Congratulations! Your support has been successfully sent to the author
avatar
3ème bobine : déménagement
Fiction
Romance
calendar Published Jul 1, 2026
calendar Updated Jul 1, 2026
time min
Creative Transparency Label
All audiences
Image / Human image
Text / Human creation

3ème bobine : déménagement

À notre retour de vacances, c'est le déménagement. Nous allons habiter Aurion.

Ce village au milieu des sapins a commencé à être habité par mes ancêtres.

Jusqu'à présent, nous allions dans la ferme où mon père avait passé son enfance.

Maintenant, notre maison nous attend ; sur deux étages, elle fait face au paysage des prés et de la route principale. Sur la montagne d'en face, le téléski de la combe du lac. Nous dormons à la ferme encore quelques jours, le temps que tout soit terminé.

La ferme est une vielle bâtisse en pierre, les portes et les fenêtres ne sont pas très larges. Une grande ouverture sur le côté donne accès à la grange où les bêtes dormaient l'hiver et où s'entreposait la réserve de foin. C'est là que les deux pièces sont aménagées. Les premiers à nous accueillir sont les animaux. Les vaches dans les prés voisins, le chien en liberté ou attaché à la chaîne à l'entrée de la cour. Le chat qui vous surveille mais que vous n'avez pas encore repéré. Mon père a grandi là, à l’entrée du village.


Yvonne, ma grand-mère, était féministe avant l'heure ; fille-mère, elle assumait. Elle était courageuse et indépendante. Elle venait d'une tribu de filles, sa mère avait une sœur jumelle. Le clan des filles Marcel, elles restaient droites et fières. La ferme demandait du travail, mais les animaux méritaient bien ça. Les vaches avaient leur nom et faisaient partie de la famille ; humains et animaux étaient bien traités. Ces femmes étaient attentives et veillaient.

Sa rencontre, sur le tard, avec cet homme veuf, était improbable. Deux forts caractères qui auraient pu rester seuls. Mais l'inattendu s'en était mêlé.

Le grand-père était grand et imposant, pas très bavard, peut-être les malheurs de la vie, la guerre, veuf avec trois enfants, la tristesse ne se racontait pas. Autoritaire, il imposait ses choix.

Comme une flamme qui s’éteint, l'année de ses dix-sept ans, mon père perdit sa mère. Elle fut emportée par une embolie pulmonaire. Elle laissa un vide impossible à combler. Le grand-père vécut là encore de nombreuses années. Il est mort quelques années après ma naissance, l’âge où les souvenirs ne sont pas encore dans la mémoire.


Mon père a gardé deux pièces dans la ferme, une chambre où nous dormons tous les quatre et une pièce principale avec des doubles fenêtres pour s'isoler du froid. La cabane des toilettes est dehors, formée d'un banc de bois au milieu de quatre murs. Il s'apprête à laisser cet endroit, on trie les derniers objets à emporter : un peu de vaisselle, des livres de mon père, un jeu de gendarme et de voleurs. J’ai le droit de choisir un objet, je prends une lampe à pétrole en bon état, peut-être qu'elle n'a jamais servi.

Il va laisser là la maison de sa mère.

Dans le jardin de son demi-frère que je n’ai jamais appelé mon oncle poussent des groseilles. On en prend quelques-unes à travers le grillage quand elles sont bien mûres, il ne nous en donne jamais. S’il nous aperçoit en train de les manger avec mon cousin Yan, il nous poursuit avec des orties dans les prés pour nous faire fuir, on part en riant car on sait bien qu’il ne peut pas nous rattraper.

Mon père cherche longtemps les albums de sa tante Zoé, qu'il aurait aimé conserver ; ils sont introuvables, il est contrarié de ne plus avoir ce souvenir de son enfance.

La vaisselle inutile à garder est mise dans la voiture, direction la décharge à ciel ouvert. Et là, comme des mouvements libérateurs, nous faisons voler les assiettes, une par une, à tour de rôle ; avec de l'élan, nous tentons de les faire planer un instant avant qu'elles ne se brisent sur les rochers en contrebas. Le bruit d’un nouveau départ.

Notre nouvelle maison est à deux kilomètres du village. J'ai une nouvelle chambre avec une tapisserie blanche et de fines lignes vertes ornées de discrètes fleurs rouges. La chambre est claire malgré son orientation au nord. Ce n'est plus une chambre de petite fille.


