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Singularité
Fiction
Science fiction
calendar Published Aug 20, 2026
calendar Updated Aug 20, 2026
time 112 min
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Singularité


Chapitre 1 — Un nouveau jour à l’Académie des Arcanes


Le soleil se levait à peine derrière les montagnes quand l’Académie des Arcanes commença à s’éveiller. Accrochée au flanc d’un pic vertigineux, la grande école semblait flotter entre ciel et nuages. Les vitraux se teintaient d’or, les tours se découpaient dans la brume, et l’air vibrait de sorts murmurés par les premières lèvres levées avant l’aube.

Arthur était déjà réveillé.

Allongé sur son lit étroit, il fixait le plafond de pierre lisse, tâché de reflets bleutés par les runes protectrices gravées tout autour. Il avait mal dormi. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il revoyait le même visage : celui de sa sœur, Mélanie, ses cheveux noirs en cascade, son regard bleu traversé de déception. Et, comme un rappel cruel, la brûlure fantôme de sa cicatrice lui mordait la joue.

Il se redressa et passa le bout des doigts sur la fine ligne qui barrait sa joue gauche. La marque avait presque disparu avec le temps et la magie, mais ni son esprit ni son cœur n’avaient guéri.

— Aujourd’hui, murmura-t-il, je ferai mieux.

Il se leva et enfila sa robe d’élève : un long tissu bleu nuit, bordé de symboles argentés, qui réagirent à son contact par un léger frémissement lumineux. Autour de son cou, il noua son écharpe rouge, un peu usée aux bords. C’était le dernier cadeau de sa mère avant sa mort. Il la serra un instant entre ses doigts avant de la laisser retomber sur sa poitrine.

Sur la petite table près de son lit, son bâton l’attendait. Bois sombre, poli, parcouru de fines gravures qui s’illuminaient parfois à la moindre pensée magique. Il le prit en main, le poids familier le rassurant.

Arthur se regarda dans le miroir fendu accroché au mur : visage pâle, yeux verts trop sérieux pour son âge, cicatrice, et ce pli obstiné au coin de la bouche.

On disait de lui qu’il était l’un des élèves les plus prometteurs de l’Académie. Mais lui ne voyait qu’une chose : il était le fils de Merlin… et il n’était pas Mélanie.

Il inspira profondément, poussa la porte de sa chambre et sortit dans le couloir encore à moitié plongé dans la pénombre.


Chapitre 2 — L’ombre du passé

Le couloir circulaire menait tout autour de la tour des apprentis. Par les meurtrières, Arthur distinguait la mer de nuages qui s’étendait en contrebas. Il croisa quelques élèves ensommeillés qui le saluèrent d’un signe de tête. Il répondit mécaniquement, perdu dans ses pensées.

Il appartenait à l’une des familles de mages les plus respectées du royaume.

Son père, Merlin, était un nom que l’on murmurait encore dans les tavernes les plus éloignées, avec autant de respect que de crainte.

Sa mère, elle, n’était plus qu’un souvenir chaleureux, une voix douce qui s’effaçait un peu plus chaque année.

Et Mélanie… Mélanie était le prodige dont tout le monde parlait.

La fille aînée de Merlin, la merveille de l’Académie.

À côté d’elle, Arthur se sentait souvent comme une chandelle à côté d’un soleil.

Il revoyait encore ce jour-là.

Ils étaient plus jeunes, bien avant qu’il n’entre officiellement à l’Académie. Arthur, gonflé d’orgueil et de jalousie, l’avait défiée en duel dans la cour familiale, sous l’œil de quelques apprentis curieux. Il voulait lui prouver qu’il n’était pas seulement “le petit frère de Mélanie”.

Mélanie avait essayé de refuser.

— Arthur, ce n’est pas une bonne idée…

— Tu as peur de perdre ? avait-il répliqué, le cœur battant.

Il ne savait plus ce qu’il avait lancé comme sort, seulement qu’il avait mis toute sa colère et toute sa frustration dedans. Mélanie avait retenu son coup, elle. Elle voulait parer, pas blesser. Mais un flux magique incontrôlé avait dévié, explosé entre eux, et la lame de lumière l’avait frappé en plein visage.

Il se souvenait de la chaleur insoutenable, du goût du sang, des cris de sa sœur, de la voix glaciale de son père.

Le reste n’était qu’un tourbillon de douleur et de silence.

Depuis ce jour, rien n’avait été tout à fait pareil entre eux. Mélanie se montrait distante, presque froide. Arthur oscillait entre admiration, rancœur et honte.

Il secoua la tête, comme pour se débarrasser de ces images.

Ce matin-là, il n’avait pas le temps pour les fantômes du passé.

Il avait cours de sortilèges avancés avec Merlin lui-même — son père, son professeur… et celui qu’il craignait de décevoir plus que quiconque.


Chapitre 3 — Le cours de sortilèges avec le professeur Merlin

La salle de pratique des sorts se trouvait au niveau inférieur d’une grande tour, là où les murs étaient renforcés de protections magiques et de runes d’absorption. On disait que même une explosion de niveau archimage ne pourrait pas l’ébrécher.

Arthur arriva parmi les premiers.

La salle était vaste, circulaire, avec un sol en pierre noire parcouru de lignes géométriques brillantes. Des orbes de lumière flottaient au-dessus d’eux, changeant de couleur au gré des flux magiques.

Et là, au centre, se tenait Merlin.

Même arrêté, il donnait l’impression que le monde tournait autour de lui.

Un homme à la barbe argentée, aux cheveux longs attachés à l’arrière, vêtu d’une robe sombre constellée de motifs dorés. Ses yeux, d’un bleu profond, semblaient tout voir, tout comprendre, et n’avoir de patience que pour la vérité.

— Bonjour, Arthur, dit-il simplement en le voyant entrer.

Ce n’était ni la voix du père ni celle du professeur. C’était un mélange des deux, maîtrisé, neutre. À l’Académie, Merlin ne montrait aucune préférence. Arthur en souffrait parfois… et s’en sentait aussi secrètement fier.

— Bonjour, Père… Professeur, se reprit-il.

Un léger sourire effleura les lèvres de Merlin, puis disparut presque aussitôt.

— Nous avons une journée chargée. Aujourd’hui, nous travaillerons sur un sort que tu attends depuis longtemps.

Arthur sentit son cœur bondir.

— La téléportation ? risqua-t-il.

Merlin posa sur lui un regard calme, mais une lueur amusée traversa ses yeux.

— Tu es impatient. C’est un défaut… et parfois une qualité. Nous verrons de quel côté tu tomberas aujourd’hui.

Les autres élèves arrivèrent les uns après les autres et prirent place en demi-cercle. Merlin leva la main, et le silence se fit instantanément.

— La téléportation, commença-t-il, n’est pas un simple déplacement. C’est une rupture et une recomposition. Vous vous détruisez en un point, vous vous reconstruisez à un autre. Faites-le mal, et…

Il claqua des doigts. Une petite illusion apparut : une silhouette brouillée, déformée, figée dans un cri silencieux, avant de se dissoudre.

Quelques élèves déglutirent.

Merlin poursuivit, imperturbable :

— Nous allons commencer petit. D’abord, sentir les points d’ancrage. Ensuite, déplacer un objet. Puis, lorsque vous aurez compris la logique… nous verrons pour vous.

Arthur sentait déjà la magie bouillonner au bout de ses doigts.

Aujourd’hui, pensa-t-il. Aujourd’hui, je lui prouverai que je suis digne de son nom.


Chapitre 4 — La leçon de téléportation

Les élèves se mirent en cercle autour de Merlin. Au centre, le maître fit apparaître, d’un simple geste, une dizaine de petites sphères de verre, qui se mirent à léviter doucement.

— Première étape, dit-il. Choisissez une sphère. Apprenez à la connaître. Sa texture, sa température, sa place exacte dans l’espace. Vous ne pouvez pas déplacer ce que vous ne comprenez pas.

Arthur tendit la main et sentit une sphère glisser dans sa paume. Elle était fraîche, parfaitement lisse, parcourue d’une vibration légère. Il ferma les yeux, inspira, et se concentra.

— Visualisez un second point, continua Merlin. Une autre place dans la salle. Une pierre sur le sol, une fissure dans le mur, une ombre sous un orbe de lumière. Ancrez-la dans votre esprit.

Arthur choisit une dalle plus claire près du mur nord, là où les inscriptions magiques formaient un cercle incomplet. Il imagina la sphère à cet endroit, comme si son poids y existait déjà.

— Maintenant, dit Merlin, murmurez la formule. Pas avec vos lèvres. Avec votre volonté.

Arthur laissa le flux magique monter en lui. Il traça mentalement les symboles appris, sentit la sphère se dissoudre en particules de lumière dans sa main… puis réapparaître dans l’espace qu’il avait choisi.

Il ouvrit les yeux.

La sphère reposait sagement sur la dalle claire.

— Très bien, Arthur, commenta Merlin d’un ton neutre.

Ce “très bien” valait de l’or.

Le cours se poursuivit. Les élèves, un à un, parvinrent plus ou moins à déplacer leurs sphères. Certains les faisaient apparaître dans des positions approximatives, d’autres les faisaient disparaître complètement, ce qui valut quelques soupirs exaspérés de Merlin.

Puis vint le moment que tout le monde attendait.

— Ceux qui ont réussi sans erreur majeure, annonça Merlin, pourront tenter un déplacement personnel de très courte distance. Un mètre. Pas plus.

Arthur sentit l’adrénaline lui traverser le corps. Il fit un pas en avant.

— Professeur, je suis prêt.

Merlin le fixa longuement.

Dans ce regard, Arthur crut voir quelque chose de plus que la froide évaluation d’un maître. Un éclat d’inquiétude. Ou de fierté. Il n’aurait su dire.

— Très bien, dit Merlin. D’ici… à là.

Il indiqua un cercle tracé à environ un mètre, de l’autre côté de la salle. Arthur hocha la tête.

Il inspira profondément, sentit la magie affluer. Le monde autour de lui se fit plus net, puis plus flou. Il pensa à l’endroit où il se trouvait, puis à l’endroit où il voulait être. Il suivit la formule mentale, exactement comme pour la sphère, mais cette fois avec son propre corps comme sujet.

Pendant une fraction de seconde, il eut l’impression que tout se brisait : son souffle, ses os, sa pensée. Il n’était plus qu’un fragment de lumière suspendu dans un vide sans forme.

Puis il retrouva le sol.

Quand il rouvrit les yeux, il se trouvait dans le cercle tracé par son père.

Quelques élèves laissèrent échapper des exclamations admiratives. Arthur chancela légèrement, mais tint bon. Son cœur battait à tout rompre.

Merlin hocha la tête, lentement.

— Correctement exécuté, dit-il. Tu progresses.

Arthur sentit une chaleur étrange lui remplir la poitrine. Ce n’était pas une simple réussite technique. C’était un pas vers quelque chose de plus grand.

Un pas vers le mage qu’il refusait encore de croire qu’il pourrait devenir.

Mais, quelque part au fond de lui, l’ombre de Mélanie demeurait.

Il se demanda ce qu’elle dirait si elle l’avait vu.

Chapitre 5 — La détermination d’Arthur

L’écho de sa réussite résonnait encore dans son esprit lorsque Arthur quitta la salle d’entraînement. Même après avoir franchi tant de couloirs, son cœur battait encore au rythme du sort qu’il venait de lancer. Il avait réussi. Devant son père. Devant les autres. Devant lui-même.

Pourtant, une inquiétude ténue s’insinuait derrière sa fierté.

La téléportation n’était qu’un commencement. Un premier pas.

Une route beaucoup plus difficile l’attendait — celle qui menait à la reconnaissance de ceux qu’il admirait le plus, et peut-être un jour… au pardon de Mélanie.

En sortant dans la grande cour de l’Académie, il sentit le vent froid caresser sa cicatrice. Le ciel bleu, fendu de quelques nuages, semblait si vaste qu’il en eut presque le vertige. Des apprentis s’entraînaient çà et là, dessinant dans l’air des rubans de lumière, des lames d’ombre, des spirales d’eau.

Arthur inspira profondément.

Il devait continuer.

Il passa l’après-midi à répéter le sort, encore et encore, jusqu’à ce que ses bras tremblent de fatigue et que son front soit couvert de sueur. Chaque fois qu’il réapparaissait un peu de travers ou un peu trop loin, il entendait la voix sévère de Merlin lui souffler au fond de son esprit :

— La précision est la sœur de la puissance.

Lorsque vint le soir, Arthur retourna dans sa chambre, brisé de fatigue mais animé d’une lueur nouvelle. Il savait désormais que, même s’il n’était pas Mélanie… il pouvait devenir autre chose.

