Regarde et demeure en silence
Mais ceci, loin d’être tragique, constitue l’espace même de notre liberté. Nous pouvons aller à notre guise où bon nous semble sans que rien ne soit dérangé de l’ordonnancement du monde. En quelque manière, au contact de toute cette diaphanéité, nous nous dépouillons d’une inutile matière, nous laissons des oripeaux derrière nous, nous nous allégeons à la façon d’un cristal qui ne vivrait qu’au rythme de son diapason. Et nous sommes si proches de la consistance d’une idée que nous pourrions, sans dommage, habiter la pensée d’un oiseau de haut vol ou bien cabrioler sur le museau taquin d’un dauphin. Ou bien encore connaître cette amante tissée de rien qui glisse continûment dans l’eau souple de nos songes. Là est le lieu d’un imaginaire sans limite. Du reste, ne serait-ce son rôle éminent que de nous soustraire aux lois de la gravitation, nous autorisant alors à voguer en une altitude inconnue qui nous affranchirait de toute aliénation ?
Alors, qu’y aurait-il à dire que cette image ne dirait pas ? Toujours il est difficile de greffer un langage sur une photographie délivrant l’essentiel de ce qui est à percevoir. Parler est au risque d’un redoublement. Certes la parole n’est pas de même nature que l’image. La parole se déroule dans le temps, suppose un avant et un après, un passé et un avenir. Dans l’image tout se donne d’emblée dans la soudaineté, la simultanéité. Tous les événements surgissent en même temps et saturent la pensée sans, qu’en aucune manière, il soit possible d’échapper à cette focalisation des injonctions. C’est ceci qui explique le tropisme fascinatoire de la forme iconique. C’est le rapt de notre conscience qui s’accomplit comme si, venant des profondeurs de l’image même nous percevions un étonnant : « Regarde et demeure en silence ». Oui, car alors toute énonciation vient troubler l’onde de la vision et introduit plus de connotations que de dénotations. En somme, ceci reviendrait à dire que l’objectivité de ce qui parait, atteinte en son for intérieur, se modifierait selon la fantaisie d’un subjectivisme faisant la part belle au Voyeur, nullement au Photographe, dont le message se trouverait altéré par cette immixtion dans le foyer même d’où part la signification.
Eh bien, vois-tu, cette courte réflexion théorique n’altérera nullement la photographie en son support puisqu’elle est « fixée » à jamais. Ce sont seulement nos états d’âme qui, tout autour d’elle, feront leurs révolutions coperniciennes. Oui, car tout regard est toujours subversion de ce qui vient à lui. Réalité : tout est toujours à interpréter qui nous rencontre. Aussi bien cette brume légère en état de constante apesanteur, aussi bien cette touffe de végétaux aquatiques, faisant son onde de beauté à l’angle de l’image. Tout est à porter au foyer de notre être. C’est bien lui qui vise, détermine, organise, conceptualise, n’est-ce pas ? Alors laissons-le voguer à sa guise. Se mettrait-on en opposition qu’il n’en ferait qu’à sa tête !
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Comment (1)
Jackie H 21 hours ago
"Regarde et demeure en silence"...
D'aucuns se contenteront de dire que c'est plus élégant, plus poli, plus littéraire que "Regarde et tais-toi"...
Mais moi, j'y entends plutôt un "Regarde et médite... médite là-dessus..."
Image et son invitent à la réflexion et à la méditation...
Jean-Paul Vialard 10 hours ago
Oui, nous avons vraiment besoin de réfléchir et de méditer en ce siècle si obstinément matérialiste. Merci. JP.