partout le ciel est noir
[Prologue – D’une recherche fiévreuse du Soi en l’Autre ; de l’Autre en Soi.
Parfois convient-il de se retourner, de regarder par-dessus son épaule, de viser ce qui, dans l’ombre du passé, vient jusqu’au présent, pour lui donner forme, pour le conduire tout au bout de son être, là où nul autre ajout ne pourrait en confirmer la singulière essence. Ceux, Celles qui sont familiers de ma prose (qu’ils en soient ici remerciés) n’auront manqué d’apercevoir, dans le rythme des phrases, surgissant telles de souterraines eaux, des motifs toujours renouvelés qui s’y impriment à la façon d’un refrain lancinant, d’une complainte venue de loin, en partance pour l’illisible destin qui se nomme « existence » et toujours nous interpelle au simple fait que c’est nous, et seulement nous, qui en tissons les fils de chaîne et de trame au terme desquels la toile sera celle de notre propre Destin et nulle autre, lui ressemblât-elle, comme reflétée en quelque miroir.
Mais si nous sommes les maîtres d’œuvre de cet ouvrage, loin s’en faut qu’une activité solitaire n’en détermine la forme. La solitude, le Solitaire ne prennent vraiment sens qu’à avoir, en retour, quelque écho venu d’ailleurs, quelque regard plongé dans l’ombre, quelque poitrine qui bat à l’unisson. Les mots que j’écris, au fil des jours, sont en attente d’être fécondés par d’autres consciences attentives. Ainsi se donnera un levain qui fera gonfler la pâte du langage jusqu’à son point d’incandescence, si ceci est cependant possible.
Écrivant, je ne suis qu’attente
Lisant, vous n’êtes qu’attente
Ainsi confluons-nous en une même eau dont nous souhaitons qu’elle comble quelque vide constitutif de nos êtres respectifs.
Écrire : ma part d’incomplétude
Lire : votre part d’incomplétude
Et, ici, je pense au beau titre du livre de Christian Bobin, « La part manquante ». Cet Écrivain voulait la combler avec le nom de Dieu et, peut-être sa Présence. Nous aurons de plus modestes ambitions, espérant, de notre Lecture/Écriture, obtenir quelque douceur qui nous dise le lieu de nos Êtres au sein d’un Monde en proie à ses démons et, certes, ils sont nombreux, que beaucoup, par ailleurs, prennent pour leur Ange Gardien. Mais ceci n’est qu’une remarque adventice, l’essentiel est sans doute ailleurs, simplement peut-être en redonnant au merveilleux Langage une place qu’il a, depuis longtemps, perdue. Alors nous nous questionnons : quelle est « la part manquante » du Langage ? Et aussitôt le lien est immédiat qui ne se peut formuler qu’ainsi : c’est L’Homme qui est « la part manquante » du Langage puisque ce dernier, le Langage, est son Essence, le visage par lequel, nous autres Humains, parvenons à qui-nous-sommes d’une manière ultime. Bien plutôt que d’argumenter longuement, pensons à ceci : qu’en serait-il du sens de la vie si le Langage n’y imprimait nullement la nécessité de ses Mots ? La question, ici, vaut réponse. Chaque mot lu, écrit, proféré est un substantiel ajout à notre babélienne architecture. En réalité nous ne sommes qu’assemblage de mots. Certes, l’affirmation n’est ni récente, ni originale. Mais, parfois, une once de vérité habite-t-elle la modestie du lieu commun. Toujours un jeu subtil, un constant phénomène de renvois, de reflets, s’instaure au sein même de la Triade Mots/Choses/Monde. Nous en sommes les Acteurs et les Spectateurs.
