La patience d’un roi
Antoine avait hérité de l'échiquier à la mort de son père, sans savoir quoi en faire et sans chercher vraiment à le savoir. Le bois massif alternait l'ébène et l'érable, les pièces taillées dans les mêmes essences portaient des couronnes ouvragées et des cavaliers au regard grave, et leur poids lui rappelait les mains de son père, cette manière de tenir les objets avec une précision économe dont il préférait ne pas se souvenir. Il l'avait posé sur la table basse du salon en attendant de lui trouver une place, et l'échiquier y était resté, comme ces objets qui finissent par appartenir à la pièce parce qu'on ne prend jamais le temps de les déplacer.
Il vivait seul au sixième étage d'un immeuble haussmannien dont les fenêtres donnaient sur une rue assez passante pour n'être jamais tout à fait silencieuse, et il travaillait chez lui depuis deux ans, entre des rapports et des visioconférences où tout le monde finissait par parler en même temps. Entre deux tâches, son regard errait dans le salon comme une main qu'on laisse traîner dans l'eau depuis un bateau, et c'est ainsi qu'il avait commencé à toucher les pièces, à avancer un pion d'une case pour voir si cela semblait mieux ainsi, puis à passer à autre chose.
Un matin de novembre, il posa un cavalier sur sa case et le téléphone sonna au même instant. C'était Marc, qu'il n'avait pas entendu depuis des mois et qui appelait « comme ça, pour prendre des nouvelles », avec la légèreté un peu forcée des amis qui rompent un trop long silence. La semaine suivante, après avoir déplacé un fou en regardant les ombres sur les façades d'en face, il vit l'immeuble s'éclairer d'une lumière dorée, un soleil de fin de journée qui n'aurait pas dû se trouver là puisque la nuit tombait déjà, et qui rendit les pierres grises presque chaudes pendant trois ou quatre minutes avant de s'éteindre aussi doucement qu'elle était venue.
En décembre, il se mit à rejouer des parties célèbres, séduit par cette manière de penser sans penser vraiment, de laisser l'esprit suivre des rails. Un soir qu'il reproduisait une partie de Kasparov, il leva les yeux sur la nuit noire derrière la fenêtre et regarda sa montre, qui indiquait vingt-deux heures quarante alors qu'il avait commencé à dix-sept heures, puis il la regarda une seconde fois, comme si cela pouvait corriger quelque chose. Il se dit qu'il avait perdu la notion du temps, ce qui lui arrivait souvent avec les nouveaux intérêts, mais l'explication ne tenait qu'à peine, et il commença à noter dans un carnet l'heure avant et après chaque partie. Les résultats étaient incohérents, le temps se contractait ou s'étirait sans jamais franchir tout à fait l'impossible, rien qu'on ne pût ranger dans le banal avec un peu de mauvaise foi.
En janvier, par un dimanche sans projet, il décida de mettre l'échiquier à l'épreuve. Il avança un pion noir en d5 et la lumière de l'immeuble d'en face sembla faiblir, comme sous un nuage, bien que le ciel fût dégagé. Il déplaça un fou blanc en b3 et quelqu'un monta l'escalier d'un pas lourd, chargé de quelque chose de pesant, puis disparut vers les étages supérieurs. Il avança enfin la dame blanche en d4, et au moment précis où la pièce touchait la case, un soleil trop direct pour la saison entra dans le salon et lui fit lever les yeux, en les plissant, vers la rue, qui était vide.
Elle l'était d'une façon qu'il ne lui connaissait pas, trop propre, trop entière, comme une image avant qu'on n'y ajoute les figurants, et il l'observa pendant une demi-minute jusqu'à ce qu'une voiture passe, puis une femme avec son chien, et que la rue redevienne ordinaire, ou plutôt révèle qu'elle ne l'avait peut-être jamais quitté. Il referma son carnet et ne joua plus tout à fait de la même manière.
Au fil des semaines, il crut distinguer des correspondances selon les pièces. Les pions touchaient à la lumière et à l'air, qui s'épaississait ou s'allégeait d'un degré, les cavaliers semblaient attirer les appels et les bruits de l'escalier, tout ce qui arrive de biais, les fous agissaient avec retard, parfois plusieurs jours après le coup, et les tours altéraient la texture même des heures, leur densité plutôt que leur durée. Il n'aurait su l'expliquer à personne.
En mars, il tenta de choisir un effet. Il avait pensé à Simon en retrouvant une photo dans un tiroir, un ami perdu de vue sans raison précise, et il n'osait pas l'appeler, redoutant la gêne d'un appel trop tardif. Il se rappela que Marc avait téléphoné au moment d'un cavalier, disposa les pièces dans une configuration qui lui parut ouverte et replaça le cavalier blanc en e5. Rien ne se produisit dans l'heure qui suivit, et il se sentit un peu ridicule d'avoir formulé son intention aussi clairement, comme si l'échiquier n'acceptait le dialogue qu'à condition qu'on feigne de l'ignorer. Simon ne rappela pas, mais deux semaines plus tard une carte postale de Lyon l'attendait dans sa boîte aux lettres, avec un numéro de téléphone et une formule qui ressemblait à une porte entrouverte, « si tu veux, on peut se rappeler ». Il la posa sur la table basse à côté de l'échiquier et regarda longtemps les deux objets l'un près de l'autre.