Quelqu’un de fort.

Quelqu’un de digne.

Il ne le savait pas encore, mais cette conviction allait devenir, dans les mois à venir, son plus précieux talisman.


Chapitre 6 — Les cicatrices de l’enfance

La nuit tombait sur l’Académie. Les torches s’allumaient d’elles-mêmes dans les couloirs, les flammes dansaient sans bruit, obéissant aux enchantements anciens. Arthur, incapable de dormir malgré son épuisement, erra dans le dortoir silencieux.

Chaque fois qu’il fermait les yeux, les souvenirs revenaient.

L’enfance dans la maison familiale, perchée au sommet d’une colline.

La douceur de sa mère, absorbée par les sortilèges de guérison qu’elle semblait toujours pratiquer sur les autres, jamais sur elle-même.

Le rire de Mélanie, clair comme une cloche d’argent.

Et puis… la dureté croissante de Merlin.

Son père n’avait pas toujours été sévère.

Mais après la mort de la mère d’Arthur, quelque chose en lui s’était fermé.

Comme si la moitié de sa lumière avait été arrachée.

Arthur se souvenait des entraînements forcés.

Des sorts trop puissants pour un enfant.

Des reproches incessants, de la pression écrasante de porter un nom qu’il n’était pas certain de mériter.

— Encore, disait Merlin.

— Je n’y arrive pas, répondait Arthur, tremblant.

— Alors recommence. Un fils de Merlin ne s’effondre pas.

Et puis il y avait eu l’école.

Les autres enfants.

Les moqueries.

La timidité d’Arthur, sa fragilité, son incapacité à s’affirmer.

Alors qu’à côté de lui, Mélanie brillait comme une étoile.

Ces blessures-là, invisibles, étaient bien plus profondes que la cicatrice sur sa joue.

Arthur s’assit sur son lit et laissa tomber sa tête entre ses mains.

Il voulait être fort.

Mais il avait été si souvent brisé.

Pourtant, quelque chose en lui persistait — non pas une volonté de surpasser Mélanie, ni même de satisfaire Merlin…

mais un besoin vital de prouver à l’enfant qu’il avait été qu’il pouvait devenir autre chose qu’un échec.

Une larme glissa sur sa joue.

Il l’essuya vite, comme s’il craignait que quelqu’un le voit, même dans le silence nocturne.

Demain serait un autre jour.

Il en avait décidé ainsi.


Chapitre 7 — La confession d’Arthur

La bibliothèque de l’Académie était un sanctuaire de silence. Des milliers de livres, empilés jusqu’aux plafonds voûtés, semblaient veiller sur les étudiants qui y cherchaient des réponses. Les lampes flottantes diffusaient une lumière douce, presque irréelle.

Arthur s’y rendit après le dîner, incapable de supporter la solitude de sa chambre. Il espérait s’y perdre dans un ouvrage, oublier un peu ses pensées.

Mais Mélanie était déjà là.

Assise à une grande table ronde, entourée de grimoires. La lumière caressait son visage et faisait briller ses cheveux noirs. Arthur sentit son cœur se resserrer. Depuis leur duel, elle était distante avec lui, polie, mais froide comme une porte de temple.

Il hésita à passer son chemin… puis se força à s’approcher.

— Bonsoir, dit-il.

Elle leva lentement les yeux vers lui. Son regard bleu était calme, presque impénétrable.

— Bonsoir, Arthur.

Il s’assit en face d’elle, mal à l’aise. Le silence pesa lourdement entre eux, un silence chargé d’années de non-dits.

Finalement, Arthur inspira et se lança :

— Mélanie… Je dois te parler.

Elle resta immobile, mais ses doigts se crispèrent légèrement sur son livre.

— À propos de quoi ?

Arthur sentit sa gorge se serrer. Il chercha les mots.

— Du duel.

— Quel duel ? répondit-elle sans émotion.

Cette réponse le blessa plus qu’il ne voulut l’admettre.

— Celui que nous avons eu… quand j’étais encore un enfant. Celui où… où tu m’as laissé cette cicatrice.

Un souffle passa sur le visage de Mélanie. Pas un soupir — un changement infime, comme si un vieux souvenir venait de s’ouvrir derrière ses yeux.

— Arthur… pourquoi en parler maintenant ?

— Parce que… je ne supporte plus ce silence entre nous.

Je suis désolé, Mélanie.

Désolé de t’avoir défiée.

Désolé d’avoir voulu prouver quelque chose que je ne comprenais pas.

Il baissa les yeux.

— J’étais jaloux de toi.

Mélanie resta silencieuse longuement.

Puis elle referma doucement son livre.

— Arthur… tu n’as jamais compris. Je ne t’ai jamais voulu le moindre mal.

Elle marqua une pause, cherchant ses mots, ce qui était rare chez elle.

— Mais ce jour-là, tu n’as pas été seulement imprudent. Tu as été cruel. Tu voulais me battre… pour humilier ce que j’étais. Et ce que j’étais… je ne l’avais pas choisi. Je portais le même fardeau que toi.

Être la fille de Merlin… ce n’est pas une bénédiction.

Arthur releva la tête, stupéfait.

Mélanie poursuivit :

— Quand le sort a dévié… j’ai eu peur. Pas de te blesser. Peur de te perdre. J’ai vu ton sang, ton cri… et j’ai compris que je ne te connaissais plus. Que tu ne me faisais plus confiance.

Ses yeux se détournèrent, brillants d’une lueur froide.

— Je ne peux pas oublier ça.

Arthur sentit une douleur sourde lui transpercer la poitrine.

— Mais… tu peux me pardonner ?

— Je ne sais pas, répondit-elle simplement.

— Mélanie… je voudrais que tout redevienne comme avant.

— Rien ne redevient jamais comme avant, Arthur.

Elle se leva, rassembla ses livres, et posa une main brève sur son épaule.

— Mais nous pouvons aller de l’avant. Chacun de notre côté. C’est déjà beaucoup.

Puis elle quitta la bibliothèque, laissant Arthur seul dans le halo tremblant des lanternes.

Il sentit qu’un fil invisible venait de se rompre entre eux — un fil qui ne serait jamais tout à fait réparé.

Et pourtant…

Ce soir-là, il se sentit plus léger qu’il ne l’avait été depuis longtemps.

Chapitre 8 — Le tournoi de magie

Les semaines passèrent, rythmées par les cours, les entraînements et les regards silencieux que Merlin posait parfois sur son fils sans qu’Arthur sache s’il devait y voir de la fierté ou de l’exigence pure.

Puis vint l’annonce du Grand Tournoi de l’Académie.

Chaque année, les meilleurs élèves s’affrontaient dans une série d’épreuves magiques, sous l’œil de toute l’école et de quelques invités venus de la capitale. C’était autant un spectacle qu’une évaluation. Ceux qui brillaient là laissaient une marque durable dans les mémoires.

Quand Arthur lut son nom sur la liste des participants, son cœur bondit dans sa poitrine.

Mélanie, qui se tenait à côté du panneau d’affichage, jeta un coup d’œil à la liste.

Elle ne disait rien, mais un très léger sourire effleura ses lèvres.

— Tu es prêt pour ça ? demanda-t-elle.

Arthur hésita, puis répondit :

— Je le deviendrai.

Les jours qui suivirent furent avalés par l’entraînement. Arthur répétait ses sortilèges jusqu’à l’épuisement : boucliers, projections, illusions, contrôles de flux. Il se souvenait des remarques de Merlin, des corrections sèches, de ces petits signes à peine perceptibles qui lui indiquaient qu’il s’améliorait.

Le jour du tournoi arriva enfin.

L’arène principale de l’Académie avait été ouverte. Un amphithéâtre de pierre noire, protégé par d’antiques enchantements, entouré de gradins remplis d’élèves, de professeurs, et de quelques nobles venus de la capitale pour l’occasion. Au centre, un sol lisse, prêt à accueillir les duels.

Arthur, debout près de l’entrée, sentait ses mains trembler.

— Respire, dit une voix derrière lui.

Il se retourna. Merlin se tenait là, à demi dans l’ombre du couloir.

— Tu as travaillé, poursuivit-il. Le travail laisse toujours des traces. Fais confiance à ce que tu as semé.

Arthur hocha la tête.

C’était, à sa manière, une forme d’encouragement.

Les premiers duels commencèrent. Certains furent rapides, d’autres spectaculaires. Arthur passa les premiers tours avec une concentration presque froide, surprenant même quelques professeurs : ses sorts étaient précis, maîtrisés, ses boucliers réactifs. Il ne cherchait pas à impressionner, seulement à gagner.

Puis vint la finale.

Son adversaire se nommait Lucas : un mage plus âgé, réputé pour la puissance brute de sa magie offensive. Ses flammes faisaient reculer même les plus audacieux.

Ils se retrouvèrent face à face au centre de l’arène. Les gradins s’étaient remplis encore davantage. Arthur crut apercevoir Mélanie, tout en haut, appuyée contre une colonne. Merlin, lui, se tenait aux côtés des autres professeurs.

Le signal fut donné.

Lucas attaqua le premier, sans attendre. Un torrent de feu jaillit de ses mains, grondant comme une bête vivante. Arthur leva son bâton et créa un bouclier translucide ; la chaleur le submergea, mais le sort tint bon.

Il recula, glissant sur le sol, le souffle coupé.

— Tu n’y arriveras pas avec de simples défenses ! cria Lucas, un sourire carnassier aux lèvres.

Arthur ne répondit pas. Il sentit au fond de lui la même panique que lors de son duel contre Mélanie, des années plus tôt.

Non. Pas encore ça.

Il inspira, chercha le fil de sa magie… puis se souvint des mots de Merlin :

« La précision est la sœur de la puissance. »

Lucas lança une nouvelle attaque, plus violente encore. Plutôt que de la bloquer de front, Arthur choisit de se téléporter d’un pas — à peine un mètre, exactement comme Merlin le lui avait appris — juste sur le côté, à la dernière seconde. Le feu percuta le sol où il se trouvait un instant plus tôt et explosa en gerbes étincelantes.

Le public laissa échapper un murmure d’admiration.

Arthur en profita : il lança un sort de lumière aveuglante, non pour blesser, mais pour gagner une seconde. Lucas cligna des yeux, surpris, et c’est dans cet instant minuscule que tout bascula.

Arthur modela la magie, non pas en une vague brute, mais en un fil concentré, un rayon précis qui venait heurter directement le centre du bouclier de Lucas. Ce n’était ni le sort le plus puissant ni le plus impressionnant, mais il frappa exactement là où la défense de son adversaire était la plus fragile.

Le bouclier se fissura, se brisa. Lucas fut projeté au sol, désarmé.

Un silence tomba.

Puis l’arbitre leva la main.

— Victoire d’Arthur.

Les gradins éclatèrent en applaudissements. Arthur resta un instant immobile, le cœur battant, comme s’il n’osait pas croire ce qu’il venait d’entendre.

Il venait de remporter le tournoi.

Il leva les yeux vers la tribune des professeurs. Merlin ne souriait pas, pas vraiment. Mais ses yeux brillaient d’une lueur nouvelle.

Arthur sentit son ventre se nouer.

Il venait d’obtenir ce qu’il avait toujours voulu : la preuve qu’il pouvait être plus que “le frère de Mélanie”.

Et pourtant… au fond de lui, quelque chose demeurait vide.

Chapitre 9 — Après la victoire

La foule mit longtemps à quitter l’arène. Arthur, lui, resta près des gradins, encore traversé par l’écho des applaudissements. Il avait gagné. Il avait enfin obtenu cette victoire qu’il avait imaginée tant de fois.

Son regard chercha pourtant une seule personne.

Mélanie l’attendait à l’écart, adossée à une colonne. Elle ne souriait pas vraiment, mais elle ne détourna pas les yeux lorsqu’il s’approcha.

— Tu t’es bien battu, dit-elle.

— C’est tout ?

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

Arthur ouvrit la bouche, puis la referma. Il aurait voulu qu’elle reconnaisse qu’il avait changé, qu’il n’était plus l’enfant qui l’avait blessée. Mais aucune victoire ne pouvait effacer ce qui s’était passé entre eux.

Mélanie finit par ajouter :

— Ton déplacement à la fin… un mètre exactement. Père aurait apprécié.

— Il était là. Il a vu.

— Je ne parlais pas de lui.

Elle s’éloigna avant qu’Arthur trouve quoi répondre. Pour la première fois, il comprit que gagner n’était peut-être pas la même chose que réparer.


Chapitre 10 — Le grimoire de Merlin

La victoire changea beaucoup de choses… et rien à la fois.

