La malédiction des tombeaux - Partie 1
Les lignes qui suivent explorent des thèmes sombres et des situations susceptibles de troubler. Cette histoire s’adresse à des lecteurs avertis, capables d’accueillir ces ombres avec recul et discernement.
Grand cimetière d'Ampitatafika
On dit que les esprits les plus tourmentés ne retrouvent la tranquillité qu'une fois le cœur apaisé. Cette idée mûrissait, au moment le moins propice, dans la tête de Jonathan. Son cœur était loin de l'apaisement, son cerveau déroulait des scénarios par milliers. Le froid de juillet lui rongeait les os. Il aurait tout donné pour sortir de ce labyrinthe. Quelle idée de se lancer un défi pareil, pensa-t-il. À chaque intersection, il braquait sa lampe torche dans toutes les directions, de peur de se faire surprendre. Le cimetière était calme et il put entendre le reste de sa bande de copains au loin. La nuit étoilée ne révélait rien des couleurs verdoyantes de l'herbe, des bouquets déposés sur les tombeaux, de la pierre : tout était ombre.
«
— C'est pas trop tôt ! On commençait à perdre patience.
— Vous êtes là depuis longtemps ? demanda Jonathan.
— Vingt minutes, je dirais, répondit une voix dans l'ombre.
— J'ai dû redoubler d'efforts pour que mes parents me laissent sortir. J'ai dit qu'on faisait une soirée jeux chez Aina.
— Pareil. Il faudrait juste qu'ils ne vérifient pas pendant quelques heures. Sinon, on est tous morts !
— Il faudrait déjà sortir vivants d'ici, s'exclama Liva.
— Qui a eu cette superbe idée, déjà ?
— Tu le sens moins, toi aussi ?
— Beaucoup moins, comparé à il y a une heure.
— Chut ! J'ai entendu un bruit là-bas, s'exclama Eric en pointant sa lampe en direction d'un des tombeaux.
»
Les faisceaux se braquèrent vers la structure de pierre, couronnée d'une grande croix. Le silence retomba à peine qu'ils entendirent une voix féminine les interpeller.
«
— Eh, que faites-vous ici à une heure pareille ?
»
La petite horde de garçons – sans chercher à comprendre – détala vers la sortie du cimetière.
«
— C'était qui ? demanda Rina, en rallumant sa lampe torche.
— Un groupe de gamins du quartier. J'ai reconnu quelques voix. Ils voulaient sûrement se faire quelques frayeurs.
— Quelle idée ! Si seulement ils savaient !
— Avec tout ce qui se raconte dans cette commune, je pense qu'ils savent, répliqua Marie. Ils cherchent juste à confirmer.
»
Cela faisait une heure que les deux amis ratissaient le grand cimetière à la recherche d'une tombe particulière lorsqu'ils tombèrent devant ce groupe de jeunes. Ils se retrouvèrent désormais de nouveau seuls avec le hululement des hiboux et la fraîcheur des lieux.
«
— J'espère qu'on le retrouvera ce soir. Je n'ai aucune envie de revenir ici. Pourquoi doit-on toujours faire ces trucs-là dans des endroits glauques, et pourquoi la nuit ?!
— Tu sais très bien qu'on ne peut pas faire ça en journée, Rina. La dernière fois qu'on avait tenté de fouiller le cimetière à la lumière du jour, les mecs nous sont tombés dessus ! Pas trop le choix. Comme toi, j'aurais préféré ne rien savoir de tout ça !
»
Le colosse d'un mètre quatre-vingt-douze ne pouvait pas contester les arguments de la jeune étudiante en archéologie.
—
«
— Et les cours alors, ça se passe bien ? demanda Marie, pour détourner leur attention de l'activité macabre.
— Écoute, ça va. C'est assez intense sur la fin du semestre. Rien à voir avec la première année. Honnêtement, je ne me voyais pas étudier autant de choses en médecine. Et toi, alors ?
— J'ai le même ressenti ! Bon, je ne m'en plains pas. On n'apprend pas à sauver des vies !
»
Dans l'obscurité, elle devinait le sourire de son ami.
Au bout d'une quinzaine de minutes, Rina décida de faire une pause. Le froid n'aidant pas, il sentait la fatigue arriver au galop.
«
— Par ici, s'exclama Marie. Je crois que je l'ai trouvé !
— C'est pas trop tôt, se dit-il en poussant un long soupir.
»
Le tombeau n'avait rien d'impressionnant. Il faisait partie des plus petits du cimetière. C'était une bâtisse dont les pierres avaient été jaunies par le temps. Il n'était pas difficile de deviner qu'elle venait d'une autre époque.
