Un Dieu Singulier
Avril 2026
Je discutais un jour avec ma compagne de la stupidité globale dont les humains peuvent parfois savoir faire preuve. J’imaginais des aliens qui pourraient capter des signaux depuis notre planète. Face au bruit permanent des réseaux sociaux tous plus stupides les uns des autres (c’est mon point de vue), je me disais que ces visiteurs seraient bien mal avisés de venir nous rencontrer…
L’idée donc d’un visiteur omnipotent, une sorte de Dieu qui ferait des essais sur notre espèce m’est apparue.
Cette nouvelle a été publiée dans l’édition 2026 de la revue de l’association Litterart41 et m’a permis d’obtenir le 1er prix du concours annuel de nouvelles de l’association.
***
Cette fois, je m’étais fait prendre.
Ils étaient arrivés dans les sous-sols, comme s’ils savaient exactement que je me terrais là, avec les autres Ribelles, ceux aux yeux ouverts, comme moi. Ils avaient fracassé la porte pourtant blindée, nous avaient lancé des grenades étourdissantes et des lacrymos. Personne ne s’y attendait, personne n’était prêt à cette attaque. Certains, les plus vifs de notre groupe, avaient eu le temps de prendre leurs armes mais s’étaient fait immédiatement transpercés par les rayons à choc des drones d’assistance de combat. Leur dernière action n’avait servi à rien, sinon montrer leur côté héroïque, mais inutile. Ils étaient tombés, au nom d’une idéologie que personne ne comprenait vraiment. Ils sombreraient dans l’oubli aussi vite que les Skullons étaient arrivés pour nous capturer tous, jusqu’au dernier.
J’avais rejoint les Ribelles il y avait maintenant près de deux ans, juste après la Grande Découverte, quand les autres pays avaient commencé à fermer leurs frontières et que l’ordre mondial jusque-là établi, bien que non idéal, s’était rompu. J’avais l’impression que c’était il y a des siècles.
Je ne voyais rien à travers mes yeux larmoyants à cause des fumées mais je sentis deux solides Skullons m’attraper à bras-le-corps et me relever. Ils nous criaient dessus, avec leurs voix déformées par les masques qu’ils portaient, masques qui rappelaient des crânes, peints en noir et équipés des dernières technologies pour voir dans toutes les conditions. On disait que même une mini-ogive tactique ne pouvait pas entamer ces armures. Leur aspect était effrayant et c’est bien pourquoi ils étaient équipés comme cela. Et dire qu’ils travaillaient pour l’État souverain totalitaire qui avait remplacé l’ancienne démocratie.
Si un jour j’ai des enfants (et je ne vois pas comment cela pourrait arriver désormais), ils ne me croiront probablement pas quand je leur raconterai que leur père vivait autrefois dans un monde où chacun avait le droit de marcher librement dans la rue, sans craindre des assauts en provenance du ciel ou encore les milices privées de l’état au sol.
Je sentis plus que je ne vis qu’on me traînait vers la surface. Je ne faisais aucun effort pour simplifier la tâche à mes gardiens, feignant d’être hébété, sous le choc. Si cela pouvait les fatiguer un peu, ces salauds ! Je ne faisais aucun bruit mais d’autres, comme moi, étaient sortis de force. Certains hurlaient. Une petite fille pleurait, sa mère lui avait été arrachée. Quelle idée d’emmener des gosses ici… En même temps, où auraient-ils pu aller ?
La Grande Découverte… De la poudre aux yeux ! Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais tranquillement chez moi, un matin, en train de prendre mon petit déjeuner. Je regardais sur mon écran holo les dernières nouvelles encore libres qui circulaient sur les réseaux et qui seraient qualifiés aujourd’hui de réseaux pirates. Quelques journalistes indépendants, a priori non détournés par le système et par le pouvoir, écrivaient des articles et des enquêtes sur la privation de nos droits. La soi-disant démocratie de l’époque procédait à tellement de désinformation sur les réseaux et les médias qu’ils pensaient que ces flux alternatifs d’informations ne seraient pas considérés. Ils avaient tort. Nous étions peu comparativement au reste de la population, qui était alors abrutie par les réseaux algorithmiques et les vidéos sans intérêt qui circulaient. Mais nous étions là, dans l’ombre, à attendre et à écouter ces voix dissidentes qui restaient néanmoins anecdotiques.