On le félicita, on le cita en exemple, on l’invita même à quelques réceptions à la capitale. Certains nobles voyaient déjà en lui un futur mage de cour. Des portes s’ouvraient. Des regards jusqu’alors indifférents devinrent admiratifs.

Mais les nuits, elles, restèrent les mêmes.

Arthur se réveillait en sursaut, hanté par des rêves de flammes, de duels, de silhouettes qui s’éloignaient sans se retourner. La cicatrice sur sa joue le brûlait dans son sommeil comme une marque que le temps refusait de laisser s’effacer.

Un soir, alors que la lune était haute, Merlin vint le trouver dans une petite salle de travail où Arthur révisait seul.

Le père posa sans un mot un livre sur la table. Un vieux grimoire relié de cuir sombre, dont la couverture était marquée d’un symbole qu’Arthur n’avait jamais vu.

— C’est pour toi, dit Merlin.

Arthur releva la tête, surpris.

— Qu’est-ce que… ?

— Un recueil de recherches anciennes, répondit Merlin. Des mondes, des portes, des lois différentes des nôtres. J’ai travaillé dessus pendant des années, avant ta naissance. Puis j’ai… laissé ça de côté.

Sa voix s’était fait plus grave, comme si ces souvenirs avaient un poids particulier pour lui.

— Pourquoi me le donner maintenant ? demanda Arthur.

Merlin le fixa longuement.

— Parce que tu es prêt à voir plus grand que tes propres blessures.

Puis il tourna les talons et s’en alla, laissant Arthur seul avec le livre.

Les semaines suivantes, Arthur s’y plongea avec une obsession presque fiévreuse. Le grimoire décrivait des lieux oubliés, des portes entre les mondes, des structures magiques si anciennes qu’on en avait perdu jusqu’au langage.

Parmi toutes ces pages, une description en particulier attira son attention :

un temple enfoui dans une forêt reculée, construit dans la pierre même de la montagne, gardien d’une porte entre leur monde et un autre, où la magie n’existait pas.

Arthur en eut le souffle coupé.

Un monde sans magie ?

Comment un tel endroit pouvait-il seulement fonctionner ?

Il en parla à Merlin, dont le regard se fit plus sombre.

— Ce temple existe ? demanda Arthur.

— Il a existé, répondit Merlin. Je l’ai cherché, jadis. Je me suis arrêté avant d’aller trop loin.

— Pourquoi ?

— Parce que mes recherches s’arrêtent là, répondit Merlin. Je ne sais pas ce qu’il y a derrière cette porte, ni même si elle fonctionne encore.

Arthur sentit la curiosité le brûler.

— Laisse-moi l’étudier, Père. Laisse-moi comprendre ce que tu n’as pas fini.

— Tu ne comprends pas ce que tu demandes, Arthur.

— Justement. Je veux comprendre.

Le silence s’installa.

Merlin finit par soupirer, comme un homme qui sait qu’il ne peut plus retenir le cours d’une rivière.

— Très bien, dit-il. Tu n’iras pas seul. Mélanie t’accompagnera.

Le cœur d’Arthur se serra à ce nom.

Quelques jours plus tard, ils quittèrent l’Académie.

Merlin les avait conduits jusqu’aux abords de la forêt reculée dont parlait le grimoire. Une mer d’arbres sombres, serrés les uns contre les autres, s’étendait devant eux. Le vent y portait une odeur de terre humide et de mousse ancienne.

— La porte est quelque part dans cette montagne, dit Merlin. Je ne vous accompagnerai pas plus loin. Mes recherches s’arrêtent ici. À vous de découvrir le reste.

Arthur le regarda, surpris.

— Tu ne viens pas ?

— Non, répondit Merlin. Je n’ai aucune raison de croire que ce lieu soit dangereux, mais mes connaissances s’arrêtent à l’orée de cette forêt. Cette exploration… vous appartient. À vous deux.

Il posa une main sur l’épaule de son fils, puis sur celle de Mélanie.

— Soyez prudents. Et souvenez-vous : toute porte peut se refermer.

Puis il les laissa là, à l’orée de la forêt.

Chapitre 11 — Frère et sœur

Arthur et Mélanie avancèrent plusieurs jours entre les troncs épais, guidés par les indications du grimoire et l’instinct d’Arthur. Ils escaladèrent des pentes raides, traversèrent des ruisseaux glacés, campèrent sous les branches tordues qui dessinaient des ombres étranges la nuit.

Le deuxième soir, autour d’un feu trop faible pour chasser complètement le froid, Mélanie lui tendit sans un mot la moitié de sa ration. Arthur eut un sourire. « Tu faisais déjà ça quand on était petits. » Elle haussa les épaules. « Et toi, tu oubliais déjà de manger quand quelque chose t’obsédait. » Ils rirent doucement. Ce n’était pas encore le pardon, mais, pour la première fois depuis des années, le silence entre eux n’avait rien de douloureux.

Chapitre 12 — Le temple perdu

Enfin, ils virent le temple.

Taillé à même la paroi rocailleuse, il semblait surgir de la montagne elle-même. D’immenses colonnes érodées par le temps entouraient une façade gravée de symboles oubliés. Le silence y était si profond que même le vent semblait retenir son souffle.

— Il est… magnifique, murmura Mélanie.

Arthur sentit sa magie frissonner autour de lui, comme si le lieu lui répondait.

Ils trouvèrent l’entrée d’une grotte dissimulée derrière le temple, exactement comme l’indiquaient les notes de Merlin. À l’intérieur, l’air était froid, humide, chargé de gouttes qui tombaient des stalactites dans un rythme irrégulier.

Plus loin, ils débouchèrent dans une vaste cavité.

Et là, dressée devant eux, se tenait la porte.

Un immense battant de pierre, couvert de runes et de cercles concentriques entremêlés. À ses pieds, deux objets reposaient sur un socle de pierre : un disque rond et un cylindre métallique noir.

Arthur s’en approcha, fasciné.

— Regarde, dit-il à Mélanie.

Le disque était divisé en quatre parties, chacune marquée d’un symbole ancien différent. Au centre, une aiguille tournait lentement, sans jamais s’arrêter.

— On dirait… un instrument de direction, dit Mélanie.

— Il ne pointe vers rien de stable, remarqua Arthur. C’est comme s’il cherchait quelque chose… ailleurs.

Il le reposa avec précaution et prit le second objet.

Le cylindre était plus long qu’il ne l’avait cru, parfaitement lisse, d’un métal noir brillant. Aucune inscription, aucun mécanisme apparent. Juste une ouverture à l’une des extrémités.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Mélanie.

Arthur plissa les yeux.

— Je n’en sais rien. Mais il est… trop parfait pour être banal.

Une idée lui traversa l’esprit — impulsive, dangereuse, typiquement lui.

— Ne fais rien de stupide, Arthur, prévint Mélanie.

Il s’écarta de quelques pas, visa une pierre à l’autre bout de la salle et lança le cylindre de toutes ses forces. L’objet heurta la roche dans un bruit sourd, provoquant une étincelle et un petit nuage de poussière… puis retomba au sol, intact.

Arthur s’approcha, ébahi.

— Il n’a rien, murmura-t-il.

— Ce n’était pas très prudent, grogna Mélanie.

— Curiosité scientifique, tenta-t-il avec un demi-sourire.

Elle leva les yeux au ciel, mais un coin de ses lèvres frémit.

Ils se retournèrent enfin vers la porte.

Les symboles gravés semblaient s’animer doucement à leur approche, comme si leur simple présence réveillait quelque chose d’endormi depuis très longtemps.

Arthur posa la main sur la pierre froide.

La magie vibra aussitôt en lui, comme happée, attirée, tirée vers l’autre côté.

— Tu sens ça ? demanda-t-il.

Mélanie hocha la tête, les yeux légèrement plissés.

— Oui. Cette porte ne donne pas seulement sur un autre lieu. Elle donne sur un autre monde.

Arthur eut un frisson.

Son père avait eu raison.

Mais il était trop tard pour reculer.


Chapitre 13 — La décision

Ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils faisaient lorsqu’ils franchirent la porte.

Arthur avait suivi les indications du grimoire, tracé les symboles dans l’air, posé le disque et le cylindre selon un schéma précis devant le battant de pierre. Mélanie l’avait aidé à stabiliser les flux, à canaliser l’énergie. Elle était plus calme, plus lucide. Il était plus téméraire.

Lorsque les derniers mots de la formule s’échappèrent de leurs lèvres, la porte se mit à vibrer. Les gravures s’illuminèrent d’une lumière blanche, aveuglante. L’air lui-même sembla devenir solide.

— Arthur…, murmura Mélanie, la voix tendue.

— On y est presque, répondit-il, le cœur battant.

La lumière s’intensifia, jusqu’à tout engloutir.

Puis, brusquement, tout cessa.

Devant eux, là où se trouvait la paroi de pierre, s’ouvrait désormais un vide. Une surface translucide, presque invisible, qui ondulait comme l’eau d’un lac immobile.

Arthur échangea un regard avec sa sœur.

— Si nous reculons maintenant, dit-il, nous ne saurons jamais.

— Et si nous avançons, nous ne pourrons peut-être jamais revenir, répliqua-t-elle.

Il eut un sourire un peu triste.

— Tu as confiance en moi ?

Mélanie le regarda longuement.

Pour la première fois depuis des années, il crut y voir autre chose que de la froideur. Une inquiétude réelle. Un reste d’affection qu’aucune dispute n’avait entièrement détruit.

— J’ai confiance en nous, répondit-elle.

Alors ils firent le pas.

La sensation fut immédiate.

Une douleur fulgurante, brutale, comme si quelqu’un arrachait la magie de chacune de leurs cellules. Arthur eut l’impression que son corps se brisait en milliers de fragments, que ses os se vaporisaient, que son esprit se déchirait.

Il voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

Ils tombèrent de l’autre côté.

L’air y était sec, étrangement lourd. Un bourdonnement sourd emplissait l’espace, comme un écho lointain de machines inconnues. Arthur sentit son cœur battre au ralenti, comme s’il avait été plongé dans du plomb.

Il tenta d’appeler un sort.

Rien.

C’était comme tendre la main vers un puits dont on aurait retiré l’eau.

Le vide.

Absolu.

Mélanie, à côté de lui, se plia en deux, les mains crispées sur sa poitrine. Son visage, habituellement si maîtrisé, était déformé par la douleur. Elle suffoquait — non pas par manque d’air, mais par manque de magie.

— Je… n’y arrive pas…, balbutia-t-elle.

Arthur rampa, chaque mouvement lui coûtant un effort titanesque. La porte derrière eux… il devait la rejoindre. Revenir. Refermer. Tout arrêter.

Mais plus il avançait, plus ses forces l’abandonnaient.

La magie, qui avait toujours été comme une seconde peau, une respiration parallèle, un instinct naturel, avait disparu. Arrachée. Il se sentait nu, faible, vulnérable, comme si on l’avait vidé de l’intérieur.

Il tourna la tête vers sa sœur.

Mélanie ne bougeait presque plus. Son regard chercha le sien, flou, lointain.

Arthur tendit la main vers elle, les doigts tremblants.

— Mélanie… tiens bon…

Il sentit sa conscience vaciller. Des formes floues, de la lumière artificielle, des silhouettes étranges se penchèrent au-dessus d’eux. Des voix parlaient, dans une langue qu’il ne connaissait pas.

Un dernier éclat de lucidité lui traversa l’esprit :

Nous ne sommes plus chez nous.

Puis tout devint noir.



Chapitre 14 — Le réveil dans un monde inconnu

Arthur sombra dans un noir si profond qu’il n’était plus sûr d’exister encore. Par moments, des éclats de lumière traversaient les ténèbres — des voix étrangères, des silhouettes floues, le froid métallique d’un masque posé sur son visage — puis tout s’éloignait à nouveau, comme si quelqu’un rembobinait le fil de son esprit.

Quand il ouvrit enfin les yeux, ce fut dans une lumière blanche agressive.

Le plafond au-dessus de lui était lisse, blanc, uniforme, sans la moindre rune, sans la moindre trace de magie. Une lumière froide l’inondait depuis un rectangle de verre suspendu, sans flamme ni enchantement pour l’alimenter.

Arthur tenta de se redresser.

Immédiatement, un clic mécanique répondit à son mouvement.

Un tube fixé à son bras tira sur sa peau.

Une machine à ses côtés se mit à biper plus vite.

— Easy, easy… tout doux…

Une voix inconnue.

Il tourna la tête, les yeux plissés.

Une femme en blouse blanche se tenait près de lui, un masque couvrant sa bouche, les yeux agrandis par la surprise. Elle appuya sur quelque chose, et un liquide froid se diffusa dans son bras. Sa vision se brouilla.