«
— Comment tu sais que c'est celui-ci ? Je ne vois aucune inscription dessus.
— C'est assez commun pour les sépultures traditionnelles. Le nom des personnes inhumées dedans est transmis à l'oral. Mais compte tenu des descriptions qu'Antsa nous a envoyées et du fait qu'on ait fouillé quasiment tout le cimetière, ça ne peut être que celui-là. Il coche tous les critères et on dirait qu'il n'a pas été ouvert depuis belle lurette. Mieux encore, dit-elle en dirigeant sa lampe sur l'entrée, la dalle est marquée du symbole de la royauté Merina. Il est un peu effacé, mais reste discernable. Je ne connais pas beaucoup de familles portant cet emblème dans une commune aussi paumée.
— Tu comprendras mon scepticisme. Je n'ai aucune envie de péter la mauvaise porte. Après si t'es sûre de toi, je te fais confiance.
— Tu peux bouger la dalle à toi seul ? Elle n'a pas l'air d'être scellée.
— Ouais, pas de problème, s'exclama-t-il dans un élan d'effort.
»

Le tombeau n'avait pas été ouvert depuis plusieurs décennies, et l'ancrage de la dalle de pierre gardant l'unique issue pouvait en attester. Rina dut déployer un effort titanesque pour la déplacer.
L'ouverture de la structure ne dépassait pas les soixante-quinze centimètres.
«
— Il faudra que t'y ailles seule. Même en rampant, je suis trop large pour rentrer dans ce petit passage.
»
Ces mots, Marie les redoutait : y aller seule. Sans trop avoir le choix, elle s'exécuta en marmonnant.
«
— Quel chanceux, celui-là ! Tu sais, dans certaines familles et ethnies, il est tabou pour une femme de pénétrer dans un endroit aussi sacré que le tombeau !
— Dans notre cas, je pense qu'au-delà du tabou, on est dans l'illégalité, alors peux-tu te dépêcher s'il te plaît... ? Et fais gaffe à ne pas casser ta lampe. Si on nous voit, je ne donne pas cher de nos vies !
— J'y suis, dit-elle depuis l'intérieur de la bâtisse. Je vois sept corps ; du moins, sept formes enveloppées de linceuls. Je vais commencer par fouiller aux alentours. Je vois également quelques bocaux et boîtes. Peu de chances que le sampy y soit, mais je ne suis mentalement pas encore prête à faire les poches des cadavres.
— N'oublie pas les gants et le masque. T'imagines même pas les maladies qu'on peut se chopper avec les cadavres en décomposition.
— T'inquiète, ce sont les premiers éléments que j'ai enfilés.
»
—
L'air dans la structure était différent. Marie s'attendait à sentir la putréfaction. Ce n'était pas le cas. L'atmosphère y était chargée, étrange, lourde. Elle venait d'une autre époque. Ce n'était pas la première fois qu'elle foulait le sol d'un tombeau, mais aujourd'hui c'était différent. Il y subsistait comme une énergie viciée, corrompue. Rina avait raison, elle ne devait pas perdre une seconde entre ces murs.
Elle commença par inspecter chaque contenant, passant au crible les détails de chaque objet et prenant le plus grand soin de ne toucher aucune dépouille. Plus elle avançait dans son exploration et plus elle s'approchait du moment fatidique où elle devrait libérer chaque cadavre de son linceul. Et dire que certains pilleurs de tombes en font leur quotidien ! pensa-t-elle.
Après chaque examen, elle rangeait dans un sac les objets qui pouvaient se rapprocher de la description physique du sampy. Il était difficile d'identifier un objet, sans en avoir vu une photo et en ne se basant que sur de vagues descriptions : le bout d'une corne de zébu, enrobée dans un étui formé de tissu, de coquillages, et de morceaux de bois. Au bout de la corne était dessiné le blason de la famille Rafantaka.
Une dizaine de minutes plus tard, et après la collecte des potentiels candidats, elle débuta la fouille des cadavres.
«
— Antsa nous avait précisé de quand datait la dernière inhumation, ou peut-être le dernier famadihana de cette famille ?
— La dernière, et donc celle du jeune Paul, était dans les années soixante-dix, répondit Rina, son calepin à la main. Et selon mes notes, il n'y a jamais eu de famadihana dans cette famille. Pourquoi ? T'as trouvé un truc intéressant ?
