Jeudi 22 janvier 2026
Jeudi 22 janvier 2026
Le souvenir a surgi au détour d’une phrase, sans prévenir. J’ai voulu le nommer immédiatement et tandis que je racontais, je me suis surprise, par réflexe, à découvrir mon bras pour le lui montrer, comme un enfant qui mime la scène à mesure qu’il la relate. J’ai suspendu mon geste dans son élan, moins par égard pour elle que parce qu’elle était trop loin pour voir ce que je lui aurais désigné. Avec le recul, je réalise qu’en d’autres temps, alors que j’occupais la même place qu’elle, un homme a eu exactement ce même geste face à moi et l’avait mené à son terme. Les sillons creusés par d’autres dans sa peau noire avaient soudainement pris toute la place et m’avaient coupé le souffle. Il avait eu besoin de me montrer ce qu’il ne parvenait pas à dire, d’utiliser les traces laissées sur son corps pour témoigner de son histoire, de me les soumettre comme une preuve ou une garantie, quelque chose qui dirait regardez, je ne mens pas, voilà ce qu’ils ont fait de moi. Je me souviens d’avoir lutté pour ne pas détourner le regard, de m’être forcée à voir aussi longtemps qu’il a eu besoin de montrer, pour prendre acte et pour qu’à travers mes yeux, il puisse ancrer quelque chose de sa réalité. Si je pouvais voir exactement la même chose que lui, alors non seulement ce qui l’avait blessé était bien arrivé mais il y avait survécu, en était revenu et pouvait en dire quelque chose. Moi aussi j’ai survécu et sur mon bras, traînée blanche et un peu gonflée, ton empreinte est inscrite dans ma peau pour en attester. Elle est noyée au milieu de tout un tas d’autres cicatrices, des dizaines de morsures de haine lancées à l’assaut de ma chair pour supporter le supplice. C’est que j’ai eu besoin de diluer les traces que tu as laissées, de beaucoup me blesser avant de me réparer.
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