Ma voisine de palier de l’époque, Alexandra, vint toquer à ma porte. Je reconnus tout de suite les trois coups qu’elle porta, avec un rythme bien précis qu’elle employait tout le temps. Elle aussi avait les yeux ouverts. Elle disait qu’un jour ça serait peut-être déterminant. Elle avait tellement raison…
J’ouvrais la porte et la trouvai devant moi, en peignoir léger qui rehaussait ses jolies courbes. Elle commença, avec la mine alarmée :
— Tu as vu les informations ?!
— Salut Alex, je…
— Viens voir, viens chez moi !
Et avant d’avoir eu le temps de dire quoi que ce soit, elle m’avait déjà attrapé la main et m’entraînait chez elle.
Son appartement était comme toujours, un vrai foutoir avec un peu de tout par terre. J’avais failli emménager et fonder un foyer avec cette fille il y avait quelque temps… Elle avait plein de qualités et nous étions alignés sur de nombreux sujets liés à la société. Elle faisait partie, comme moi, des rares personnes qui savaient encore lire un livre en papier sans trouver cela ennuyeux parce qu’il n’y avait ni pop-ups ni widgets qui s’affichaient sur le pourtour d’un écran. Les bibliothèques et médiathèques avaient été fermées alors que j’étais encore enfant. La culture n’était plus aussi importante avait-il semblé aux dirigeants de cette époque. Plus de budget, plus de culture. C’était aussi une façon de mettre en avant les publications numériques, contrôlées par les gouvernements et qui pouvaient être modifiées sans que l’on puisse savoir si le texte était original. Je ne devais pas avoir plus de onze ou douze ans à l’époque, mais j’avais lu peu de temps auparavant le roman 1984 de Georges Orwell. Je n’avais pas pu m’empêcher de penser que la disparition des livres imprimés était un premier pas vers un contrôle de l’information. Heureusement, mes parents, et plein d’autres personnes, avaient créé des associations et regroupements pour défendre la littérature. Les ouvrages étaient conservés comme des reliques chez les particuliers eux-mêmes qui proposaient de les prêter à ceux que cela intéressait. On trouvait en ligne des sites, des plateformes qui permettaient de trouver un ou une libre-archiviste près de chez soi afin d’aller lui emprunter des livres. C’était non seulement une superbe idée, et cela permettait de créer des liens, de rencontrer des gens dans le monde réel et non via des écrans interposés. J’avais moi-même à l’époque une belle collection d’ouvrages, certains rares car issus de maisons d’éditions indépendantes et donc à faibles tirages. Nous nous étions rencontrés avec Alexandra quand elle avait emménagé en face de chez moi. Ce fut presque immédiatement un coup de foudre. Elle m’invita à voir ses livres, moi les miens, et finalement nous avons eu le plaisir de partager pratiquement trois ans de relation ensemble. Parfois l’amour se fane, parfois nous nous rendons compte que l’on fait fausse route. Nous avons arrêté cette relation d’un commun accord et nous sommes restés amis, c’est finalement possible. Je n’y croyais pas.
Son écran-holo de salon était allumé et diffusait des images que je n’arrivais pas encore à comprendre.
— C’est arrivé ! Les visiteurs sont venus nous voir ! dit Alexandra, les yeux brillants.
L’information était diffusée sur une chaîne de l’état, à laquelle je n’accordais aucun crédit. Pourtant, nous avions eu des informations alternatives depuis quelques mois qui parlaient d’un ou plusieurs OVNIS qui étaient stationnés dans notre système solaire, non loin de Mars. Je n’y croyais qu’à moitié à l’époque, même si l’information provenait de Thominane, pseudonyme d’un journaliste indépendant que je suivais depuis un moment. Jamais il n’avait cherché à braquer les projecteurs sur sa personne, simplement à fournir l’information juste. Mais aujourd’hui, tout prenait son sens. Des êtres d’un autre système étaient venus nous voir. Je m’étais toujours imaginé qu’il y avait d’autres civilisations dans l’espace, qui avaient les moyens technologiques de venir nous voir. Mais à leur place, je me serais gardé de débarquer sur Terre. Il suffit de voir comment se comporte l’humain avec ses semblables pour comprendre que l’arrivée d’êtres venus d’ailleurs n’arrangerait rien.
