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Omnivores, végans : et si l’ennemi était ailleurs ?

Omnivores, végans : et si l’ennemi était ailleurs ?

Published Jan 5, 2026 Updated Jan 5, 2026 Society
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Omnivores, végans : et si l’ennemi était ailleurs ?

La dermatose nodulaire contagieuse ravage les troupeaux français. Les autorités abattent. Les éleveurs pleurent. Les végans s’indignent — ou s’en détachent, pour certains : “ces animaux seraient morts de toute façon”. Et le pays entier rejoue la même pièce :


  1. la guerre des sensibilités, la guerre des morales,
  2. la guerre des postures.


Toujours les mêmes camps. Toujours les mêmes cris. Toujours la même impasse.


Mais si cette crise n’était pas seulement sanitaire ou agricole ? Et si elle révélait, à sa manière brutale, une fracture bien plus profonde : celle qui sépare désormais l’humain du vivant.



I. Le virus : révélateur du système

La DNC frappe les bovins, mais elle parle de nous. Elle met en lumière un monde fondé sur la promiscuité, les transports massifs, les échanges sans limites entre continents. Un monde où les frontières sont devenues poreuses — pas seulement pour les virus, mais pour les conséquences de nos choix collectifs.


On croyait protéger nos troupeaux. On a construit des prisons biologiques. On croyait nourrir le monde. On a surtout nourri un monstre : un système industriel qui dévore tout — les animaux, les sols, les paysans, et parfois même leurs rêves.


La maladie ne fait que révéler l’état du corps collectif. Et ce corps est épuisé.


II. Aimer… mais dans quel cadre ?

Oui, certains éleveurs aiment sincèrement leurs animaux. Ils les soignent, leur parlent, les connaissent par leur prénom. Cet amour existe — il est réel, palpable, ancien.


Et pourtant, ils les envoient à l’abattoir. Non par plaisir, ni par cruauté, mais parce qu’ils n’ont pas le choix.


Les végans dénoncent cette contradiction. Les éleveurs parlent de nécessité. Mais la vérité est plus cruelle :


  1. ce n’est pas l’amour qui est contradictoire,
  2. c’est le système qui l’est.


Dans les faits, tous sont pris dans la même nasse : la même logique économique, la même idéologie productiviste, la même dépendance à un modèle qui transforme le vivant en marchandise.


L’amour ne suffit plus lorsqu’il doit survivre dans un cadre qui broie tout. C’est un attachement entravé, un lien sous perfusion, maintenu en vie malgré — et non grâce à — l’organisation du monde.


III. Le faux duel : morale contre réalité

“Si tu manges de la viande, tu cautionnes la violence.” “Si tu refuses la viande, tu renies la terre.” Deux vérités partielles. Deux prisons mentales.


Les végans parlent de cohérence morale. Les omnivores parlent de culture, de territoire, de transmission. Chacun défend sa vision du monde, persuadé que l’autre incarne la menace.


Mais ce duel est un trompe‑l’œil. Un face‑à‑face qui arrange le système plus qu’il ne le dérange.


Car pendant que les uns accusent les autres d’hypocrisie, le modèle industriel, lui, continue de tourner. Il prospère sur cette division, sur cette guerre de symboles, sur cette obsession de la pureté morale.


Le problème n’est pas l’individu. Le problème, c’est le cadre. Un cadre qui rend impossible la cohérence totale, et qui transforme chaque choix en dilemme insoluble.


Le duel végans/omnivores n’est pas un débat. C’est une diversion.


IV. Révélateurs : une société qui préfère la division à la nuance

IV.1 — Le loup, révélateur malgré lui


Puis surgit un loup sur nos écrans. Un loup en 3D, qui cuisine des légumes dans une publicité. Un clin d’œil, une mascotte, rien de plus.


Et pourtant, le pays s’enflamme. Accusations de propagande végane. Plainte d’une ONG. Indignation en chaîne.


Le loup n’a rien demandé. Il ne porte aucun message politique. Mais il devient, malgré lui, le miroir d’une société qui ne sait plus regarder le vivant sans y projeter ses peurs, ses colères, ses identités.


Un simple spot publicitaire suffit à déclencher une guerre culturelle. C’est dire à quel point la division est devenue réflexe. À quel point nous préférons nous battre pour des symboles plutôt que pour des réalités.


Le loup n’est pas le problème. Il révèle seulement notre incapacité à penser ensemble.


IV.2 — Brigitte Bardot : le procès qui efface la cause

Ajoutons à cela le décès de Brigitte Bardot. Et aussitôt, ce ne sont ni son œuvre, ni ses combats, ni les décennies passées à défendre les animaux qui remontent à la surface. Non : ce que l’on retient, ce sont ses prises de position, ses contradictions, ses excès, et parfois même son régime alimentaire — autant de fragments de vie privée transformés en pièces à conviction.