Hector m’a écrit, une drôle de carte postale, ce n’est pas une photo mais un dessin, un dessin un peu abstrait au crayon noir et blanc. Je peux imaginer ce que je veux, le dessin change selon mon humeur. Quand je suis gaie, c’est plutôt une plante qui monte vers le ciel, mais quand je suis triste, un visage tourné vers le ciel et une larme se dessinent.

J'intègre ma nouvelle classe de CM2, en réalité la classe à quatre niveaux. Je suis dans la même classe que Sidonie, Malou et Coline. Ce sont nos futures voisines mais elles n’ont pas encore déménagé, leur maison n’est pas terminée.

Nous sommes assises par deux, deux filles, deux garçons, deux filles ; contrairement à l'école précédente où la maîtresse installait une fille et un garçon au même bureau. Je me suis assise à côté d'un garçon pour recopier un exercice, cela a fait rire tout le monde. Moi j’ai souri de leur étrangeté et de leurs messes basses qui m'étonnaient devant cette absence de mixité.

Cette année est facile et malgré ma timidité, la maîtresse m'a confié la mission de faire le discours de l'ouverture de la fête de l’école ; j'ai rougi mais j'ai réussi à dire mon texte.


Mimi est mort. Je suis triste qu'il soit mort, mais ce qui me rend encore plus malheureuse, c’est l'état dans lequel il est mort. En effet, je découvre cette phrase étrange : "la mort peut être une délivrance". Quel fait curieux !

Mon grand-père était pourtant si costaud. Il me reste en mémoire de nombreux tours de manège, ma première montre au bracelet rouge et une virée mémorable au bistrot où il nous avait emmenées boire une limonade. Ses copains fumaient et buvaient autour du comptoir et je ressentais sa fierté de nous présenter.

Notre retour fut accueilli par une volée d'insultes de ma grand-mère le traitant de "vieux brelot", qu'il buvait trop que ce n'était pas la place des enfants. La colère de ma grand-mère tranche avec le souvenir de mon grand-père fier et joyeux !

La dernière fois que je l’ai vu, c’est à l'hôpital Léon Bérard, dans le service de cancérologie. On a frappé à une porte, dans la chambre je ne connaissais personne, je n’ai pas reconnu mon grand-père. Il nous attendait, allongé sur son lit dans une chemise blanche, amaigri, affaibli et fragile, le regard et le visage creusés par le stade terminal de la maladie. Je ne le reconnaissais pas.

J’avais un scoubidou dans mes mains, je le tortillais. La tête baissée, je ne pouvais pas la relever, je me concentrais sur ma fabrication de scoubidou noir et rouge, ma vision était troublée par les larmes. Je voulais lui offrir le scoubidou, mais je n’avais pas le courage de le regarder, pour ne pas laisser mes larmes couler. Le voir dans cet état, pâle, ne reconnaître que sa voix et ses yeux qui semblaient plus grands dans ce visage amaigri, me brisait le cœur.

J'eus de la compassion pour ma grand-mère, subissant la maladie d'un mari qui n'avait jamais cessé de fumer, elle qui détestait le sang et lui qui "crachait ses poumons". Son mari était mort à soixante ans, d'un cancer.

Les circonstances ont fait que nous ne sommes pas allés à l'enterrement, papa était en déplacement et maman ne pouvait plus bouger, immobilisée par une grosse sciatique.

Boire et fumer ont été bannis de ma vie, j’avais été vaccinée par la vision de mon grand-père.

Ma grand-mère a commencé à prendre ses cachets pour dormir. Sur le grand lit de la chambre, il reste la poupée assise avec sa grande robe à volants gagnée par Mimi à la fête foraine.


Comme une mauvaise série qui s'annonce, Charles commença à consulter les médecins, à faire des séjours à l'hôpital d'où il rentrait de moins en moins fréquemment. Il maigrissait, souffrait d'un cancer de la vessie. La dernière fois que je l'avais revu, il avait été opéré, il avait une poche pour les urines.

"Ça sent le sapin !" disait-il.

Fumer toutes ces années lui avait aussi causé un cancer ; détecté au stade terminal, les derniers mois passèrent vite.


Pour la première fois, je marche derrière un corbillard pour conduire mon oncle tant aimé au cimetière. Il y a de la foule, tout le monde l’aimait. Le voisin, qui a à peine sept ans, a même mis une photo dans sa poche pour qu'il ne l'oublie pas.

Je suis terriblement triste, une colère immense m'envahit contre l'injustice de la vie.

Pourquoi c'est lui qui doit partir ? Il y a tant de gens méchants qui auraient pu passer avant.

Quel ordre débile !