— …not stable… alert the doctor… murmurait-elle dans une langue étrange.

Arthur ne comprenait rien.

Il essaya d’appeler un sort. Un simple éclairage, une brise, n’importe quoi. Il sentit au fond de lui le réflexe magique… mais c’était comme tirer sur une corde coupée. Rien ne venait. Rien.

Son cœur se mit à battre plus vite.

La machine s’affola, affichant des chiffres rouges.

Une silhouette masculine entra brusquement dans la pièce.

Cet homme, lui, n’avait pas l’expression paniquée des autres. Il s’avança d’un pas mesuré, observa Arthur comme on observe une étoile rare tombée du ciel. C’était un homme d’une quarantaine d’années, barbe courte, lunettes rondes, regard calme.

Il posa une main sur le lit, comme pour signifier à tous qu’il prenait le relais.

— It’s alright. I’ve got him.

Puis il se tourna vers Arthur et prononça, cette fois en articulant lentement :

— Je… suis… Jean.

Jean.

Arthur ne comprit pas le mot, mais le geste était évident : l’homme venait de lui donner son nom.

Jean. Un son simple qu’il pouvait retenir.

Le scientifique répéta, encore plus doucement :

— Tu es… en sécurité.

Il posa une main sur son propre torse.

— Jean.

Puis sur Arthur.

— Toi ?

Arthur ouvrit la bouche, la gorge sèche comme du sable.

— Ar… thur…

Jean sourit, comme s’il venait d’entendre un miracle.

— Arthur. Très bien.

Puis, dans un souffle plus grave :

Jean murmura encore quelques mots dans cette langue inconnue. Arthur n’en comprit pas le sens, mais le ton grave de l’homme lui donna un frisson.

Arthur sentit un frisson glacé remonter sa colonne vertébrale.

Il n’était pas seul ici.

Et quelque chose dans leur manière de l’observer lui soufflait qu’ils savaient peut-être plus qu’ils ne devraient.


Chapitre 15 — L’étranger

Les jours qui suivirent furent un mélange d’épuisement, de confusion et d’apprentissage. Arthur était trop faible pour marcher, trop désorienté pour comprendre ce monde où tout semblait fonctionner sans magie : les lumières sans flamme, les machines qui rythmaient les battements de son cœur, les tuyaux, les écrans, les voix murmurant dans une langue inconnue.

Mais Jean revenait chaque jour.

Au début, leurs échanges tenaient en quelques gestes. Jean pointait une chaise, une fenêtre, un verre d’eau, puis répétait le même son jusqu’à ce qu’Arthur le reproduise. Arthur dessinait parfois des symboles magiques sur le carnet ; Jean les observait avec la fascination d’un enfant devant une carte d’un pays impossible.

Un après-midi, Jean lui montra une vidéo d’une fusée quittant la Terre. Arthur regarda l’écran sans cligner des yeux.

— Vous êtes allés jusque-là… sans magie ? demanda-t-il avec son vocabulaire encore hésitant.

Jean eut un petit sourire.

— On se débrouille.

Arthur rit. Ce fut la première fois depuis son réveil. Et, pendant quelques secondes, Jean ne fut plus le scientifique qui l’étudiait, mais simplement l’homme qui lui apprenait à vivre dans un monde impossible.

Il s’asseyait près de son lit, ouvrait un carnet usé et tentait de lui enseigner les mots essentiels.

D’abord des gestes.

Puis des sons.

Puis des phrases.

Arthur apprenait vite.

Pas par facilité — par nécessité absolue.

Jean lui posait des questions, prudemment, comme on effleure une énigme fragile :

— La magie existe vraiment ?

— Votre monde… fonctionne comment ?

— La traversée de la porte, elle a fait quoi à ton corps ?

Chapitre 16 — Le nom qu’il évitait

Mais dès qu’Arthur demandait :

— Mélanie.

— Ma sœur. Où est-elle ?

Jean se renfermait.

Son regard glissait ailleurs, comme s’il cherchait une issue invisible.

— Tu dois te concentrer sur toi, Arthur. Sur ta guérison. On parlera du reste plus tard.

Jamais une réponse claire.

Jamais un mensonge net non plus.

Un jour, alors que la pluie tambourinait contre les fenêtres de l’hôpital, Jean s’assit plus près que d’habitude.

— Tu sais… longtemps j’ai cru que ton monde n’était qu’un mythe. Une hypothèse théorique sans preuve. Une fantaisie scientifique.

Arthur, encore affaibli, fronça les sourcils.

— Pourquoi croire… maintenant ?

Jean le fixa intensément.

— Parce que tu es là. Et parce que la porte… s’est ouverte de nouveau. Juste avant qu’on te trouve.

Arthur sentit son cœur bondir dans sa poitrine.

— Mélanie ? Est-ce qu’elle… ?

Jean détourna les yeux.

— Plus tard, Arthur.

Le ton était trop doux. Trop soigneux.

C’était celui qu’on utilise quand la vérité peut briser quelqu’un.

Arthur comprit alors que quelque chose était arrivé à sa sœur.

Mais il n’avait pas encore la force d’affronter cette réalité.


Chapitre 17 — La chambre de Mélanie

Ce fut quelques semaines plus tard que Jean se décida finalement.

Arthur marchait à présent, encore raide, mais libre de ses mouvements. On lui avait retiré les tubes, les machines. Son corps s’était adapté… ou, plutôt, avait souffert assez longtemps pour s’habituer à l’absence totale de magie.

Ce matin-là, Jean l’attendait à la porte de sa chambre.

— Viens, dit-il simplement.

Ils descendirent plusieurs couloirs, traversèrent des portes sécurisées, passèrent devant des pièces remplies d’appareils dont Arthur ne comprenait pas la fonction. Finalement, ils pénétrèrent dans une salle plongée dans une semi-obscurité.

Au centre, un lit.

Une silhouette allongée.

Des tuyaux. Des écrans. Des signaux monotones.

Arthur s’avança, le souffle coupé.

Mélanie.

Elle semblait dormir.

Son visage était étrangement paisible, presque trop. Sa peau avait perdu sa lumière habituelle. Ses cheveux noirs étaient soigneusement noués, comme si quelqu’un venait régulièrement en prendre soin.

Arthur sentit ses jambes trembler.

— Mélanie… murmura-t-il.

Jean resta en retrait, les mains dans ses poches, comme un homme qui porte un secret trop lourd.

— On l’a trouvée près de toi, dit-il d’une voix basse. Quelques minutes après. Tu étais inconscient. Elle…

Il inspira profondément.

— Elle n’a pas supporté la transition.

Une phrase simple.

Une sentence irrévocable.

Arthur chancela.

— Qu… qu’est-ce que ça veut dire ?

Jean s’approcha lentement.

— Ton corps était affaibli, Arthur. Mais ton adaptation… a été progressive. Le sien… non. La magie avait façonné son être plus profondément encore que toi. Ici, dans ce monde… cette énergie n’existe pas. Et son absence a provoqué une destruction massive des connexions de son cerveau.

Arthur attrapa la barre du lit, les doigts blanchis par la force.

— Elle va se réveiller. Elle doit se réveiller.

Jean secoua la tête, les yeux pleins d’une tristesse sincère.

— Son cœur bat. Ses organes fonctionnent. Mais Mélanie… n’est plus là. Depuis des mois.

Arthur sentit son monde s’écrouler.

Tout se mit à tourner autour de lui.

Il chercha un souffle qui ne venait plus.

— Non… Mélanie… pas toi…

Sa voix se brisa.

Il tomba à genoux.

Jean posa une main sur son épaule, sans tenter de formuler un réconfort inutile.

Arthur pleura longtemps.

Il pleura jusqu’à ce qu’il n’ait plus de larmes, jusqu’à ce que sa poitrine brûle, jusqu’à ce que le sol froid sous ses mains lui rappelle qu’il n’était pas en train de faire un cauchemar.

Il murmura, la voix tremblante :

— C’est… ma faute.

— Non, répondit Jean.

— Si. Je l’ai entraînée. J’ai insisté. Je l’ai poussée à franchir cette porte.

Il releva son visage ravagé de larmes.

— Je l’ai tuée.

Jean soupira, accroupi à côté de lui.

— Arthur… tu n’as pas tué ta sœur. Vous avez pris un risque ensemble. Et tu n’as pas compris le prix.

Il posa une main ferme sur son épaule.

— Mais si tu refuses de rester sans réponse… il reste encore quelque chose que nous pouvons tenter.

Arthur releva les yeux, confus.

— Comment ?

Jean se leva et regarda la porte de la salle, comme s’il craignait que quelqu’un écoute.

— En m’aidant à comprendre la porte… et à l’ouvrir de nouveau.

Arthur sentit son cœur se serrer.

La porte.

Le seul lien entre leur monde et celui-ci.

Le seul espoir — aussi fou soit-il — de réparer quelque chose.

Il essuya ses larmes, se redressa lentement.

— Je ferai tout.

— Alors prépare-toi. Ce ne sera pas simple, dit Jean.

Son regard se fit grave.

— Et ce ne sera pas sans danger.


Arthur continua pourtant à revenir dans la chambre de Mélanie. Au début, il lui parlait comme si elle pouvait se réveiller. Il lui racontait ce qu’il avait appris, les machines, les images du ciel, les mots nouveaux. Puis ses phrases devinrent plus courtes.

Jean lui montra les examens. Arthur exigea des explications, puis d’autres examens, puis d’autres avis. Il chercha une erreur dans chaque réponse. Il n’en trouva aucune.

Un soir, il resta seul auprès d’elle jusqu’à ce que les lumières du couloir s’éteignent.

— Je suis désolé, murmura-t-il. Je voulais qu’on découvre quelque chose ensemble. Pas ça.

Il posa deux doigts contre sa main immobile. Pour la première fois, il ne lui demanda pas de revenir. Ce fut ce soir-là qu’il commença réellement à comprendre qu’il repartirait sans elle.

Chapitre 18 — Le deuil

Les mois suivants furent une épreuve.

Au début, Arthur s’accrocha à l’idée qu’un retour de la magie pourrait réveiller Mélanie. Avec Jean, il examina chaque possibilité, chaque réaction de son corps, chaque hypothèse liée à la porte. Mais les semaines passèrent sans le moindre signe. Peu à peu, Arthur dut accepter ce que les machines confirmaient depuis le début : le cœur de sa sœur battait encore, mais son cerveau ne répondait plus. À ses yeux, Mélanie était morte. Ce qui restait dans ce lit n’était qu’un corps que la médecine empêchait de s’éteindre.

Arthur vivait dans un monde qui n’était pas le sien, un monde sans magie, sans souffle, sans sens. Il apprit cette langue froide, il manipula les machines étranges que Jean lui montrait, il participa aux analyses du scientifique qui cherchait à comprendre comment la magie avait altéré son corps et celui de Mélanie.

Il ne dormait presque plus.

Chaque nuit, il revenait près du lit de sa sœur.

Chaque nuit, il murmurait :

— J’aurais dû te protéger.

Mais un jour, alors qu’il tentait de méditer — un geste inutile sans magie, mais rassurant par habitude — quelqu’un entra dans sa chambre.

Chapitre 19 — La seconde porte

Un homme vêtu entièrement de noir.

Sans blouse.

Sans badge.

Sans expression.

Ses yeux étaient sombres, profonds, traversés d’une tristesse étrange.

— Arthur, dit-il simplement.

Le jeune mage se redressa, méfiant.

— Qui êtes-vous ?

L’homme s’approcha, sa voix semblant flotter dans l’air comme un souffle froid.

— Quelqu’un qui sait ce que tu as perdu.

Arthur serra les poings.

— Mélanie ? Vous…

— Je sais ce qui lui est arrivé, coupa l’homme. Je sais ce que tu ressens. Parce que j’ai vécu la même chose.

Arthur demeura figé.

L’étranger inclina légèrement la tête.

— Je peux t’aider. Je peux te ramener chez toi.

Le cœur d’Arthur fit un bond incontrôlable.

— Comment ?

L’homme esquissa un sourire presque imperceptible.

— La porte. Je sais où elle est. Je sais comment l’ouvrir. Jean n’a pas tort… mais il ne t’a pas tout dit.

Un frisson parcourut Arthur.

— Pourquoi m’aider ?

L’homme s’approcha encore, si près qu’Arthur put sentir une odeur légère, presque imperceptible, comme celle d’un bois humide.

— Parce que j’ai perdu quelqu’un, moi aussi. Quelqu’un que j’ai tenté de ramener, sans jamais y parvenir.

Il baissa légèrement les yeux.

— Si je ne peux plus la sauver… toi, au moins, tu peux encore rentrer.

Arthur sentit une vague d’empathie étrange.