À peine morte, elle devient un champ de bataille. On ne parle plus du vivant qu’elle a tenté de protéger, mais de sa “cohérence”, de sa “pureté”, de ce qu’elle aurait dû être. On juge la femme, on oublie la cause.


C’est le signe d’une époque qui préfère disséquer les individus plutôt que d’affronter les systèmes. Une époque où l’on exige des icônes qu’elles soient parfaites, alors que personne ne l’est. Une époque où la division l’emporte sur la nuance, et la polémique sur la mémoire.


Bardot n’est pas un problème. Elle révèle seulement notre incapacité à honorer un combat sans transformer la personne en cible.


V. Les pièces d’un puzzle que l’on refuse de voir

À côté de la DNC, d’autres signaux s’accumulent. Des événements qui, pris séparément, paraissent sans lien, mais qui, mis ensemble, dessinent une image très claire.


Il y a Biguine, la vache martiniquaise star du Salon de l’agriculture 2026. Photogénique, docile, parfaite pour les caméras. Et pourtant, elle ressemble étrangement à la vache brésilienne des accords du Mercosur — ceux qui permettraient à l’Allemagne de vendre davantage de voitures en échange de viande sud‑américaine à bas coût.


D’un côté, on exhibe Biguine comme symbole du terroir. De l’autre, on négocie l’importation massive de son double industriel. Le vivant mis en vitrine ici, sacrifié là-bas.


Puis il y a la grippe aviaire, qui revient toujours “par hasard” au moment où les importations doivent être justifiées. Des milliers de volailles abattues “par précaution”, elles aussi. Et, comme par magie, des cargaisons de poulets ukrainiens qui débarquent au même moment, prenant davantage de place dans nos rayons. Le récit sanitaire masque le récit économique. La crise devient outil. Le virus devient argument.


Et pendant que ces signaux s’additionnent, les négociations internationales avancent, les filières locales s’effritent, les éleveurs s’épuisent, et le vivant devient une variable d’ajustement dans des accords qui ne disent jamais leur nom.


Ce ne sont pas des coïncidences. Ce sont des pièces d’un puzzle. Un puzzle qui pointe clairement du doigt là où il faudrait regarder : la fragilité de nos souverainetés, la dépendance industrielle, la mise en scène du vivant pour masquer sa disparition réelle, et la division comme écran de fumée.


Mais nous nous en détournons. Nous préférons débattre de symboles, nous accrocher à des polémiques, plutôt que de regarder ce que ces signaux, mis ensemble, essaient désespérément de nous dire.


Le puzzle est là. Il suffit de le regarder.



VI. L’ennemi invisible — version plus incisive

L’ennemi, ce n’est ni l’éleveur ni le végane. Ce n’est ni le carniste ni l’activiste. Ce n’est ni l’omnivore ni le prédateur.


L’ennemi, c’est la désacralisation du vivant. Un monde où plus rien n’a de valeur intrinsèque, seulement un prix au kilo, une marge, un rendement. Un monde où l’animal devient « matière première », où la mort se fait à la chaîne, aseptisée, niée, où l’humain s’autorise à détourner les yeux.


C’est cela que la DNC révèle, brutalement : un système qui s’effondre sur lui-même, non parce qu’il est attaqué, mais parce qu’il a rompu le lien avec la nature qu’il prétendait maîtriser — un effondrement dont certains, toujours les mêmes, profitent pour s’enrichir encore davantage.


VII. Mon regard en tant qu’animiste

Je pense que pour comprendre ce que révèle vraiment la DNC, il faut remonter avant les crises, avant les accords commerciaux, avant les polémiques qui saturent nos écrans. Il faut revenir à ce que nous avons oublié.


Les sagesses anciennes — animistes, païennes, paysannes — rappellent une évidence simple : nous ne sommes pas au-dessus du vivant, nous sommes dans le vivant.


Tuer n’est pas un crime en soi. Oublier ce que cela implique en est un.


Avons-nous encore le droit moral de manger ce que nous ne sommes plus capables de regarder mourir ? Ce n’est pas un jugement. C’est un miroir.


Car pendant que nous perdions ce lien, un autre récit s’est imposé : celui du progrès, de la modernité, de l’efficacité. Un récit qui a déplacé le vivant hors de notre regard et mis à sa place les logiques de marché.


Les petits éleveurs en sont les premiers témoins : héritiers de pratiques ancestrales, mais soumis à des règles dictées par les marchés — toujours les mêmes, toujours écrites loin des fermes, jamais pour eux.


Quand le sacré disparaît, la violence s’installe

Dans les rites anciens, on remerciait l’animal. On reconnaissait la vie donnée. La mort n’était pas niée : elle était traversée.


Aujourd’hui, elle est cachée derrière des murs, des procédures, des barquettes sous plastique.


