses Molwins.
— Donc selon toi, le sexe, le plaisir, le Gingelys sont des éléments fondateurs pour être épanoui dans sa vie ?
— Oui, et maintenant j’ajouterai l’amour… termina Liana, avec un petit sourire.
— Je me souviens d’une chose quand même, ajouta Thomla. Tu as une cicatrice dans le dos. C’est quoi ?
Liana porta instinctivement sa main dans son dos pour la toucher. Cette cicatrice était vieille. Parfois elle l’oubliait mais elle lui rappelait qu’elle avait failli mourir quand elle était petite. Elle parla :
— C’est une vieille blessure. J’étais partie m’entraîner à la chasse avec des femmes du village. Après plusieurs heures de pistage, j’avais réussi à coincer un sanglier dans la forêt. Il a pris peur, il était acculé et m’a foncé dessus. Il m’a encorné en me déchirant le dos. C’est un vrai miracle si je suis là aujourd’hui. J’ai dû rester alitée des semaines après cela.
Ils n’avaient pas remarqué que la maman de la jeune femme s’était approchée d’eux pendant qu’ils parlaient. Elle regardait Thomla avec attention et dit :
— Oui, ma Liana revient de très loin et chaque jour je remercie le soleil et la forêt de ne pas me l’avoir prise. Je suis Caelith, sa maman.
Il remarqua tout de suite un air de famille entre Liana et sa mère. Elle était belle comme sa fille et possédait une quiétude dans son apparence, son regard, qui étaient rassurants.
— Je n’y avais encore jamais vraiment pensé mais je crois que le fait d’avoir vécu loin des hommes a créé un manque en moi. J’espère que la vie sera plus simple désormais, moins frustrante, ajouta-t-elle.
— Tu viens avec nous Maman faire la fête au village des hommes ? s’enquit sa fille.
— Oui bien sûr, je n’ai pas envie de rater cela. Ce n’est pas tous les jours qu’on rapproche deux peuples !
Quand toutes les femmes qui voulaient rejoindre les hommes furent prêtes, Diarté remarqua avec plaisir que la grande majorité des Molwins était là. Le changement s’annonçait plus rapide que prévu. Hormis le petit groupe qui s’était formé autour de Nimera, toutes les femmes ici semblaient heureuses. Elles avaient pris avec elles quelques vivres et leurs instruments pour les musiciennes. Elles étaient belles. Les hommes seraient impressionnés ! Une femme avait un pot en terre cuite avec elle qui contenait du Gingelys. Diarté l’arrêta :
— Non, pas d’épice, c’est bien trop tôt, les hommes ne sont pas accoutumés à son effet. Je ne veux pas tout gâcher.
***
Il fut demandé que Liana et Thomla prennent la tête du convoi, Diarté était juste derrière eux. Mistral était parti en avance pour prévenir les hommes et préparer un peu leur village. Il ne voulait pas qu’ils puissent croire à une déclaration de guerre en voyant toutes ces femmes arriver subitement. Niclos avait accueilli la nouvelle avec une grande exaltation. Il lança un coup de coude à Sirclam et dit :
— Ah bah c’est pas trop tôt ! Peut-être que je vais arriver à tirer un coup un de ces jours !
— Pff, t’es vraiment lourd avec ça ! répondit son ami. La nana qui voudra de toi devra être rudement compréhensive…
Quand les hommes virent les femmes arriver, c’était comme un rêve qui prenait enfin vie. Ils ne pensaient pas qu’il y en avait autant. Elles devaient être deux fois plus nombreuses qu’eux. C’était plutôt une bonne nouvelle de leur point de vue. Mais pour les femmes, ce serait plus compliqué. Il fallait tout réinventer, tout créer. Leurs deux communautés allaient se mélanger officiellement, enfin ! Les règles allaient devoir être revues. Comment les couples allaient-ils se construire ? Y aurait-il seulement une notion de couple ? Est-ce que les femmes et les hommes se mettraient à vivre sous le même toit ? Les notions de fidélité, d’appartenance auraient-elles cours ?