Comme si cet homme n’était pas un ennemi, ni un allié, mais un reflet tordu de lui-même.

— Conduis-moi à la porte, dit-il.

L’homme acquiesça.

Ils traversèrent des couloirs, descendirent des escaliers interdits au public, passèrent des portes verrouillées que l’homme semblait deviner comme par intuition. Finalement, ils entrèrent dans une salle vaste, presque vide.

Au fond, encastrée dans un mur de béton, se tenait une seconde porte.

Pas la même que dans la grotte.

Plus froide.

Plus lisse.

Plus… artificielle.

Arthur comprit alors que les portes n’étaient peut-être pas de simples tunnels reliant deux endroits fixes. Celle-ci semblait être un autre ancrage, une autre façon d’accrocher les deux réalités l’une à l’autre.

L’homme posa sa main sur sa surface.

Elle s’illumina d’une lueur blanche identique à celle du temple.

— Entre, dit-il. C’est le moment.

Arthur contempla la porte.

Son cœur battait à se rompre.

Il pensa à Mélanie.

À Merlin.

À son monde.

Aux erreurs.

Aux regrets.

À l’amour qu’il n’avait jamais su exprimer à temps.

Il inspira profondément.

— Merci, dit-il simplement.

— Va, répondit l’homme.

Arthur franchit la lumière.

Une sensation de chaleur le traversa, bien différente de la douleur de la première traversée. Cette fois, il n’était plus déchiré : il était attiré.

La lumière se dissipa.

Chapitre 20 — Le retour

Arthur se retrouva debout au milieu d’un champ de fleurs. Le vent transportait une odeur familière d’herbes et de magie. Le ciel était d’un bleu profond, comme il ne l’avait jamais vu dans le monde sans magie.

Il était chez lui.

Il se retourna pour remercier l’homme…

mais la porte avait disparu.

Il resta là, immobile, respirant profondément l’air de son propre monde.

Il était vivant.

Il était revenu.

Mais rien, désormais, ne serait plus jamais comme avant.

Chapitre 21 — La magie nouvelle

Lorsqu’Arthur ouvrit les yeux dans son monde, quelque chose était différent.

D’abord, il crut que c’était simplement l’air — si vibrant, si riche de magie qu’il en avait presque mal aux poumons après tant de mois passés dans un univers vidé de toute énergie mystique. Mais non… c’était plus que ça.

La magie ne l’entourait pas.

Elle coulait en lui.

Il marcha à travers le champ, encore étourdi par son retour, et chaque pas déclenchait une légère onde dans l’herbe, comme si le monde réagissait à sa présence.

Il leva la main.

Un scintillement brûlant passa entre ses doigts.

Une étincelle.

Puis une flamme.

Puis un filament de lumière si dense qu’il cloua Arthur sur place.

— Qu’est-ce que… ?

Sa magie n’était plus la même.

Elle n’obéissait plus simplement : elle débordait.

Elle bruissait, pulsait, résonnait comme si chaque particule de son corps était devenue un noyau d’énergie autonome.

Il ferma les yeux.

Il sentit tout :

les animaux sous terre,

les courants magiques qui traversaient l’air,

les lignes telluriques sous ses pieds,

et même, au loin, la présence de quelque chose d’immense, d’inquiétant, comme une ombre posée sur le royaume.

La transition avait fait de lui un être différent.

Ni entièrement humain.

Ni tout à fait mage.

Quelque chose entre les deux.

Et pour la première fois depuis longtemps, Arthur eut peur de lui-même.

— Est-ce un cadeau… ou une malédiction ? murmura-t-il.

Mais peu importait la réponse.

Ce pouvoir, il allait devoir apprendre à le contrôler… ou il serait détruit par lui.


Chapitre 22 — Quelque chose ne va pas

Arthur marcha pendant de longues heures, quittant la nature sauvage pour suivre un chemin de terre battue. Le soleil se couchait lorsqu’il aperçut une petite bourgade nichée au cœur d’un vallon, entourée de champs autrefois fertiles.

À son approche, il sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.

Les maisons étaient fermées, les fenêtres barricadées. Pas un rire, pas une voix, pas même la fumée d’un feu de cuisine. Une ville fantôme.

Il avança prudemment jusqu’à la place centrale. Les pavés y étaient fissurés, et une fontaine tarie laissait deviner l’abandon récent.

Alors Arthur entendit une porte grincer.

Un vieil homme à la barbe grise sortit d’une maison, tenant un bâton de bois. Lorsqu’il aperçut Arthur, il sursauta.

— Qui êtes-vous ? lança-t-il, méfiant.

— Je suis un voyageur, répondit Arthur. Je… cherche la capitale.

Le vieil homme pâlit.

— Vous ne devriez pas être ici. Ils vont arriver.

Arthur fronça les sourcils.

— Qui ?

— Les monstres, répondit l’homme d’une voix tremblante. Les créatures venues de l’autre côté de la montagne. Elles ravagent tout.

Arthur resta figé.

Des monstres ? Dans son royaume ?

Cela n’existait pas autrefois.

Pas à ce niveau.

— Que s’est-il passé ?

— Le roi est mort. La capitale est tombée aux mains de l’ennemi. L’armée s’est repliée vers l’ouest et la guerre continue, mais ici nous sommes trop près du front. Nous fuyons tous. Et si vous avez un brin de bon sens… vous ferez pareil.

Le vieil homme referma sa porte sans un mot de plus.

Arthur resta seul sur la place vide, les mots résonnant dans son esprit.

La capitale… perdue ?

Le royaume… envahi ?

Il sentit une vague glacée lui remonter le long de l’échine.

Il devait comprendre.

Il devait savoir.

Il devait voir ce qu’il restait de son monde.

Alors il reprit la route sans un regard en arrière.

Plus il avançait, plus les paysages devenaient lugubres. Les arbres semblaient se pencher, les feuilles étaient sombres, les animaux absents. La magie elle-même paraissait agitée, nerveuse, comme si elle craignait quelque chose.

Il marcha des jours entiers, survivant grâce à la magie qui pulsait en lui, jusqu’à atteindre une forêt dense où les arbres se déformaient sous la pression d’un vent invisible.

Et là, quelque part au milieu de cette forêt, il entendit un bruit.

Faible.

Une respiration.

Un mouvement précipité.

Quelqu’un approchait.


Chapitre 23 — La guerre

La silhouette surgit entre les arbres : noire, massive, contorsionnée, avançant d’une démarche presque humaine mais bien trop fluide pour l’être réellement. Deux yeux rouges perçaient l’obscurité comme des braises affamées.

Arthur se tendit.

Le monstre poussa un cri guttural, un son capable de glacer la moelle d’un guerrier expérimenté, puis chargea.

Arthur eut à peine le temps de lever la main.

La créature se projeta vers lui, ses griffes tranchant l’air comme des lames. Arthur se téléporta d’un pas, laissant la bête s’écraser contre un tronc. L’arbre se fendit sous l’impact.

— Par les Anciens… murmura Arthur.

Ces monstres n’étaient pas naturels.

Tout en cette créature lui soufflait qu’elle n’avait rien à faire ici. Peut-être même qu’elle ne venait pas de ce monde.

La bête se retourna, furieuse, et bondit de nouveau.

Arthur sentit la magie en lui réagir comme un instinct animal. Elle se concentra d’elle-même dans sa paume. Avant même qu’il ne forme consciemment un sort, une boule de feu jaillit et percuta le monstre de plein fouet.

L’explosion fut si violente qu’elle illumina toute la clairière.

Lorsque la lumière retomba, il ne restait du monstre que des fragments carbonisés.

Arthur resta immobile.

Il avait à peine pensé le sort.

Et pourtant, il avait libéré une puissance colossale.

Trop colossale.

— Ce n’est pas normal… murmura-t-il.

La peur le prit à la gorge.

Était-ce vraiment un pouvoir qu’il contrôlait ?

Ou quelque chose de plus ancien, de plus sauvage, qui avait pris racine en lui durant son séjour dans l’autre monde ?

Il serra son bâton.

Il devait maîtriser ce qu’il devenait.

Ou tout serait perdu — pour lui, et peut-être pour son royaume.


Chapitre 24 — Le premier monstre

Le lendemain, Arthur poursuivit sa route, troublé par la violence de son propre pouvoir. Sa magie n’était plus seulement un outil : elle semblait vivante, indépendante, comme un fauve enfermé dans sa poitrine.

Alors qu’il traversait une plaine bordée d’arbres morts, il entendit soudain des pas précipités.

Une silhouette approchait à toute vitesse.

Arthur se mit en garde.

La personne déboucha enfin devant lui : une jeune femme aux cheveux noirs attachés en haute queue, le visage couvert de poussière, l’armure légère fissurée par des coups récents. Elle tenait une épée dégainée. Un écusson sombre avec un dragon rouge flamboyant ornait sa poitrine.

Arthur reconnut ce symbole.

L’Ordre des Mages Guerriers.

Des combattants légendaires, formés pour préserver le royaume contre les forces qui échappent aux mages traditionnels.

— Vous ! cria-t-elle en arrivant près de lui. Qu’est-ce que vous faites ici ?

Arthur resta interdit un instant.

— Je… je vais vers la capitale.

Elle ouvrit de grands yeux, presque choqués.

— La capitale ? Vous n’avez pas reçu les ordres ?

— Quels ordres ?

La jeune femme jura entre ses dents.

— Nous avons perdu la capitale ! Les monstres ont pris la ville ! Nos forces se regroupent à l’ouest. Si vous voulez survivre, c’est là qu’il faut aller !

Un frisson parcourut Arthur.

— La guerre… ?

Elle le toisa, incrédule.

— Vous venez de quelle planète, exactement ?

Arthur hésita.

— C’est compliqué.

Elle s’apprêtait à répondre lorsque le sol vibra légèrement sous leurs pieds, comme si quelque chose de gigantesque s’approchait.

Le visage de la mage guerrière se décomposa instantanément.

Elle pâlit.

Elle recula d’un pas.

— Non… pas ça… pas encore…

Arthur se tendit.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Elle ne répondit pas.

Elle tourna les talons et s’enfuit aussi vite qu’elle avait surgi, comme un animal traqué par un prédateur invisible.

Arthur resta seul, la main crispée sur son bâton, tandis qu’un grondement sourd résonnait au loin.

Quelque chose approchait.

Quelque chose qui effrayait même les mages guerriers.

Et Arthur comprit, trop tard, qu’il venait de mettre les pieds dans un royaume qu’il ne reconnaissait plus.

Chapitre 25 — Le bruit sourd

Le vent se figea.

C’était imperceptible au début : un silence trop lourd, trop vaste, qui étouffait jusqu’au murmure des feuilles. Puis cela arriva.

Un bruit sourd.

Une vibration profonde, presque cosmique, qui résonna dans la terre elle-même.

BOUM.

Arthur se redressa brusquement, le cœur battant. Ce n’était pas un son ordinaire. C’était comme un écho déformé d’une explosion magique… mais sans magie. Un choc brut, materiel, monstrueux.

La mage guerrière, déjà loin, s’arrêta net.

Elle tourna la tête lentement, comme si chaque mouvement lui coûtait un effort monumental.

Puis le bruit retentit à nouveau.

BOUM.

Cette fois, Arthur sentit l’impact dans sa cage thoracique. La mage guerrière porta une main à sa bouche, les yeux écarquillés, son visage perdant toute sa couleur.

— Non… non… pas ça… pas ici… murmura-t-elle.

Elle recula. Trembla.

Puis, comme une corde qui finit par rompre, elle hurla :

— FUYEZ !

Et elle se mit à courir. Courir comme si sa vie en dépendait.

Courir comme si elle savait ce qui venait, et qu’Arthur n’était pas prêt à l’affronter.

Mais Arthur resta immobile.

Non par bravoure.

Par instinct.

Quelque chose avançait.

Quelque chose d’énorme, d’invisible encore, mais qui déformait déjà le monde autour de lui.

Et alors il le vit.

Une forme projetée dans les airs.

Un corps humain — ou plutôt ce qu’il en restait — tourbillonnant avant de retomber lourdement entre les arbres.

Arthur n’eut pas le temps de réfléchir.

La magie bondit en lui d’un seul coup, comme si son corps agissait avant son esprit. Il lança un sort de vivacité, ses jambes devinrent foudre, et il se précipita vers le point d’impact.

Le monde devint flou autour de lui.

Il atteignit la clairière en un clin d’œil.

Et ce qu’il trouva là…

le figea d’horreur.


Chapitre 26 — Pierre

Un homme gisait au sol.

Ou plutôt… il en restait un homme.

Son torse et sa tête seulement.

Pas de jambes.

Pas de bras.

Du sang partout, comme si une bête gigantesque l’avait démembré sans effort.