Les repas de famille n’ont plus la même gaieté, mais la vie continue.


Ce que j'aime dans l'ambiance de mon nouveau village, ce sont les fêtes qui se succèdent. Celle de la fête du ski club, de la fin d’année scolaire, de l’été dans le foyer rural, elles réunissent les habitants, tout le monde se connaît.

Il y a aussi les fêtes des villages voisins, l’un d’entre eux possède une salle de spectacle avec une scène et des balcons où se jouent des pièces de théâtre.

C'est typique comme un grand théâtre que l’on doit trouver en ville, mais en minuscule.

Les comédiens amateurs du village montent chaque année une pièce. Celles qui font l'unanimité sont celles de Feydeau, drôles, à rebondissements, avec un rythme qui nous fait oublier le temps.

Tous viennent, enfants, personnes âgées, parents. À l'entracte, il fait chaud, la salle est comble. Tout le monde sort prendre l'air et boire un verre, le comité des fêtes vend des boissons, de l’Orangina, boisson gazeuse que je peine à boire tant les bulles me remontent de l’estomac. L’entracte est terminé, il faut retourner s’asseoir, les spectateurs se déplacent bruyamment. Les dernières conversations durent encore alors que la pièce de théâtre reprend à un rythme effréné de claquements de porte, de malentendus et de rires. Le rire de certains est identifiable par tous, saccadé, bruyant ou en éclats. Les bavards ne sont pas bien vus, surtout ceux qui anticipent les scènes, se croyant plus malins d'avoir deviné la suite. Les derniers secrets sont levés, le final est joyeux, les artistes défilent sur la scène sous les applaudissements. Le spectacle terminé, chacun rentre dormir le sourire aux lèvres.


Ce matin, c'est un séisme, la mère d'un élève s'est pendue. C'est brutal, c'est violent, c'est inattendu. Trop de peine, trop de trahison, ne plus trouver de sens à sa vie, plus assez d'énergie pour continuer. Le fil de sa vie s'est rompu. Un coup de ciseau dans son existence, franc et net. Laissant des personnes inconsolables, des enfants, des frères et sœurs, des amis.

Ainsi la vie me révolte, injuste, incertaine, tragique. La maladie et la souffrance ne sont pas dans l'ordre des choses que j’imagine.

Pas très convaincue par la présence de Dieu, la réincarnation ne m'apparaît pas plus plausible que le paradis. La fin ultime, sans suite, me semble la seule issue. Ce qui n’est pas pour me rassurer et ne manque pas de m'angoisser au milieu de la nuit. Je me réveille en sursaut, il est difficile de penser qu'un jour, après moi, il n'y aura plus rien, que ma vie sera terminée. Le vide et le néant, comme avant ma naissance, il n’y avait rien ; l’après sera identique. Je force mes pensées à s'orienter ailleurs, à penser à des moments plus joyeux de la vie.


Le monde des rêves, s'endormir et rêver. Un bon gros nounours marron me tient compagnie. J’aime aller me coucher, j'ai toujours été une bonne dormeuse. Le repos, se ressourcer après avoir dépensé toute son énergie dans la journée, mon corps et mon esprit enfin au calme. Pourtant, je me souviens d’un mauvais rêve. Mon père partait souvent en déplacement, il était la plupart du temps en stage de ski.

Une nuit, un rêve étrange, il monte au téléski suivi de son frère, il tombe alors que le téléski fait un virage pour rejoindre le sommet, un lieu connu et sans danger pourtant, son frère lui lance un bonnet rouge.

Je me réveille en sursaut, persuadée qu'il est mort. Les larmes ruissèlent sur mes joues, je suis inconsolable. Envisager ma mort est angoissant, mais envisager celle de mes parents est la pire des pensées qui peut m'habiter, c'est terrifiant, inconcevable.

Seule l'idée que ceux partis avant moi peuvent m'attendre quelque part me console à l'idée de passer de la vie à la mort. Mes grands-parents et Charles m’attendent, je ne serai pas seule.


Pourtant, le désir de vivre, de vivre longtemps est inscrit en moi. Je ne sais pas mais j'imagine une vie longue et je me comporte pour ne pas la mettre en danger. Parfois, je rêve que j’ai des mains magiques capables de lutter contre la mort.


Intellectual property & credits
© Cover Image Les battements de coeur
© Author's name / pen name Adélice Bise

Comments (0)

You must be logged in to comment Sign in
Prolong your journey in this universe Romance

donate You can support your favorite writers

promo

Download the Panodyssey mobile app