Tout le monde plongeait dans l’inconnu et Diarté, alors qu’elle marchait, se rendait compte du travail qu’il restait à accomplir. Elle avait eu le temps de penser pendant qu’elle suivait Liana et Thomla. Leur marche faisait presque figure d’exode. Toutes ces femmes qui marchaient, certaines ayant mis leurs plus beaux atours, fardées. D’autres n’avaient pas voulu se travestir, en maquillant leur apparence. Elles étaient restées naturelles, assumées et fières. Une incroyable énergie irradiait des Molwins.
La plupart étaient chargées de vivres pour la fête. Pour des raisons évidentes de sécurité une troupe de guerrières était restée au village pour le protéger. Certaines étaient déçues de ne pas venir mais leur tour viendrait bien assez tôt.
***
Les hommes avaient vécu des générations dans la crainte des femmes et dans la soumission la plus totale. Leur arrivée en masse, malgré les paroles rassurantes de Mistral, en effrayait plus d’un. Le chef du village des Firmans attendait à l’entrée. Il s’était lui aussi vêtu pour la fête et avait revêtu ses plus beaux vêtements. Diarté pinça la lèvre quand elle le vit. Qu’il était séduisant ! Elle arriva à sa hauteur et le prit dans ses bras en lui déposant un baiser sur la bouche. Celui-ci rougit quelque peu, intimidé de cette démonstration devant ses hommes. Il ne savait même pas pourquoi d’ailleurs. Il était fier d’avoir cette magnifique femme, si charismatique, forte et décomplexée qui lui témoignait sa tendresse. Il renchérit alors, prit d’un élan nouveau et l’embrassa avec fougue, en glissant sa langue dans sa bouche. Les hommes rirent et applaudirent.
Tout à leurs câlins, Diarté et Mistral ne virent pas les nombreuses femmes qui coururent vers les hommes dont elles étaient amoureuses. Ce fut parfois la surprise pour leurs amis, tant côté femmes que chez les hommes. Toutes avaient vécu dans la crainte d’être découvertes et n’en avaient pas forcément parlé à leurs proches. Si quelqu’un d’extérieur était passé à côté du village, il aurait probablement eu du mal à comprendre ce qui se passait.
Les hommes invitèrent ensuite les femmes dans leur village et notamment au centre où ils avaient tant bien que mal préparé leur visite, vu le peu de temps qu’ils avaient eu avant leur arrivée. Ils avaient mis des guirlandes de fleurs sur des poteaux, allumé un grand feu et avaient préparé de la viande grillée. Des tonneaux de Colrui, leur bière dont ils étaient si fiers étaient en perce, prêts à étancher les soifs et délier les langues. Les hommes et les femmes qui n’avaient pas de relation secrète se regardaient mais n’osaient pas s’approcher. Ils s’étudiaient cependant avec beaucoup d’attention, se souriaient parfois mais discutaient entre eux, en petits groupes. Les plus naturels étaient finalement les enfants de chaque clan qui s’étaient presque instantanément mélangés et couraient, riaient, hurlaient dans tous les sens.
Thomla avisa ses amis et dit à Liana :
— Viens, je vais te présenter à mes amis !
Ils se mélangèrent aux hommes massés et ils s’arrêtèrent devant Niclos et Sirclam, ravis de revoir leur ami.
— Mes amis, je vous présente Liana, ma… compagne ? c’est ce qu’on pourrait dire ?
— Oui, compagne ça sonne juste à mes oreilles, répondit la jeune femme avec un petit sourire.
— On pensait que tu ne reviendrais jamais, vile canaille ! lui lança Niclos avant de prendre son ami dans les bras.
Niclos était réellement ému de retrouver son meilleur ami et de vivre cette journée. Quand il lâcha Thomla, il avait les yeux embués de larmes.
— Je… Je suis désolé, admit-il, je ne vais quand même pas pleurer !
— Et alors ? demanda Liana. Est-ce que pleurer fait de toi quelqu’un de faible ? Je crois que ça montre surtout que tu es sensible et que tu aimes ton ami. C’est beau, au contraire.
— C’est bien vrai, je crois que je t’aime déjà moi aussi, répondit Sirclam, qui assistait aux retrouvailles avec un sourire bienveillant.
— Eh ! pas touche à Liana, répondit vertement Thomla, avec un demi-sourire.
— Et si j’avais envie de me rapprocher de Sirclam, tu dirais quoi ? dit la jeune femme en fixant avec attention son compagnon.