Mais il respirait encore.

Ses yeux bougeaient.

Il vivait.

— Par les astres… souffla Arthur.

Il tendit les mains, instinctivement, et la magie répondit. Une vague d’énergie apaisante enveloppa l’homme, ralentissant l’hémorragie. Mais Arthur savait que ça ne suffirait pas.

Il n’avait jamais été un guérisseur.

Il n’avait jamais été né pour sauver des vies.

Mais quelque chose en lui — quelque chose né du monde sans magie — se mit en marche.

Il se souvint de ces machines étranges, de ces membres artificiels qu’il avait vus dans des films et documentaires que Jean lui avait montrés. Des mécanismes articulés capables de remplacer un bras, une jambe. De la technologie dépourvue de magie.

Et il pensa :

Si ce monde peut créer la vie avec du métal… alors avec la magie, je peux faire mieux.

Il plaça ses mains au-dessus du sol.

La magie se concentra.

D’un geste, il fit apparaître un métal sombre, que la lumière embrasait comme un miroir nocturne. De fines plaques se formèrent, se soudèrent, se transformèrent en articulation, en structure, en membres complets — imposants, élégants, redoutablement précis.

Il façonnait non pas une simple prothèse, mais une extension vivante du corps de l’homme.

Puis il modela les attaches.

Il lia la chair au métal.

Et il insuffla la magie directement dans le cœur des mécanismes, comme un souffle de vie.

Le métal se mit à bouger.

Arthur retint son souffle. Il avait imaginé le mécanisme, guidé par les souvenirs des prothèses du monde sans magie, mais il n’avait aucune certitude que sa magie puisse réellement donner forme à une idée aussi complexe. Pourtant, sous ses yeux, elle venait de le faire.

Le torse du blessé se souleva.

Ses yeux s’ouvrirent, confus, tremblants.

— Qu… qu’est-ce que… ?

Il baissa la tête et vit ses nouvelles jambes. Ses nouveaux bras.

Des membres métalliques, élégants, lumineux.

Le choc lui coupa la voix.

Arthur posa une main contre son torse.

— Tu es vivant. J’ai stabilisé ta magie… et le métal fera le reste.

L’homme respira profondément.

Puis, dans un murmure :

— Merci… je… je m’appelle… Pierre…

Arthur esquissa un sourire fatigué.

— Moi c’est Arthur.

Pierre tenta de se lever. Ses jambes métalliques répondirent aussitôt — trop vite. Il fit un pas, vacilla et retomba à genoux. Ses nouveaux doigts labourèrent la terre.

— Qu’est-ce que tu m’as fait ? souffla-t-il.

Arthur resta figé. Il avait sauvé cet homme. Il en était presque certain. Mais, à voir la peur dans ses yeux, il comprit que sauver une vie et rendre cette vie familière étaient deux choses différentes.

Pierre leva lentement une main métallique. Les articulations obéirent à sa pensée avec un léger retard, puis se refermèrent.

— Je sens… quelque chose. Pas comme avant. Mais je le sens.

Le grondement de la forêt les empêcha d’aller plus loin. Arthur passa le bras de Pierre autour de ses épaules.

— On comprendra plus tard. Pour l’instant, on survit.

Pierre regarda ses membres avec un mélange de terreur et d’émerveillement. Il était vivant. Pour le reste, il faudrait du temps.

Arthur posa une main sur son épaule.

— Alors vivons. Ensemble.

Mais la forêt trembla soudain.

Un nouveau grondement.

Plus proche.

Plus lourd.

Pierre se tourna vers Arthur, la peur dans les yeux.

— Il arrive. On doit partir.

Arthur hocha la tête.

Ils fuirent dans la forêt, côte à côte.

Un mage aux pouvoirs déchaînés.

Un survivant aux membres d’acier.

Et derrière eux, quelque chose les traquait.


Chapitre 27 — Apprendre à marcher

Ils ne parcoururent que quelques kilomètres avant de devoir s’arrêter. Pierre apprenait à commander quatre membres qui n’étaient pas les siens, tandis qu’Arthur découvrait que sa nouvelle magie répondait parfois avant même qu’il ait formulé une intention.

Pierre tomba plusieurs fois. À la troisième, il frappa le sol de colère et y laissa une empreinte profonde. Il fixa son poing métallique, stupéfait.

— Je vais devoir apprendre à ne pas casser tout ce que je touche.

Arthur eut un rire bref.

— On est deux.

Ce fut peu de chose, mais cette phrase changea quelque chose entre eux. Ils n’étaient plus seulement un blessé et son sauveur. Ils étaient deux hommes qui ne reconnaissaient plus tout à fait leur propre corps.

Chapitre 28 — Le jeune homme mystérieux

Le calme revint soudain.

Comme si le monstre avait disparu.

Pierre s’arrêta net, tendant l’oreille.

— Il n’est plus là… dit-il.

Mais son ton n’était pas rassuré.

Il était nerveux.

Arthur, lui, sentait autre chose.

Une magie immense.

Presque infinie.

Mais irrégulière, instable, comme si elle était manipulée par un novice doué mais inconscient du danger.

La forêt sembla se figer.

Puis, entre deux troncs, une silhouette apparut.

C’était un jeune homme.

De leur âge, peut-être un peu plus jeune.

Ses cheveux noirs tombaient sur ses yeux humides, sa cape sombre flottait derrière lui.

Mais ce qui frappait le plus… c’était l’aura qui l’entourait.

Une énergie brute, sauvage, presque divine.

Une aura que même Arthur, dans sa nouvelle puissance, percevait comme potentiellement mortelle.

Le jeune homme s’arrêta à quelques mètres.

— J’ai trouvé deux autres voyageurs, dit-il d’une voix calme.

Arthur tressaillit.

Le jeune homme n’avait pas parlé avec sa bouche.

Son esprit avait vibré directement dans le sien.

Pierre recula.

— Arthur… fais attention… Il n’est pas normal…

Arthur serra son bâton.

— Qui es-tu ?

Le jeune homme ne répondit pas immédiatement.

Ses yeux se posèrent sur Arthur, et sa voix résonna encore, mais cette fois dans la langue du monde sans magie :

— He’s here. The special one.

Arthur sentit une sueur froide lui traverser le dos.

— Pourquoi parles-tu dans cette langue ? demanda-t-il.

Aucune réponse.

Seulement un sourire froid.

Puis, soudain :

— Tu vas me suivre, Arthur.

Arthur sentit la colère monter.

— Je ne te suivrai nulle part.

— Si, dit le jeune homme.

Son regard devint plus sombre.

— Si tu veux revoir ta sœur.

Arthur sentit le sol se dérober sous ses pieds.

Sa respiration se coupa.

— Ma… ma sœur… ?

— Je peux la ramener.

Pierre s’interposa immédiatement, les bras métalliques prêts à frapper.

— Ne l’écoute pas ! Ce n’est qu’un mensonge !

Le jeune homme inclina la tête, comme amusé.

— Ce n’est pas un mensonge. Elle n’est pas morte, Arthur.

Sa voix se fit douce.

— Elle t’attend.

C’était un coup dans le cœur.

Un poison.

Une promesse impossible.

Arthur tremblait.

Il sentait la magie en lui vaciller.

— Comment… comment sais-tu ?

— Je sais beaucoup de choses, répondit le jeune homme.

Puis il ajouta, dans un souffle glacé :

— Et je sais que tu n’as pas de choix.

Il fit un pas.

Pierre s’avança, stance de combat.

— Recule, ordonna Arthur. Je ne veux pas te blesser.

Le jeune homme leva brusquement une main. Une pression invisible frappa Pierre et le projeta contre un arbre. Arthur réagit avant même d’avoir le temps de réfléchir.

Le jeune homme sourit.

Un sourire trop calme, trop sûr.

Chapitre 29 — La mort

Alors Arthur comprit.

Il n’y aurait pas de discussion.

Pas de second avertissement.

Il leva son bâton —

et lança un trait de magie pure, concentrée comme une flèche de lumière.

Arthur visa pour l’arrêter. Mais sa magie, bien plus violente qu’il ne l’avait voulu, jaillit comme une flèche de lumière.

Le sort traversa la gorge du jeune homme.

Un souffle.

Un choc.

Puis la silhouette s’effondra, inerte.

Arthur resta immobile.

Ses mains tremblaient.

Son souffle saccadé.

— Je… je n’avais pas le choix…

Pierre posa une main métallique sur son épaule.

— Tu as fait ce que tu devais faire.

Mais Arthur ne se sentait pas soulagé.

Loin de là.

Dans le silence de la forêt morte, une chose était certaine :

Ce jeune homme n’était pas arrivé là par hasard.

Et il n’était que le premier.


Chapitre 30 — La confession

Ils marchèrent longtemps après cela, fuyant le corps sans vie du jeune homme, fuyant la forêt oppressante, fuyant peut-être aussi leurs propres pensées.

Finalement, ils atteignirent une clairière baignée de lune.

Arthur s’assit sur un rocher, épuisé. Pierre le rejoignit.

Après un long silence, Pierre demanda :

— Tu viens de l’Académie, pas vrai ?

Arthur hocha la tête, sans le regarder.

— Je t’ai reconnu, continua Pierre. J’ai… autrefois donné cours à des élèves de première année à l’Académie. Je t’y avais aperçu, et l’histoire de ton duel avec Mélanie — ainsi que cette cicatrice — avait circulé parmi les professeurs.

Il marqua une pause.

— J’avais entendu parler du prodige Arthur. Du fils de Merlin.

Arthur serra les dents.

— Ce n’est qu’un titre. Rien d’autre.

Le silence retomba.

Puis, enfin, Arthur parla.

Il parla de la porte.

De l’autre monde.

De Jean.

De Mélanie.

De la transformation qu’il avait subie.

Mais il ne parla pas de tout.

Pas encore.

Pierre l’écouta, immobile, comme un juge silencieux.

— Tu es revenu de l’autre monde plus fort, dit-il. Mais… Arthur… comment les monstres sont-ils arrivés ici ?

Arthur détourna le regard.

C’était la question qu’il redoutait.

— Pierre… les hommes derrière cette invasion…

Il avala difficilement.

— Ils viennent du monde sans magie. Je ne sais pas exactement comment ils ont réussi à franchir la porte. Peut-être qu’ils ont compris quelque chose en m’étudiant. Peut-être qu’ils ont trouvé le passage après mon départ. Et les monstres… je ne sais même pas encore ce qu’ils sont pour eux. Mais tout a commencé après ma traversée.

Pierre se figea.

— Quoi ?

Arthur inspira, comme s’il plongeait dans l’eau glacée.

— C’est… à cause de moi.

— À cause de toi ? répéta Pierre d’une voix tremblante.

Arthur serra les poings.

— Je ne sais pas comment ils ont fait, reprit Arthur. Peut-être qu’en m’étudiant, ils ont découvert quelque chose que j’ignorais moi-même. Peut-être que mon passage leur a seulement prouvé que notre monde existait.

Sa voix se brisa.

— Mais sans moi, ils ne l’auraient peut-être jamais trouvé. C’est pour ça que je me sens responsable.

Pierre recula, horrifié.

— Tu veux dire que… nos morts… nos villages détruits…

Il secoua la tête.

— Arthur… tu as amené la guerre ici.

Arthur baissa la tête.

— Oui.

Un long silence tomba.

Un silence lourd de haine, de culpabilité, de vertige.

Pierre murmura, presque inaudible :

— Tu es un monstre…

Ces mots transpercèrent Arthur comme une lame.

Il se leva, vacillant.

— Si je suis un monstre… alors je dois réparer ce que j’ai fait.

Il fit quelques pas, la voix tremblante.

— Je vais partir. Je n’ai pas ma place ici.

Il s’enfonça dans la forêt.

Pierre resta immobile.

Il regarda Arthur disparaître entre les arbres, son cœur tiraillé entre colère et compassion.

Quelques minutes passèrent.

Ou peut-être des heures.

Puis Pierre se leva.

Il suivit les traces d’Arthur.

Parce qu’au fond… il savait que personne ne pouvait réparer ce désastre seul.

Chapitre 31 — Le pardon

Arthur marchait sans but précis, brisé par les mots de Pierre. Chaque pas le tirait plus loin dans la forêt sombre, où la lumière de la lune perçait à peine entre les branches noueuses.

Il avait l’impression de sentir la guerre peser sur ses épaules.

Le poids de centaines de morts.

Peut-être de milliers.

La culpabilité était si lourde qu’elle lui écrasait la poitrine.

— Je suis un monstre…, murmura-t-il.

Le vent froid ne répondit pas.