C'est ce même mois que, se levant un matin, il trouva les pièces autrement disposées que la veille. Rien n'était tombé ni dispersé, mais la partie qu'il avait laissée à mi-chemin, comme chaque soir, avait cédé la place à une défense est-indienne étudiée des semaines plus tôt et jamais vraiment retenue. La porte était fermée à clé, les fenêtres aussi, et il demeura longtemps devant la table sans y toucher, immobile à la façon de ceux qui craignent de déranger ce qu'ils ne comprennent pas. Il photographia la position, prépara du café en fixant le mur de livres, et sentit en lui quelque chose qui s'était redressé, une attention neuve qui n'avait rien de la peur ni de l'excitation. Quelqu'un avait joué un coup, ou quelque chose, à moins qu'il n'eût marché dans son sommeil pour déplacer les pièces avec les mains de son père, selon la mémoire d'une ouverture qu'il n'avait pas fini d'apprendre.
Le soir, il reprit la partie là où elle avait été laissée, comme on répond à un adversaire qu'on n'a pas encore vu. Il avança un cavalier et regarda sa montre, dix-neuf heures vingt. Il avança un pion et la montre indiquait toujours dix-neuf heures vingt. Il attendit, cette fois en observateur conscient de l'être, et la minute ne passa pas pendant ce qui lui parut durer plusieurs minutes réelles, comme si le temps refusait d'avancer sans une décision de sa part. Il joua alors la réponse des noirs, un cavalier, la seule logique, et la montre afficha dix-neuf heures vingt et une.
Ce qu'il éprouva ressemblait à de la peur sans s'y réduire, un vertige doux, semblable à celui du bord d'une falaise quand on regarde l'horizon plutôt que le vide. Il continua à jouer.
Au printemps, il cessa de tenir son carnet, car ses notes lui semblaient s'amincir à mesure que l'expérience prenait de l'épaisseur. Il n'attendait plus rien après chaque coup, et les pièces et le monde autour d'elles ne formaient plus deux systèmes dont il cherchait les liens, ils étaient là, ensemble, dans la même lumière de fin de journée. Un soir d'avril, il joua de mémoire une partie entière de Fischer, et lorsqu'il posa le roi vaincu, l'appartement était plongé dans une obscurité presque totale que les lumières de la rue effleuraient à peine. Il resta assis devant l'échiquier invisible sans allumer, à écouter les voitures lointaines et une conversation sur le trottoir, avec l'impression d'un dimanche après-midi d'enfance, de ceux qui semblaient ne jamais devoir finir avant qu'on ne comprenne qu'ils finissent eux aussi. Il pensa à son père, comme souvent désormais, aux parties qu'il avait jouées seul sur cet échiquier, dans quelle lumière, en se demandant s'il avait remarqué quelque chose ou simplement joué comme on joue.
Il ne le saurait jamais.
À l'été, il tenait les pièces entre le pouce et l'index, du geste exact de son père qu'il n'avait pas décidé de reproduire et qui était venu de lui-même, comme ces gestes qui passent d'un corps à l'autre sans qu'on s'en aperçoive. Un soir de juillet, fenêtres ouvertes sur la rue tiède, il laissa les pièces se disposer selon son intuition, sans livre ni partie connue, et au milieu d'une séquence qui l'absorbait, il posa le roi blanc au centre de l'échiquier, sur une case qu'on n'atteint jamais dans une vraie partie. L'air de la pièce changea aussitôt, comme si l'appartement venait de lâcher quelque chose qu'il retenait depuis longtemps, et dans la rue quelqu'un se mit à rire, un rire clair et simple, celui d'un enfant à qui l'on vient de raconter quelque chose de vraiment drôle, qui monta jusqu'au sixième étage et entra par les fenêtres ouvertes.
Il retira sa main du roi et se leva, sans trop savoir pourquoi, avec l'aisance de celui qui accomplit un geste mille fois répété. Il alla jusqu'à la fenêtre, se pencha un peu au-dessus de la rue où la lumière dorée du soir s'attardait sur les façades, et sa voix, qu'il reconnut à peine, s'éleva dans l'air tiède.
« Antoine, rentre, c'est l'heure de manger ! »
Le rire, en bas, se prolongea un instant puis se rapprocha de l'entrée de l'immeuble, et sur la table basse le roi blanc resta seul au centre de l'échiquier.

Photo : konat umut budak @ Pexels.
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