— C’est que… Je… Enfin…
Thomla devint rouge, il ne trouvait plus ses mots. Ce que disait Liana était vrai. Quel droit pouvait-il avoir sur elle ? Elle ne lui appartenait pas, elle était libre de faire ce qu’elle voulait. Ce n’était pas un chien auquel on pouvait mettre une laisse. Quand bien même, l’imaginer avec un autre homme qui la prendrait dans ses bras, qui l’embrasserait, qui lui ferait l’amour provoquait en lui un pincement au cœur. Est-ce que c’était cela la jalousie ? Il n’eut pas le temps de pousser plus loin sa réflexion car sa compagne dit soudain :
— Arrête, je te fais marcher !
— Ouf !
— Enfin, pour l’instant…
Thomla était désemparé. Tout le monde se mit à rire et cela détendit instantanément l’atmosphère. Sirclam avait les pieds sur terre et demanda :
— Où est ton amie qui était l’autre jour avec toi lors de la cérémonie ? J’aimerais bien la revoir…
— Oui, c’est sûr que tu veux la revoir, lui parler peut-être aussi ? dit Niclos, railleur. La dernière fois je ne me souviens pas que vous avez échangé la moindre parole, ah ah ah !
Sirclam lui balança une bourrade dans l’estomac, ce qui fit taire son ami qui lui répondit d’un faux coup de pied, le sourire aux lèvres.
— Mirthe, elle s’appelle Mirthe, précisa Liana. Elle ne doit pas être loin.
Elle scruta la foule et la vit, un peu seule dans un groupe de femmes. Elle lui fit signe de se joindre à eux et son visage s’illumina. Elle accourut auprès d’eux. Sirclam avait les yeux qui brillaient et se présenta :
— Mirthe, bienvenue ici, je suis Sirclam, je pense que tu te souviens de moi ?
— De toi, je ne sais pas, mais de ton corps oui c’est sûr, répondit Mirthe, avec une expression mutine sur le visage.
Elle posa sa main sur son bras.
— Oui, je me souviens très bien de toi…
Niclos se sentit gêné et s’écarta du groupe nouvellement formé :
— Bon, heu, c’est pas tout mais on a de la bière. Je vous en ramène quelques brocs ?
Il n’attendit même pas la réponse pour décamper en direction des tonneaux.
Diarté et Mistral étaient assis ensemble, sur un tronc d’arbre qui faisait office de banc. Ils étaient seuls et observaient les hommes et les femmes, savourant un verre ainsi que la soirée.
— Ce changement était si inattendu, commença-t-il.
— Oui je sais, j’aurais dû prendre mon temps et ne pas t’embarquer là-dedans sans rien te dire.
— Tu m’avais dit qu’il allait se passer quelque chose aujourd’hui, mais je n’imaginais pas cela !
— Tu penses que c’était la bonne solution ? s’enquit Diarté, désormais en proie à un doute.
— La bonne solution, je ne sais pas, on n’est jamais sûr de rien. Mais il fallait faire quelque chose. Nos communautés ne pouvaient plus vivre ainsi. Je fermais les yeux sur certains comportements de mes hommes aussi. Je me doutais qu’ils allaient à des rendez-vous clandestins, la nuit, dans la forêt, mais qui aurais-je été pour les juger ?
— Tu sais, il y avait de bonnes raisons pour que nos ancêtres coupent en deux notre communauté.
Diarté expliqua alors en détails tout ce qu’elle savait et tout ce qu’elle avait déjà dit à Caelith, la maman de Liana, la veille. Mistral écoutait avec attention, n’intervint presque pas, hormis pour demander des précisions. Il fronça les sourcils quand il apprit le comportement des hommes vis-à-vis des femmes, la répartition inégale des tâches ménagères et des loisirs, de l’éducation des enfants et de la charge mentale du couple. Quand elle eut terminé, il observa un moment de silence avant de parler :
— Tu penses que nous referons la même chose ? Que notre comportement deviendra celui que tu as décrit ?
— Je ne sais pas, nous avons tous tant changé depuis la séparation. Mais il faut peut-être s’en prémunir et imposer des règles de vie commune dès maintenant. Aucun homme n’a élevé d’enfants depuis une éternité.
— Tu rigoles ! On élève tous les garçons que vous nous redonnez, parce que justement ce sont des garçons.