Je m’imaginais parfois un ou une capitaine de vaisseau alien qui viendrait étudier notre planète et ses habitants. J’imaginais tout à fait les informations qu’ils auraient pu glaner de l’extérieur : pollution de notre planète, surexploitation de nos forêts, les poumons de notre planète, bruit permanent avec les réseaux sociaux et les vidéos toutes plus inutiles les unes que les autres. Non, franchement, je n’aurai pas eu envie d’aller dire bonjour à cette espèce décadente et immature qui arrivait à grand peine à envoyer quelques colonies sur la Lune et sur Mars.
J’imaginais déjà le pire de cette rencontre avec les humains mais Alexandra semblait exaltée.
— Notre monde va changer ! On va pouvoir enfin régler nos soucis avec le climat, avec la faim dans le monde ! Leur technologie nous sera bénéfique, dit-elle, les yeux rivés sur l’écran virtuel.
Comme elle se trompait. Elle avait toujours été très optimiste, probablement trop. On dit que je suis d’un naturel très pessimiste, mais dans ce qui nous est arrivé j’avais malheureusement raison. J’aurais tellement préféré avoir tort.
Notre monde s’est morcelé en quelques semaines. Des états étaient pro-rencontre et d’autres farouchement opposés. L’Europe, dont c’était déjà le chant du cygne depuis des décennies, éclata. La plupart des États membres lâchèrent Bruxelles, sans consulter les citoyens des pays concernés, bien entendu. Les partis politiques extrémistes utilisèrent les diverses dissensions pour prendre un certain ascendant.
En parallèle de cela, j’entendis parler d’un groupement en formation, les Ribelles. Ils étaient alignés avec moi au niveau idéologique et je n’eus aucune difficulté à les rejoindre. La mission initiale était floue mais déjà nous pouvions communiquer les uns avec les autres de façon anonyme et sécurisée. Cela nous avait été tellement utile par la suite…
Le vaisseau mère qui était arrivé sur Terre débarqua ce qui semblait être un représentant, un porte-parole de cette espèce inconnue. Il (je parle du représentant au masculin mais il était impossible de savoir si cette espèce était sexuée) parlait déjà toutes les langues de notre monde à la perfection. Leurs capacités cognitives devaient être infiniment supérieures aux nôtres. S’il était aussi intelligent que cela, pourquoi proposa-t-il alors de prendre en main notre monde mourant, de devenir la voix de la raison et de s’occuper de nous comme si nous étions des enfants en train de conduire une voiture sans voir la route ? Les humains sont tellement pétris d’arrogance et de fierté que cette proposition fut rejetée en bloc, évidemment. La plupart des médias racontèrent que c’est la Corée du Nord qui lança le premier missile sur le vaisseau mère. Je n’en suis pas certain mais ce qui est sûr, c’est que les Visiteurs comprirent alors que notre espèce ne pouvait pas être sauvée et était vouée à l’extinction. Leur vaisseau n’eut aucun dégât, mais la ville qui était en dessous fut entièrement détruite. Ils étaient repartis comme ils étaient arrivés et avaient, en guise de représailles ou de méthode éducative, détruit la ville la plus importante de chaque pays. D’un claquement de doigt. Toutes les cités visées avaient été rasées des cartes en quelques secondes.
Le monde vacilla et je décidais avec Alexandra de rejoindre les Ribelles de manière active. Le gouvernement de notre pays n’existait plus, au moins pendant un moment et une dictature, issue du chaos, s’ensuivit.
Les soldats Skullons nous avaient tous alignés dehors, dans l’air vicié et dangereux d’une sorte d’hiver nucléaire qui durait depuis que les Visiteurs avaient détruits nos villes. Je ne leur en voulais même pas d’avoir fait cela. Et si les colères de Dieu dans l’Ancien Testament n’étaient autres que des punitions infligées par des visiteurs aliens qui avaient voulu nous prodiguer quelques enseignements ?
J’étais à genoux dans la terre grasse et humide. J’avais froid. Mes yeux avaient arrêté de pleurer et je pouvais voir le monde qui me semblait étranger. L’herbe n’existait plus, les arbres étaient tous morts. La vie s’était enfuie de la Terre. Nos visiteurs avaient seulement accéléré un processus qui était en cours depuis déjà bien longtemps. Mes compagnons de résistance étaient piteusement agenouillés à mes côtés. Certains sanglotaient, d’autres avaient des yeux paniqués. Nous allions mourir et dans peu de temps si l’on faisait confiance à la réputation des Skullons. Des soldats étaient face à moi, impassibles dans leurs armures thermo-régulées et confortables. Leurs armes à impulsions étaient braquées sur nous. Les drones de surveillance paradaient autour de nous, essayant de détecter tout mouvement suspect.