Arthur marcha ainsi pendant des heures, jusqu’à ce que ses jambes menacent de céder sous lui. Il finit par s’asseoir au pied d’un arbre aux racines tordues, la tête enfouie entre ses mains.

Il ne savait plus combien de temps passa avant qu’il entende un craquement derrière lui.

Il se retourna instinctivement, prêt à affronter un autre monstre.

Mais ce n’était pas une créature.

C’était Pierre.

Il s’approcha lentement, comme s’il craignait d’effaroucher un animal blessé.

— Arthur.

Le jeune mage ne répondit pas.

Pierre s’accroupit, son visage éclairé par la lune. Une expression lasse, réfléchie, hantée.

— Je t’ai accusé. J’ai dit que tu étais un monstre.

Arthur détourna le regard.

— C’était la vérité.

— Non, dit Pierre d’une voix ferme mais douce. C’était ma douleur qui parlait. Pas la vérité.

Arthur sentit sa gorge se serrer.

Pierre poursuivit :

— Oui, tu as ouvert une porte entre deux mondes. Oui, tu as ramené quelque chose de terrible ici. Mais… tu n’as jamais voulu ça. Tu as fait une erreur. Une erreur immense, peut-être. Mais une erreur, pas un acte de haine.

Il posa une main sur son épaule.

— Et je suis venu pour te dire que je te pardonne.

Arthur inspira brusquement, comme si l’air revenait enfin après une longue noyade.

— Pourquoi… ? Après tout ce que j’ai causé ?

— Parce que tu es la seule personne capable de réparer ce désastre, répondit Pierre. Et parce que je t’ai vu sauver ma vie. Personne ayant un cœur de monstre n’aurait fait ce que tu as fait pour moi.

Arthur baissa les yeux.

— Je ne mérite pas ton pardon.

— Et pourtant, tu l’as, dit Pierre simplement.

Le silence tomba, profond et apaisant.

Pierre se releva et tendit une main à Arthur.

— Viens. On a du travail.

Arthur la saisit.

Et ils quittèrent ensemble la forêt.


Chapitre 32 — Le premier volontaire

Après avoir rejoint les forces regroupées à l’ouest, Arthur et Pierre retournèrent au temple. Arthur reproduisit la procédure du grimoire et stabilisa seul les flux qui avaient autrefois exigé l’aide de Mélanie. La porte s’ouvrit.

Le premier volontaire s’appelait Tomas. Soldat depuis le début de la guerre, il avait perdu son village lors de l’avancée ennemie. Arthur lui expliqua trois fois qu’il ignorait ce que la traversée ferait à son corps.

— Tu peux mourir.

— Je sais.

— Ce n’est pas une formule. Je veux que tu comprennes. Mélanie n’est jamais revenue.

Tomas soutint son regard.

— Et si personne n’essaie, combien d’autres ne reviendront jamais ?

Tomas franchit la porte. Arthur attendit son retour pendant des heures. Lorsqu’ils réussirent enfin à ramener son corps, il ne respirait plus.

Arthur voulut condamner le passage le soir même.

Chapitre 33 — Le premier survivant

Pierre l’en empêcha de prendre une décision dans la colère. Ils étudièrent chaque détail du rituel, modifièrent les symboles d’ancrage et déplacèrent le point d’arrivée vers une zone isolée du monde sans magie, loin de l’installation où Jean avait autrefois étudié Arthur.

Le deuxième essai échoua. Le troisième aussi. Puis, lors du quatrième, un mage revint debout.

Il n’était pas indemne. Sa magie vibrait autour de lui comme une seconde peau et ses sens semblaient percevoir des choses invisibles aux autres. Mais il était vivant.

Pour la première fois depuis Tomas, Arthur sentit autre chose que de la culpabilité : une possibilité.

Chapitre 34 — Sarah

Sarah se présenta quelques jours plus tard. Dix-sept ans. Trop jeune, pensa Arthur avant même qu’elle ait terminé de donner son nom.

— Non.

— Vous ne savez même pas ce que j’allais demander.

— Si. Et la réponse est non.

Sarah serra les mâchoires.

— Les monstres demandent notre âge avant de nous tuer ?

Arthur ne trouva rien à répondre. Elle lui parla de sa famille déplacée, des refuges qui reculaient chaque semaine, et de sa décision prise bien avant de venir jusqu’au temple. Il refusa encore. Elle revint le lendemain. Puis le surlendemain.

Lorsqu’il finit par accepter, Arthur lui fit répéter les risques avec ses propres mots. Il voulait être certain qu’elle ne confondait pas courage et invulnérabilité.

Chapitre 35 — Les Dix

Les premiers essais avaient révélé une découverte aussi extraordinaire que terrible : l’ouverture ne débouchait pas toujours au même endroit dans le monde sans magie. En modifiant certains symboles du rituel, Arthur avait appris à déplacer l’ancrage vers une zone isolée, loin de l’installation où Jean l’avait autrefois étudié. Cela permettait aux volontaires de traverser sans tomber directement entre les mains de ceux qui occupaient l’autre côté. Certains mages revenaient changés, renforcés comme Arthur. Mais la transformation restait imprévisible et mortelle. Arthur avait voulu interrompre les expériences dès les premiers décès. Pourtant, face à la chute de la capitale et à l’avancée ennemie, des volontaires continuaient de se présenter en connaissant pleinement le risque.

L’espoir renaissait.

Lentement, douloureusement.

Les semaines suivantes, Arthur et Pierre parcoururent le royaume, rassemblant des volontaires — de jeunes mages, des soldats, des survivants déterminés à reprendre leur monde. Peu à peu, un groupe d’élite naquit.

Des centaines avaient tenté l’expérience qui liait le monde sans magie au leur.

Seuls neuf avaient survécu.

Mais ces neuf étaient désormais d’une puissance inégalée.

Sarah, la plus jeune, n’avait que dix-sept ans. Depuis sa traversée, des visions fulgurantes lui révélaient parfois des fragments de possibilités à venir.

Élias avait développé une maîtrise fascinante des flux : il pouvait détourner, condenser ou redistribuer la magie autour de lui avec une précision presque impossible.

Alice, la femme d’âge mûr, menait l’équipe avec la force tranquille d’une mère prête à protéger tous les autres ; sa transformation avait renforcé ses sorts de protection et de régénération.

Les six autres survivants avaient eux aussi changé de manière différente : force, vitesse, perception ou affinités magiques poussées au-delà de leurs limites naturelles. Aucun n’était devenu une copie d’Arthur.

Ils n’étaient que dix en tout, Arthur compris.

Dix contre des armées.

Dix contre les monstres.

Dix contre ceux qui avaient franchi la porte derrière lui.

Chaque jour, Arthur se demandait si ce serait suffisant.

Chapitre 36 — Deux cents

Au début, Arthur avait retenu chaque nombre. Douze morts. Vingt-sept. Cinquante-trois. Puis les nombres avaient cessé d’être des nombres : ils étaient devenus des noms, des visages, des familles qui attendaient devant le temple.

Cent quarante-trois. Cent quatre-vingt-dix-neuf.

Arthur redoutait désormais le prochain passage plus que n’importe quel combat.

Ce jour-là, ils étaient réunis dans la clairière du temple — celui où la porte entre les mondes avait été réactivée.

Alice s’avança vers eux.

— Aucun volontaire n’a survécu aujourd’hui…, dit-elle d’une voix brisée.

Un silence lourd s’abattit.

Deux cents morts en trois mois.

Deux cents volontaires qui avaient accepté le risque en sachant que la traversée pouvait les tuer. Pourtant, le consentement des volontaires ne suffisait plus à apaiser Arthur. Chaque nom s’ajoutait aux autres dans sa mémoire. Chaque corps ramené du passage lui donnait envie de condamner définitivement la porte.

— Plus personne aujourd’hui, dit-il. Et demain, nous revoyons tout le protocole. Je refuse d’envoyer quelqu’un là-dedans simplement parce qu’il est prêt à mourir.

Alice soutint son regard.

— Et si l’armée ennemie atteint les derniers refuges avant que nous trouvions mieux ?

Arthur ne répondit pas tout de suite. Dehors, la guerre continuait. Des villes tombaient encore. Le royaume cherchait désespérément une arme capable de rétablir l’équilibre.

Arthur ferma les yeux.

Il sentait la culpabilité revenir, cette vieille compagne.

— Nous continuerons, dit-il enfin. Mais pas aveuglément. Chaque traversée devra nous apprendre quelque chose, ou elle sera la dernière.

Personne ne protesta.

Ce n’était peut-être pas leur seule chance. Mais, pour l’instant, c’était la seule qu’ils avaient trouvée.


Chapitre 37 — La vision

Le lendemain, Sarah vint le trouver.

Elle s’avança timidement, les mains croisées dans son dos, ses yeux verts luisant de détermination et de fragilité.

— Arthur… je peux te parler ?

Il hocha la tête et l’invita à s’asseoir près de lui, sur la pierre plate qui surplombait la clairière. La lumière du matin filtrait entre les branches, dessinant des motifs dorés sur son visage.

— Je voulais te remercier, dit-elle.

Arthur fronça légèrement les sourcils.

— Te remercier… pour t’être portée volontaire ?

— Non, dit-elle en secouant la tête. Pour m’avoir sauvée. Tu m’as ramenée du monde sans magie. Sans toi… je serais morte.

Arthur détourna le regard.

— Peut-être que c’était une erreur.

— Non, répliqua-t-elle aussitôt.

Elle se tourna vers lui, ses yeux emplis d’une force inattendue.

— Je suis vivante, Arthur. Et je suis plus forte que jamais. Tu ne peux pas dire que c’est une erreur.

Il resta silencieux.

Elle poursuivit, plus doucement :

— Et puis… je n’étais pas totalement inconsciente, pendant l’épreuve.

Arthur releva la tête.

— Que veux-tu dire ?

Sarah inspira profondément.

— J’ai eu une vision.

Le vent se figea.

Arthur sentit la magie vibrer autour d’elle — un phénomène rare. Les visions authentiques étaient extrêmement rares… et extrêmement dangereuses.

— Qu’as-tu vu ? demanda-t-il avec prudence.

Sarah ferma les yeux.

— J’ai vu… nous.

Les volontaires.

Toi.

Pierre.

Et une armée derrière nous.

Arthur se tendit.

— Une armée de quoi ?

— D’espoir, répondit-elle.

Il la regarda, confus.

Elle continua, la voix tremblante mais sincère :

— J’ai vu la capitale. Délivrée.

J’ai vu les monstres disparaître comme une ombre dissipée par la lumière.

Et j’ai vu… toi.

— Moi ?

— Oui.

Un silence.

— Je t’ai vu au centre de tout. Comme si… tu étais la clef.

Arthur sentit un frisson lui parcourir l’échine.

Il avait tant voulu réparer ses fautes…

mais jamais il n’aurait imaginé être le pivot du destin du royaume.

— es-tu sûre de ce que tu as vu ? demanda-t-il, la voix basse.

Sarah hocha la tête.

— Absolument.

Elle sourit enfin, d’un sourire pur, honnête.

— Nous allons gagner, Arthur. Je le sais.

Arthur baissa les yeux. Il avait envie d’y croire.

Besoin d’y croire.

Et pour la première fois depuis son retour…

Il y parvint.


Chapitre 38 — Le scientifique et le novice

Dans une ancienne tour d’observation située loin du front, deux silhouettes travaillaient encore malgré l’heure tardive.


Le laboratoire improvisé occupait autrefois une salle destinée à l’étude des étoiles. Les grandes fenêtres circulaires avaient été partiellement condamnées par des plaques de bois, et les anciens instruments astronomiques côtoyaient désormais des cristaux de mesure, des fragments de pierre arrachés au temple et plusieurs objets récupérés à proximité de la porte.


Au centre de la pièce, un vieil homme écrivait sur un immense tableau noir.


Ses cheveux gris tombaient en désordre autour de son visage fatigué. Sa robe de mage portait davantage de traces de craie que de symboles honorifiques.


Derrière lui, son jeune assistant observait les équations qui s’accumulaient.


— Maître…


Le scientifique ne répondit pas.


Il traça un cercle.


Puis un second.


— Maître ?


— Je t’écoute.


Le novice s’approcha.


— Cela fait trois jours que vous regardez les mêmes relevés.


— Quatre.


— Ce n’est pas mieux.


Le vieil homme eut un léger sourire.


— Non.


Il posa la craie.


Sur le tableau apparaissaient maintenant deux grands cercles.


Il désigna le premier.


— Notre monde.


Puis le second.


— Celui qu’Arthur appelle le monde sans magie.


Le novice fronça les sourcils.


— Nous savons déjà cela.


— Non.


Le scientifique se retourna.


— C’est précisément le problème. Nous pensions le savoir.