— Oui, mais ils ont déjà plus de un an quand nous vous les confions. Vous n’avez pas à gérer les tout débuts de leur vie. Il faudra équilibrer les tâches, c’est épuisant pour les femmes.
— Oui, je pense qu’on pourra trouver des solutions. Et le Tirmawa ? Il n’existera plus, ajouta Mistral.
— Oui en effet, c’est tout à fait obsolète désormais. Les jeunes filles et les jeunes garçons ressentiront les élans de leur corps et iront chercher ce qu’ils voudront, quand ils en auront envie. Je pense qu’il va falloir les éduquer en amont, que leurs expériences soient bénéfiques et respectueuses de l’autre.
— Tu fais bien d’en parler. Je sais que jusque-là nous vous servions sans rechigner, sans montrer nos désirs et envies. Mais tu as remarqué que moi aussi en tant qu’homme j’ai des envies. D’avoir pu les partager avec toi m’a fait un bien fou.
Diarté se rapprocha de l’homme et se blottit contre lui.
— Je sais, et j’aime beaucoup prendre mon plaisir en te donnant le tien. Cette notion d’échange et de partage dans le sexe est si importante. Je ne pourrai pas revenir en arrière.
— Ce que je veux dire, c’est qu’il faut apprendre à notre peuple à donner et à recevoir du plaisir. Il faut vouloir pour donner. Personne ne peut donner à l’autre s’il n’en a pas vraiment envie.
— Tu veux parler de consentement ? Diarté n’était pas sûre de comprendre où voulait en venir son amant.
— Oui. Je l’ai bien vu sur mes hommes après des rapports avec tes femmes. S’ils n’étaient pas tout à fait consentants au départ, alors l’expérience leur a déplu. Tant, que certains ne voulaient pas réessayer une nouvelle fois, dans la crainte d’être malmenés, utilisés.
— Pourtant, tu aimes quand je me sers de toi, pour mon plaisir… dit Diarté d’un ton coquin.
— Oui, mais justement, c’est parce que je choisis d’être ton objet, j’ai envie d’être à ta merci. Je ne subis rien, tu vois ?
— Bien sûr que je comprends…
— Je pense que si les couples se créent par attirance mutuelle, cela ira. Mais tu as raison, il va falloir enseigner des règles à notre peuple pour éviter tout débordement. Le respect et l’écoute, la communication. Ça sera déjà énorme, termina Mistral.
***
Des musiciens des deux sexes s’étaient rassemblés. Ils n’avaient jamais joué ensemble et pourtant, ils étaient en train de trouver le moyen de se comprendre par le biais des notes. La nuit était en train d’arriver et le grand feu projetait des ombres sur le sol. Quelques personnes commençaient à danser au son de la musique, qui était envoûtante, sensuelle. Des couples commencèrent à délaisser leur morceau de banc ou se levèrent du sol et vinrent danser ensemble. La danse invitait les amoureux à se coller l’un à l’autre et à onduler dans de lents mouvements de leur corps.
Bientôt, ils furent nombreux, comme si les sons les appelaient. Diarté regardait cela d’un œil intéressé. Elle voulait elle aussi se déhancher au rythme des mélodies mais elle était si bien contre son homme qu’elle ne voulait pas casser cet instant. Mistral, pour sa part, regardait tout cela mais ne semblait pas sensible à la musique. Sa compagne, qui commençait à avoir envie de lui, se pressa un peu plus contre son corps. Il sentait sa chaleur contre lui, c’était rassurant. Elle prit sa main et la glissa entre ses cuisses. Visiblement, elle commençait à être très excitée.
— Peut-être devrions-nous aller chez moi ? proposa-t-il, avec un grand sourire.
— Oui, ça serait bien… répondit Diarté dans un soupir.
Les deux chefs se levèrent et quittèrent la fête discrètement. Personne ne remarqua leur départ, tant les hommes et les femmes étaient occupés par la soirée, les uns dansant, les autres mangeant, buvant et discutant. Il n’y avait plus vraiment de groupes isolés d’un même sexe. Tout le monde s’était mélangé. Le fait de partager du temps ainsi avait a priori manqué à tout le monde, sans que personne ne s’en soit jamais vraiment rendu compte. Assez peu de Molwins eurent envie de rentrer chez elles cette nuit-là…
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