Leur chef descendit d’un véhicule blindé. Il avait une crête rouge sur le haut de son casque qui le rendait reconnaissable. L’armure protégeait chaque centimètre carré de son corps. Y avait-il seulement un humain à l’intérieur ? Alors qu’il passait devant moi, les soldats posaient leur genou à terre en signe de respect. Il détailla chaque Ribelle et s’arrêta face à moi. Même avec le casque et le masque, ce Skullon semblait être dubitatif. Je soutenais son “regard”. Il porta les mains à son casque et le retira. C’était Alexandra, encore plus belle que jamais. Sa longue chevelure se répandit en cascade de part et d’autre de ses épaules.
— Tiens tiens, à ce que je vois on se retrouve, mais pas du même côté désormais, dit-elle d’un ton conquérant.
Son visage était dur, froid, calculateur. Comment avait-elle pu se retrouver là ?
Complètement sous le choc, je l’entendis à peine dire de m’emmener et de fusiller les autres. Alors qu’on me traînait vers le blindé, j’entendis les cris de peur, les hurlements des quelques enfants puis les détonations des armes à impulsions et, enfin, plus rien. Je voulus tourner la tête pour regarder le massacre mais un violent coup de crosse m’atteignit à l’arrière du crâne et ce fut le noir complet.
Je me réveillais dans mon ancien appartement, meublé comme je m’en souvenais. Une douce odeur de café et de pain grillé montait à mes narines. Je regardais dehors. Le spectacle était saisissant : le parc, la ville, le ciel, tout était beau, vert, plein de vie. J’étais probablement dans un rêve. Ce monde-là n’existait plus. Mon appartement avait été soufflé pendant la guerre civile, tout comme Alexandra. Avais-je rêvé de la voir tout à l’heure, dans son armure ?
— Nostalgique ?
Sa voix était parvenue de derrière moi, chaleureuse.
Je me retournais pour voir mon ancienne compagne, vivante, belle, avec son peignoir qu’elle ne quittait que rarement une fois chez elle.
Je ne me démontais pas :
— C’est une simulation c’est cela ? C’est un interrogatoire psyko ? Qui êtes-vous ?
— Je reconnais que malgré les sédatifs, tu restes quelqu’un de vif, je n’aurai pas dû procéder ainsi. Excuse-moi.
Alexandra se métamorphosa et prit l’apparence du Visiteur, du porte-parole qui était descendu du vaisseau mère, le seul spécimen que le monde avait pu voir lors de leur brève visite.
— Est-ce que c’est mieux comme cela ? fit-il d’un ton détendu.
— Oui, au moins on va éviter les faux semblants. Je croyais que vous aviez abandonné la Terre après l’attaque contre votre vaisseau ?
— L’attaque était prévisible. Votre espèce est si primitive. Cela m’a permis de poursuivre mon plan et de commencer à remettre de l’ordre sur cette magnifique planète que vous étiez en train de saccager.
— Remettre de l’ordre ? Mais vous avez précipité notre fin !
— Pour aller plus rapidement vers un renouveau, tout simplement.
— Vous allez nous envahir c’est cela ?
Le visiteur semblait décontenancé.
— Vous envahir ? Je ne peux pas, je suis l’unique représentant de mon espèce, complètement seul. Immortel et sans aucune capacité à me reproduire. J’ai découvert que ma mission dans l’univers consistait à guider les peuples vers de meilleures versions d’eux-mêmes.
— Alors vous avez fait cela pour nous aider ?
— Pas individuellement il est vrai, mais pour aider votre groupe tout entier. J’ai tenté de vous proposer mon aide de manière classique. Je savais que cela serait voué à un échec. La prochaine itération sera meilleure.
— La prochaine itération ?
Je ne comprenais pas grand-chose.
— Oui, après Homo erectus comme vous l’appelez, j’ai créé Neandertal puis Homo sapiens. Vous êtes devenus Homo sapiens sapiens seuls, et j’en fus un peu étonné. Mais il est temps de passer à l’étape suivante.
— Vous nous avez créés ?
— Pas tout à fait, on va plutôt dire que j’ai orienté votre évolution, comme je le fais maintenant. Je dois dire que j’ai été particulièrement admiratif de vous voir avancer si vite ces derniers siècles. Mais vous êtes arrivés à un point de blocage. Vous avez tué votre planète. Je peux réparer cela mais j’ai besoin d’un spécimen qui représente ce que je veux faire pour la suite.