Je reviens donc à ce que je n’ai jamais quitté, à savoir ma tâche d’écriture. Et, immédiatement, je ne peux qu’évoquer les lignes de force, les aimantations, les confluences qui dessinent l’espace de mes méditations. Comme un jeu de piste, un chemin sinueux dont, cependant, émergeant des multiples « lignes flexueuses », des linéaments se dessinent que se peuvent résumer sous la forme d’une véritable litanie lexicale :
Le Fugitif – L’Empreinte – La Trace
Le Silence- L’Origine – Le Soi
La Solitude – la Blancheur – L’Indécision
Les Hiéroglyphes Mallarméens
Le Saisir comme Dessaisissement
L’Attente comme Attente
L’Art – L’Amour – L’Absolu
Le Don – L’essence – Le Désert
L’Aube – Le Crépuscule – Le Clair-Obscur
L’à peine venue du Jour
Le Corps Halluciné
Le Guetteur – Le Double – Le Jumeau
L’Ombre – La Lumière – La Pénombre
La division – La Césure – La Faille – L’abîme
L’Être des choses qui viennent à nous
Le Souvenir – La réminiscence
La Nostalgie du Lieu d’Avant-la-Naissance
Le Langage – La Parole – La voix
Le Simple – Le Rassemblé – L’Unité
Et, comme un Point d’Orgue :
L’ABSENTE (« de tous bouquets »)
Cette Idée, cette Illusion, cette Chimère
Qui tiennent lieu du Réel et, parfois,
L’embellissent et le donnent à la manière
D’une Essence,
d’une Beauté
Dont nous ne pourrions faire
L’économie qu’à nous absenter
De Nous et n’être plus
Que ce Rien, ce Vide, Ce Néant,
c’est sur eux que prend fond
mon écriture, tout comme
Chacun, Chacune
Se porte au jour
S’en extrayant
Au moins
provisoirement
Et, maintenant, que reste-t-il à dire après avoir tutoyé cCux que beaucoup considèreront tels de sombres abysses ? Rien que ceci : comment saisir le Réel en sa plus exacte mesure ? Cette entreprise a l’air d’une gageure tant les pièces du puzzle sont multiples. Ce qui m’occupe constamment et nervure l’ensemble de mes textes, aller au plus près d’une Vérité, autrement dit forer, si ceci est possible, jusqu’au socle premier, là où un feu couve encore, là où une « chair du milieu » (Certains, Certaines reconnaîtront) se déploie et se donne comme la provende originaire selon laquelle poser à l’horizon de notre regard cette étincelle unique de l’Instant, germe d’une Beauté à venir dont il est urgent de saisir le rare, l’inimitable, l’unique.
Ceux, Celles qui, au travers de mon écriture, auraient reconnu l’ombre portée de la perte orphique de l’Aimée, seront au cœur même de la cible. Cependant il faut préciser que, sous le terme de « L’Aimée », s’il s’agit bien, certes, d’essayer de retrouver Eurydice, mais aussi, au travers de qui elle est, la Figure de la Beauté, cette Beauté qui transfigure les œuvres d’Art, donne aux Choses leur visage le plus aimable, confère au Monde la « Multiple Splendeur » selon le titre d’une oeuvre du Poète Émile Verhaeren. Ma « complainte », sinon ma « plainte », dans le respect et le retirement admiratif, laisseront la place à cet extrait tiré du fascicule « Le Verbe », car comment pourrait-on mieux dire,
« Mon esprit triste, et las des textes et des gloses,
Souvent s’en va vers ceux qui, dans leur prime ardeur,
Avec des cris d’amour et des mots de ferveur,
Un jour, les tout premiers, ont dénommé les choses. »
Oui, « dénommer les choses » c’est inviter à les faire paraître. Les faire paraître avec simplicité et pudeur, voici ce qui trace la ligne qui délimite, sur la crête de la prodigieuse Montagne, l’Adret ensoleillé ; l’Ubac d’ombre.
Comme si la Vérité,
une fois regardait
l’éblouissement
de la Lumière,
une fois se perdait
dans la Nuit Ombreuse.
Lumière des Mots,
Ombres de leurs intervalles.
Comment ne pas vivre
dans le rayon de Lumière ?
Comment ne pas saisir
ce qui, précisément, nous sauve
du Silence,
du Rien,
du Néant ?
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