ce dédoublement de soi
Mais comment pourrons-nous jamais être libres alors que, dans notre sommeil, rougeoie la braise de vos lèvres, se dessine le parfait arc de Cupidon disant la félicité dont nous devons être saisis à seulement vous côtoyer ? Comment, alors que le ruissellement de vos cheveux est une fontaine à laquelle se ressourcer et poursuivre, vers l’aval, la fuite longue de son destin ? Que la porcelaine du visage est si douce, si harmonieusement colorée qu’elle installe dans un genre de crépuscule comme au bord des lagunes inondées de clarté ? Que le cou est l’invite estompée à se saisir d’un bien mystérieux territoire ? Que le talc qui inonde votre gorge est tellement semblable au duvet du cygne, à sa fuite à peine esquissée sur le miroir des eaux ? Comment ? Y aurait-il perdition de soi à chercher davantage ? Ne serait-il pas préférable d’en demeurer à cette ineffable vibration sur l’arc de la pupille, à ce dédoublement de soi ? Une partie dans la conque de peau, une autre hors de sa conscience, dans l’orbe d’un domaine invisible, peuplé des efflorescences du songe ? N’est-ce pas un excès d’orgueil, la poursuite d’une quête impossible que de vouloir rapatrier dans son aire intime cela qui, jamais, ne s’y trouvera puisque la matière onirique est aussi insaisissable que le vol du moucheron dans le vent tissé de nullité ? La tentation est si grande ! La friandise est là, à portée de la main, il suffirait de tendre les brindilles désirantes de ses doigts, de déplier leur pulpe jusqu’à toucher et poisser ses propres signes avant-coureurs, ses sentinelles avancées de ceci qui est une insoutenable tentation. Mais il y a la vitre du réel. Mais il y a la vigie de la morale, l’aiguillon de la conscience et, soudain, alors que l’irréparable, l’impensable se promettaient d’être, voilà que l’on rétrocède vers son état antérieur, que l’on replie sa curiosité naturelle comme la langue du caméléon dans l’antre de sa bouche. S’ensuit alors une mutité doublée de sidération. On n’est plus très sûr de coïncider avec sa propre image, de porter en soi une unité. On est dispersés, ailleurs, exclus du temps, absents de l’espace.
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