— Moi ?
— Je ne t’ai pas simplement choisi parce que tu es vif d’esprit pour un humain. Tes gènes sont adaptés à ce que je cherche pour la prochaine version de vous-même. Ton cynisme, ton intelligence, ton caractère font de toi un bon candidat, au tempérament fougueux. Il te faut une partenaire.
Le Visiteur écarta les mains et une nouvelle Alexandra se matérialisa sur le canapé de mon salon, entièrement nue, endormie. Il reprit :
— Ce n’est pas une simulation, je viens de la récréer, en chair en os. Vous peuplerez de nouveau la Terre, son génome est des plus intéressants lui aussi.
J’intervenais, l’émotion de revoir mon amie et ex-compagne me submergeait :
— On ne s’aime plus avec Alexandra, enfin, on est devenus des amis, il n’y a plus de passion entre nous.
— Je le sais, je vous ai étudié. C’est peut-être justement ce qu’il faut. Plutôt que des amoureux, qui par passion pourraient faire n’importe quoi, une bonne équipe sera plus efficace.
Je n’avais jamais été croyant. C’était pour moi une belle façon de cacher ses peurs de la mort et de l’oubli, ou alors de justifier ses actes par l’entreprise du plus haut, une façon de se déculpabiliser facilement. « Confesse-toi et tous tes péchés seront pardonnés… » La belle affaire. Facile et moralement accepté qui plus est. Dans le cas précis, cette discussion avec le Visiteur, a priori notre Dieu, ébranlait toute une part de mes croyances profondes, telles que le libre arbitre ou la théorie de l’évolution des espèces. Malgré tout, je reste quelqu’un de curieux, et je voulais en savoir plus :
— Que va-t-il se passer maintenant ? demandai-je.
— Maintenant ? Je vais faire table rase du passé. Je vais faire disparaître les derniers survivants, inutiles. Je vais soigner la Terre, qui en a bien besoin. Je vais recréer des animaux, des arbres, de l’herbe, des rivières. Je vais rendre de nouveau ce rocher vivable et agréable. Dans votre Genèse il a fallu 6 jours pour cela. C’était narrativement facile et compréhensible. En vrai ça ne sera l’affaire que de quelques heures. Et Alexandra et toi régnerez sur cette nouvelle planète et vous engendrerez une descendance.
— Mais, on ne pourra jamais faire ça à deux ! Et si nous n’avons pas envie de faire l’amour ? Deux personnes ne suffisent pas à créer une civilisation.
Je commençais à être furieux à l’idée de voir ma vie contrôlée de la sorte.
Le Visiteur me regarda d’un air emprunt de compréhension, mais vaguement agacé.
— Vous les humains, vous êtes la seule espèce que j’ai rencontrée qui a ce trait de caractère qui vous perd à chaque fois : l’ego. Vous vous pensez tous uniques, meilleurs que vos semblables, importants. Votre égoïsme vous aveugle et vous fait perdre la vraie valeur des choses. Tu pensais vraiment que tu serais le seul que j’aurais choisi ? Le seul élu sur la planète entière ? Tu n’es qu’un petit maillon de mon projet. Pendant que nous parlons, j’ai des conversations similaires avec d’autres que toi, que j’ai sélectionné pareillement pour vos gènes, vos caractères. La Terre est déjà remplie d’Adam et Eve prêts à créer un nouveau monde. Tu ne pensais pas que je mettrai mes œufs dans le même panier ?
Je me sentais honteux. Je n’avais pas envisagé cela. C’était pourtant évident et tellement logique. Le Visiteur reprit :
— Notre entretien touche à sa fin. Prenez soin l’un de l’autre, dit-il en montrant du doigt Alexandra qui dormait toujours sur le canapé. Je ne reviendrai pas de ton vivant. Peut-être d’ici 10 000 ou 15 000 ans pour voir comment ça se présente. Bonne chance.
Je me retrouvais seul dans mon salon, le Visiteur venait de disparaître comme une brume qui se serait dissipée. Je m’approchais d’Alexandra que je voyais respirer calmement sur le canapé. Je remarquai qu’elle avait un peu froid. Je prenais un plaid que je posais sur elle et m’assis pour contempler le monde qui était en train d’être réparé par la fenêtre. Nous n’étions que cela finalement ?
Je pleurais, autant de joie que d’impuissance. J’aurais finalement peut-être des enfants.
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