Il prit sur la table deux cristaux identiques. Le premier diffusait une faible lueur bleue. Le second paraissait parfaitement ordinaire.


— Que vois-tu ?


— Un cristal chargé de magie et un cristal vide.


— C’est ce que j’aurais répondu il y a encore quelques semaines.


Il tendit le second cristal au jeune homme.


— Celui-ci vient de l’autre monde.


Le novice le prit entre ses doigts.


— Il n'y a aucune magie dedans.


— Aucune que nous soyons capables de percevoir.


Un silence.


Le jeune homme releva les yeux.


— Ce n'est pas la même chose ?


— Pas nécessairement.


Le scientifique revint vers le tableau.


— Imagine une rivière.


Il traça une ligne ondulée.


— Tant que l'eau s'écoule violemment, tu vois les remous, tu entends le courant, tu ressens sa force.


Il dessina ensuite un lac parfaitement plat.


— Maintenant imagine la même eau, immobile.


— Elle est toujours là.


— Exactement.


Le novice regarda le cristal entre ses mains.


Le scientifique poursuivit :


— Nous avons commis une erreur fondamentale. Nous avons supposé que, parce que les habitants de ce monde ne peuvent pas lancer de sorts, leur réalité ne possède aucune magie.


Il écrivit un mot sur le tableau.


ÉQUILIBRE


— Et si c'était l'inverse ?


— L'inverse ?


— Et si leur monde contenait une magie tellement stable qu'elle avait cessé d'exister sous la forme que nous connaissons ?


Le jeune homme resta silencieux.


Le scientifique prit une inspiration.


— Dans notre monde, la magie est libre. Elle circule dans l'air, dans les créatures, dans la terre. Elle répond aux émotions, à la volonté, aux symboles. Elle peut être concentrée, déplacée, transformée.


Il ouvrit la main.


Une petite flamme apparut au-dessus de sa paume.


— Nous considérons cela comme naturel.


La flamme disparut.


— Mais peut-être que cela ne l'est pas.


Le novice fronça davantage les sourcils.


— Vous pensez que notre magie est… anormale ?


— Je pense qu'elle est instable.


Cette fois, le silence se fit total.


Le jeune homme regarda instinctivement autour de lui, comme si les murs eux-mêmes risquaient de protester.


— Instable ?


— À une échelle suffisamment longue, tout système cherche un équilibre.


Le scientifique écrivit quelques symboles.


— La chaleur se disperse. Les pressions s'égalisent. Les mouvements ralentissent. Les énergies changent de forme.


Il désigna le premier cercle.


— Pourquoi la magie ferait-elle exception ?


Le novice regarda le tableau.


— Vous pensez qu'elle est en train de disparaître ?


— Non.


Le scientifique se retourna immédiatement.


— Et cette distinction est capitale.


Il prit la craie.


— Je pense qu'elle change d'échelle.


Il dessina une série de points minuscules dans le cercle représentant le monde sans magie.


— Chez eux, la magie n'est peut-être plus une force macroscopique.


— Macroscopique ?


— Visible. Manipulable. Accessible directement à un être vivant.


Il indiqua les points.


— Elle pourrait s'être intégrée beaucoup plus profondément dans la structure de leur réalité.


— Jusqu'où ?


Le scientifique hésita.


— Jusqu'à la matière elle-même.


Il écrivit :


ATOMES


Puis en dessous :


PARTICULES


Puis :


QUANTIQUE


Le novice lut le dernier mot avec difficulté.


— C'est un terme qu'Arthur a rapporté de l'autre monde, expliqua le scientifique. Leurs savants étudient des phénomènes à une échelle si petite que les lois ordinaires semblent y changer.


Il se tourna vers lui.


— Particules qui apparaissent dans plusieurs états. Probabilités. Énergies impossibles à observer directement sans les modifier.


— De la magie.


— Eux appellent cela de la physique.


Le novice eut un petit rire nerveux.


— Alors ils font de la magie sans le savoir ?


— Peut-être.


Le scientifique secoua lentement la tête.


— Ou peut-être que c'est nous qui appelons magie quelque chose qu'ils ont appris à décrire autrement.


Il contempla les deux cercles.


— Leur monde n'est peut-être pas un monde sans magie.


Sa voix devint plus basse.


— C'est peut-être un monde où la magie a terminé son évolution.


Le novice cessa de sourire.


— Terminé ?


Le scientifique plaça la craie contre le premier cercle.


— Imagine que notre monde soit encore jeune, du moins du point de vue de ses lois.


Il désigna les flux magiques représentés autour du cercle.


— La magie y est abondante, violente, sensible à la conscience.


Puis son doigt glissa jusqu'au second.


— Et leur monde serait une version plus ancienne. Plus calme.


— Plus stable.


— Oui.


Le novice fixa longtemps le tableau.


Puis une pensée sembla le frapper.


— Alors…


Il hésita.


— Notre monde pourrait devenir comme le leur ?


Le scientifique ne répondit pas immédiatement.


Il retourna vers la fenêtre.


Au loin, derrière les montagnes, des éclairs magiques illuminaient parfois l'horizon. La guerre continuait.


— Peut-être.


— Dans combien de temps ?


— Impossible à savoir.


— Cent ans ?


— Peut-être.


— Mille ?


— Peut-être cent mille.


Il se retourna.


— Sans intervention extérieure, cela n'aurait probablement aucune importance pour nous. Le changement pourrait être si lent qu'aucune civilisation ne le remarquerait.


Le novice souffla de soulagement.


Mais le scientifique ne bougea pas.


— J'ai dit : sans intervention extérieure.


Le sourire disparut du jeune homme.


Son regard glissa vers le dessin des deux mondes.


Puis vers les fragments du temple posés sur la table.


— La porte.


— La porte.


Le scientifique rapprocha les deux cercles jusqu'à ce qu'ils se touchent.


— Nous avons relié deux états différents d'une même réalité.


— Un état instable…


— Et un état stable.


Le jeune homme sentit sa gorge se serrer.


— Qu'est-ce qui va se passer ?


Le scientifique dessina plusieurs flèches du premier cercle vers le second.


— La première possibilité est que notre monde commence à chercher son équilibre beaucoup plus rapidement.


— La magie disparaîtrait ?


— S'atténuerait.


Il corrigea immédiatement :


— Je refuse le mot « disparaître ». Elle pourrait descendre progressivement vers les niveaux fondamentaux de la matière.


— Les mages perdraient leurs pouvoirs.


— Probablement.


— Les créatures magiques ?


Le scientifique ne répondit pas.


Le visage du novice changea.


— Les dragons ?


— Je ne sais pas.


— Les esprits ?


— Je ne sais pas.


— Les enchantements qui maintiennent certaines villes ?


— Je ne sais pas !


La voix du vieil homme claqua brutalement dans la salle.


Le silence retomba.


Il inspira profondément.


— C'est précisément ce qui m'effraie. Nous ne savons presque rien.


Le novice baissa les yeux.


— Et l'autre possibilité ?


Le scientifique resta immobile.


— L'autre possibilité est pire.


Il effaça les flèches.


Puis les dessina dans l'autre direction.


— Le monde stable pourrait ne pas absorber notre instabilité.


— Je ne comprends pas.


— Imagine une goutte d'encre dans un verre d'eau.


— Elle se disperse.


— Exactement.


Le scientifique fixa le deuxième cercle.


— Et si notre magie se dispersait dans leur réalité ?


Le novice pâlit.


— Leur monde deviendrait magique ?


— Ce mot est beaucoup trop rassurant.


Il traça une fissure traversant le cercle.


— Leurs lois physiques ont atteint un équilibre. Si nous y injectons suffisamment d'énergie capable de répondre à la volonté, de modifier la matière, de contourner leurs constantes…


Il s'interrompit.


— Nous pourrions provoquer des contradictions dans les lois mêmes de leur univers.


— Qu'est-ce que cela signifie ?


Le vieil homme regarda son assistant.


— Je n'en ai aucune idée.


Puis il ajouta :


— Et c'est précisément le problème.


Il retourna vers la table.


Plusieurs feuilles étaient couvertes de relevés provenant d'Arthur et des survivants.


— Dans leur monde, une pierre tombe parce que leurs lois l'exigent.


Il prit un petit caillou et le lâcha.


Il heurta la table.


— Dans le nôtre…


Il leva la main.


Le caillou remonta lentement.


— …une volonté suffisamment entraînée peut contredire cette loi.


Il laissa retomber la pierre.


— Introduis cela dans une réalité qui n'a jamais été conçue pour le supporter…


Le novice compléta :


— Et personne ne sait ce qui gagne.


Le scientifique sourit tristement.


— Exactement.


Le jeune homme observa à nouveau le tableau.


Les deux cercles.


Puis il désigna leur intersection.


— Et Arthur ?


Le scientifique se figea.


— Quoi, Arthur ?


— Il a vécu dans les deux mondes.


Le novice s'approcha des relevés.


— Dans l'autre réalité, sa magie a disparu. Mais lorsqu'il est revenu…


— Elle n'a pas simplement retrouvé son niveau initial.


— Elle est devenue plus forte.


Le scientifique hocha lentement la tête.


— Beaucoup plus forte.


Il prit une nouvelle craie.


Entre les deux grands cercles, il dessina une petite silhouette humaine.


— Arthur est la raison pour laquelle je ne dors plus.


— Pourquoi ?


— Parce que selon toutes mes théories…


Il contempla la silhouette.


— Il ne devrait pas exister.


Le novice ne répondit rien.


— Son corps vient d'un monde où la magie est macroscopique. Mais il a survécu plusieurs mois dans un univers où cette énergie semble stabilisée à un niveau beaucoup plus profond.


— Et lorsqu'il est revenu…


— Les deux structures sont revenues avec lui.


Le scientifique entoura la silhouette.


— Arthur n'est peut-être pas simplement devenu un mage plus puissant.


Il marqua une pause.


— Il pourrait être le premier organisme capable de manipuler la magie sur les deux niveaux.


Les yeux du novice s'agrandirent.


— Vous voulez dire que lorsqu'il lance un sort…


— Un mage ordinaire manipule l'énergie.


Le scientifique posa un doigt sur le dessin d'Arthur.


— Arthur pourrait être en train de manipuler les règles qui permettent à cette énergie d'exister.


Le jeune homme pensa aux histoires qui circulaient déjà.


Arthur créant du métal.


Arthur modifiant des corps.


Arthur détruisant des monstres presque sans effort.


— C'est pour ça qu'il peut faire des choses impossibles.


— C'est une possibilité.


— Il est donc plus évolué que nous ?


Le scientifique secoua la tête.


— Je n'utiliserais surtout pas ce mot.


— Alors qu'est-il ?


Le vieil homme observa longtemps le dessin.


— Un accident.


Puis il ajouta :


— Ou une solution.


Le novice sentit un frisson.


— Une solution à quoi ?


Le scientifique désigna les deux mondes.


— À leur incompatibilité.


Silence.


— Si une seule personne peut contenir les lois des deux réalités sans être détruite…


Il s'interrompit.


Le jeune homme termina la pensée :


— Alors peut-être que les deux mondes peuvent apprendre à coexister.


— Peut-être.


— Et sinon ?


Le scientifique se retourna vers la fenêtre.


Très loin, quelque part au-delà de la forêt et des montagnes, Arthur se préparait à poursuivre une guerre qu'il croyait comprendre.


— Alors Arthur n'est pas le pont qui sauvera les deux mondes.


Le novice attendit.


La voix du vieil homme devint presque un murmure.


— Il pourrait être le point par lequel l'un des deux dévorera l'autre.


Le vent frappa les vitres.


Le novice regarda les deux cercles une dernière fois.


— Quel monde gagnerait ?


Cette fois, le scientifique répondit immédiatement.


— Normalement ?


Il désigna le monde sans magie.


— Celui-là.


— Pourquoi ?


— Parce qu'il est stable.


Il rangea lentement la craie.


— La réalité choisit presque toujours le chemin qui demande le moins d'énergie pour continuer d'exister.


Il se dirigea vers la porte.


Puis s'arrêta.


— Mais nous avons introduit une variable que la réalité n'avait probablement jamais rencontrée.


— Arthur.


Le scientifique acquiesça.


— Arthur.


Il éteignit les lampes.


Dans l'obscurité, les deux cercles tracés à la craie restèrent encore visibles quelques secondes sous la faible lumière des cristaux.


L'un débordait d'énergie.


L'autre était parfaitement calme.


Et entre les deux se trouvait la silhouette d'un garçon.


Un garçon qui ignorait encore que la guerre pour son royaume n'était peut-être que la partie visible d'un conflit beaucoup plus ancien.


Un conflit entre deux façons pour la réalité d'exister.

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