— Intéressant est le mot approprié. D’après mes calculs, ces corps devraient être dans un état de décomposition bien plus avancé que celui que j’observe. S’ils avaient fait usage de conservateurs comme le formol, ils devraient au moins être momifiés. Or, les deux cadavres que j’ai extraits de leurs linceuls donnent l’impression d’avoir été inhumés hier.
— Et t'es sûre qu'on ne s'est pas trompés de tombeau ?
— J'en suis certaine. On a fait le tour des cimetières. C'est le seul qui coche toutes les cases. Je suis bien dans le tombeau des derniers sorciers Rafantaka.
— Prends quelques photos des lieux et des corps. On comparera avec les archives demain, chez Antsa. Et s’il te plaît, dépêche-toi. Je n’ai vraiment pas envie de croiser la vieille Thérèse… On approche de ses heures de sortie.
— Tu ne manques pas de culot ! Déjà que je fais tout le taf, en plus je risque de réveiller nos amis ici présents et, par-dessus tout, je dois gérer les problèmes de monsieur ! J'ai presque terminé. Je pense avoir trouvé l'amulette.
— Cool ! Maintenant sors de là.
— J'arrive, laisse-moi le temps de ranger. Chaque membre de la famille avait un morceau du talisman. Il ne nous restera qu'à tout reconstituer, l'exorciser et le balancer dans un grand feu.
»
Rina surveillait minutieusement les alentours. Il avait horreur de cet endroit et des histoires qui y étaient liées. Depuis qu’il avait acquis les preuves de l’existence de sorciers, de fantômes et de possessions en tout genre, il veillait à les éviter avec une attention particulière. Fort heureusement, son amie ne tarda pas à sortir du petit passage. Il s'activa pour replacer la dalle dans sa position originelle et ils quittèrent les lieux.
Les ruelles d'Ampitatafika n'étaient plus éclairées à cette heure-là. Les derniers bars avaient fermé ; la commune tout entière dormait profondément, tandis que les deux amis marchaient dans le froid de la nuit.
«
— On se retrouve chez Antsa demain après-midi pour les prochaines étapes, dit-elle, en exposant les morceaux de l’amulette à Rina.
— J’espère qu’on a tout. Ça va faire un joli puzzle à reconstituer.
— Ça va être fun, répondit-elle sur un ton sarcastique. On a un peu de temps devant nous. Selon nos dernières estimations, la prochaine pleine lune aura lieu dans un peu moins de deux semaines.
Merci de m’avoir raccompagnée. Fais attention en rentrant et envoie-moi un texto dès que t’arrives !
»
Il était presque minuit. Ses parents dormaient déjà. Marie décida de passer par le grand mur. Une série d’aboiements éclata, puis se tut aussitôt que les chiens reconnurent son odeur. Elle rentra par la fenêtre de sa chambre, qu’elle avait laissée entrouverte plus tôt dans la soirée.
Marie était épuisée. Sans faire de bruit, elle prit une douche avant de s'affaler dans le lit.
Elle se réveilla dans une vaste étendue de rizières. Le ciel était d’un bleu sans tache ; une légère brise adoucissait l’air, et elle pouvait sentir, sous ses pieds, l’odeur de la terre retournée. La verdure des premières pousses contrastait avec le brun de la boue.
Marie rêvait — et elle en était consciente.
Un homme, marchant dans sa direction sur la même diguette, attira son attention. Il portait une chemise à carreaux rouges et blancs, un chapeau de paille, et un jean retroussé jusqu’aux genoux. Une Gauloise aux lèvres, il avançait pieds nus, une angady posée sur l’épaule gauche.
Malgré sa tenue simple, quelque chose en lui écrasait l'air autour. Ce n’était pas leur première rencontre, mais les circonstances avaient changé. Elle avait mûri ; lui était resté le même.
«
— Bonjour Marie. Tu te doutes bien que je ne suis pas là pour le plaisir.
— Je m'en doute bien, en effet. Ça fait un bail, quand même. Si vous venez me chercher, faites vite !
— Non... Je viens de la part de Rafantaka. Tes camarades et toi jouez à un jeu qui ne lui plaît guère. Et d'ailleurs, cela ne plaît à aucun des sampy.
— Il faut bien qu'ils arrêtent d'importuner les vivants ! Depuis leur réveil, il ne se passe que des trucs lunaires ici. Et je ne parle que de ma commune.
»
L'être, désormais en face d'elle, lui sourit, révélant des dents jaunies par le tabac. De sa démarche lente et assurée, il se rapprocha un peu plus.