Conséquence double :


  1. les animaux deviennent invisibles
  2. les humains se coupent d’eux-mêmes


La DNC, comme le retour du loup dans les débats, agit comme un rappel brutal : quand le lien est rompu, la violence revient par d’autres chemins.


L’illusion d’un monde sans animaux

Il faut oser le dire, sans hypocrisie. Dans le monde tel qu’il est — pas dans une utopie — cesser totalement de consommer l’animal ne le libérerait pas. Cela le condamnerait à disparaître. Pas individuellement, mais collectivement.


Dans une société régie par l’utilité économique, ce qui ne sert plus… n’existe plus.


Plus de races rustiques. Plus de vaches dans les prés. Plus de brebis sur les collines. Seulement des archives et des souvenirs.


Ce n’est pas une menace. C’est un constat.


Manger le vivant sans le nier

Je ne suis pas contre le fait de manger de l’animal. Dire le contraire serait une hypocrisie qui ne me ressemble pas.


Je suis contre la surconsommation. Contre l’industrie intensive. Contre l’abattage à la chaîne. Contre cette façon de faire disparaître la mort pour préserver le confort des consciences.


Je me souviens. Des poules. Des canards. Parfois d’un cochon. Parfois d’un mouton. D’un bovin partagé entre plusieurs foyers.


Des animaux qui vivaient avant d’avoir une finalité. Et une mort qui n’était ni invisible, ni anodine.


VIII. Le véganisme : une réponse, mais à quoi ?

Le véganisme n’est pas une provocation : c’est une réponse. Une réponse à la souffrance animale, à l’industrialisation du vivant, à la perte de confiance dans les filières, et à un monde où l’animal n’est plus visible.


Dans les villes, l’animal n’a plus de rôle écologique. Il n’est plus qu’un produit fini. Dans ce contexte, refuser toute consommation animale paraît logique : l’animal n’existe plus que comme victime.


Mais hors des villes, l’animal n’est pas un symbole moral : il est un acteur du vivant. Il fertilise les sols, entretient les prairies, façonne les paysages, maintient des équilibres que les machines ne savent pas remplacer.


Supprimer l’élevage, ce n’est pas seulement changer d’alimentation : c’est transformer un territoire.


Le véganisme répond à la violence faite à l’individu-animal. Il ne répond pas toujours à la question des écosystèmes, des sols, des cycles, des paysages.


Ce n’est pas une faute. C’est une focale.


La vraie question n’est donc pas : « Faut-il manger l’animal ? » mais : « Dans quel monde voulons-nous que l’animal existe ? »


Conclusion : déplacer le regard

Végans, omnivores, éleveurs : ils croient se battre les uns contre les autres. Mais ils défendent tous la même chose, sans le savoir : le refus de la cruauté, le respect du vivant, la dignité des animaux, la préservation des terres, la fin de l’industrialisation du monde.


Leur désaccord porte sur les moyens. Leur combat porte sur la même blessure.


Et c’est précisément cette blessure — la désacralisation du vivant — qui devrait les réunir.


Car l’ennemi n’est pas celui qui mange ou ne mange pas d’animal. L’ennemi, c’est ce qui transforme le vivant en marchandise, ce qui broie les animaux comme les paysans, ce qui détruit les sols comme les consciences, ce qui prospère sur la division pour avancer sans résistance.


Alors la question n’est plus : « Qui a raison ? » mais : « Qui a intérêt à ce que nous nous déchirions ? »


La dermatose nodulaire n’est pas seulement une maladie bovine. Le loup n’est pas seulement un symbole polémique. Bardot n’était pas seulement une figure controversée. Biguine n’était pas seulement une vache de salon. Et les débats végans/omnivores ne sont pas seulement des querelles de sensibilité.


Ce sont des révélateurs. Des fissures dans un récit qui ne tient plus. Des symptômes d’une civilisation qui a oublié que le vivant n’est pas une ressource, mais une relation.


Le reste — végane, omnivore, carnivore, peu importe — vient après.


Quand nous aurons cessé de voir la Terre comme un garde‑manger et recommencé à la voir comme un être, alors seulement nous pourrons répondre à la vraie question : non pas “que faut‑il manger ?”, mais “que faut‑il démanteler ?”


Et peut‑être qu’un jour, si éleveurs, omnivores et végans unissent leurs voix — non pas sur leurs assiettes, mais sur leurs ennemis communs — alors quelque chose tremblera. Pas dans les prés. Mais dans les sièges des grands groupes agro‑industriels.


à la voir comme un être, alors seulement nous pourrons répondre à la vraie question : non pas “que faut‑il manger ?”, mais “que faut‑il démanteler ?”


Et peut‑être qu’un jour, si éleveurs, omnivores et végans unissent leurs voix — non pas sur leurs assiettes, mais sur leurs ennemis communs — alors quelque chose tremblera. Pas dans les prés. Mais dans les sièges des grands groupes agro‑industriels.



@lapilafolie — texte & illustration


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