«
— Tu connais leur histoire, je n’en ai aucun doute. Mais mesures-tu leur puissance ? Mesures-tu les conséquences de ce que vous vous apprêtez à faire ? Détruire douze amulettes, fabriquées par des familles de sorciers millénaires, n’est pas chose facile. Douze sampy ayant servi depuis le règne de Ralambo, protégeant les rois et les reines de l’Imerina. Êtes-vous prêts à affronter douze des plus grandes familles de sorciers que ces terres aient connues ?
— Si mes connaissances sont bonnes, elles furent démantelées sous Ranavalona II, interrompit Marie.
— Non… Elles furent cachées. Les descendants de ces familles prirent soin de dissimuler ces talismans. Mais tu connais la suite : le prix de cette trahison, par le peuple, fut l’asservissement de tout le royaume. Imagine leur destruction. Penses-tu qu’ils se laisseront faire ? Imagine ce qui arriverait à vos familles et à vos proches ! Des choses que même moi ne serai pas en mesure d’arrêter. L’ouverture de cette tombe a scellé vos destins et vous a damnés. Vous venez de réveiller des forces plus puissantes que la mort elle-même.
»
Chez Antsa - Commune d'Ampitatafika
«
— Et donc, elle t’a balancé des menaces comme ça ? s’exclama Antsa, assise en face de son amie, une tasse de thé à la main. Elle s’est crue dans Le Parrain, la vieille !
— Plus ou moins. Je t’avoue que depuis ce matin, j’ai un mauvais pressentiment.
— Qui n’en aurait pas ?! Pas tout le monde croise la Mort deux fois en l’espace de cinq ans. La majorité n’a pas eu l’occasion de le raconter, en tout cas. Et tu lui as répondu quoi ?
— Rien… Je me suis réveillée juste après. J’ai déboulé dans la chambre de mes parents pour vérifier que tout allait bien. Il était trois heures du matin — t’imagines bien qu’ils m’ont passé un savon.
— L’essentiel, c’est qu’ils soient vivants, répondit Antsa en sirotant sa boisson.
— T’as eu Anthony récemment ? Lui seul pourra nous donner les étapes précises du rituel. Et Lucas, il vient aujourd’hui ?
— Non, il ne sera pas des nôtres. Et oui, j’ai parlé à Anthony ce matin, dès que j’ai vu ton message. Normalement, tout sera prêt d’ici la nouvelle lune. Rina t’a dit à quelle heure il serait là ?
— Je comptais sur le fait qu’il soit là avant moi. D’ailleurs, ça ne lui ressemble pas d’être en retard. »
Marie prit son téléphone, pianota sur l’écran, puis porta l’appareil à son oreille.
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— Ça tombe directement sur le répondeur. En plus, il ne m’a pas envoyé de texto pour me dire qu’il était bien arrivé hier.
— Calmons-nous un instant. C’est un habitué de ces pratiques. Comme toi, il a dû s’écrouler directement sur son lit.
— Il est quinze heures vingt, on avait rendez-vous ici à quatorze heures ! Je l’ai rarement vu aussi en retard, et il n’éteint jamais son téléphone. »
Elles réessayèrent plusieurs fois de joindre Rina avant de décider d’aller chez lui. Au moment d’ouvrir la porte de la chambre, Antsa se retrouva face à une montagne de muscles.
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— Vous partez déjà ? s’exclama Rina, le sourire aux lèvres.
— Mais quel imbécile ! Tu nous as foutu une de ces trouilles !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Comment ça, qu’est-ce qu’il y a ? s’écria Marie. T’es injoignable depuis hier et tu ne te pointes pas au rendez-vous ! J’étais morte d’inquiétude !
— T’abuses un peu, renchérit Antsa. Comme si la situation n’était pas déjà assez stressante.
— Pour ma défense, j’ai perdu mon portable. Il est sûrement tombé au cimetière hier soir. J’y suis retourné ce matin pour le chercher, et je n’ai pas vu le temps passer.
— Ne refais plus jamais ça. Une minute de plus et la pauvre Marie faisait une syncope. On te briefe, et on peut commencer l’atelier d’assemblage !
— Attendez ! Avant ça, je dois vous raconter un rêve vraiment bizarre ! J’étais au milieu d’une vaste plaine de rizières, il faisait bon, et devinez qui je croise…
»
Marie blêmit.
A suivre...
TMNA/R
Image de Couverture : Photo par Sandy Ravaloniaina sur Unsplash
Texte principal Tmna/R
Autres images dans le texte : Photo par Tim Oun sur Unsplash
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