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Chapitre 1

Chapitre 1

Published Dec 7, 2025 Updated Jan 6, 2026 Esoterism
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Première partie

*****

Haut-Breuil


Chapitre 1

Le 12 avril 451 de l’ère Asthérel

Cher journal,

J'ai toujours trouvé idiot de raconter sa vie dans un cahier. Quel processus mental cela peut-il servir de coucher sa vie sur papier ? Pourtant, aujourd'hui, j'ai vraiment besoin de raconter la mienne en faisant comme si quelqu'un m'écoutait et pouvait éventuellement me répondre bien que je sache pertinemment que tu ne peux absolument pas interagir avec moi. Tu seras comme le prolongement de mon inconscient. Tu m'aideras à organiser mes pensées car depuis peu, il y règne un tel désordre que je n'arrive plus à réfléchir sans qu'une idée n'en appelle une autre et ne m'entraîne bien loin du sujet initial.

Je serai sans doute partiale vu que je vais faire appel à ma mémoire et que chacun sait qu'elle s'accommode très bien des petits arrangements personnels avec la vérité. Je tenterai toutefois d'être le plus honnête possible sur les événements que je vais te confier. Mentir à son journal reviendrait à se mentir à soi-même. Et comment trouver les réponses à mes questions si je me refuse à la vérité ?

*******

Alors voilà...

Tout commença à Haut-Breuil, le village de pêcheurs où je suis née et ai vécu presque toute ma vie, alors que je me rendais au marché. Lieu de rencontres et d'échanges où l'on vient autant pour acquérir l'indispensable que pour glaner le superflu. Chacun espérant rentrer chez lui avec autant de légumes frais que d'informations sur ses voisins, amis ou non, afin d'alimenter la conversation avec ses proches.

Alors que j’arrivais juste, un attroupement se formait. Je compris de suite qu’une bagarre venait d’éclater. Il me semble que la rixe survenue ce jour-là avait pour origine le vol d’un fruit par un gamin. Ce n’était pas la valeur du larcin qui comptait — à peine un quart de réal de cuivre —, mais la honte que ce geste faisait peser sur ses parents. Dans les ports de pêche comme le nôtre, lorsque les pères sont au large, les enfants sont un peu trop libres. Certaines mères peinent à garder leurs garçons sagement à la maison ; ils ont cette tendance à se faufiler hors des murs pour se retrouver en bande. Tu imagines bien toutes les bêtises qu’ils peuvent alors inventer pour impressionner leurs pairs. Ce ne sont pas de mauvais bougres, et en grandissant, ils deviennent de parfaits mousses sur le bateau familial.


Habituellement, lorsque survient un voleur de pomme, soit l’enfant court assez vite et c’est auprès de ses parents que se présente le marchand pour se faire payer le larcin — avec un petit supplément pour la gêne occasionnée —, charge ensuite aux parents de décider de la punition à infliger au garnement ; soit il se fait prendre et corriger sur-le-champ par le commerçant lésé.

C'est ce qui se produisit ce jour-là. A peine le fruit attrapé, une énorme main s'abattit sur le col de ce pauvre bonhomme qui se mit à hurler plus de peur que de douleur. Ce fut sans doute ce cri qui attira l'attention de cet homme qui visiblement n'était pas au fait de nos coutumes. Il voulut dégager le petit en s'interposant physiquement. Bien mal lui en prit. Ce fut sur lui que le coup de pied destiné au séant du voleur atterrit. Quelques noms d'oiseaux plus tard, le maraîcher et l'étranger échangeaient force coup de poings sur le pavé sous le regard ébahi de certain et ravi des autres.

Je me tins à l'écart de ce remue-ménage de peur que la bagarre ne devînt générale. C'est parfois dans ce genre d'occasions que se règlent de vieux contentieux. Heureusement, ce ne fut pas le cas ce matin-là et, une fois le calme revenu, l'étranger quitta le marché un œil poché et la lèvre fendue. Cet épisode alimenta longuement les conversations. Qui était-ce ? D'où pouvait-il bien venir ? Était-ce un pèlerin solitaire faisant une halte avant de rejoindre Velmora ? Mais surtout, de quoi se mêlait-il ?

Le marché se composait en général des mêmes étals tenus par les mêmes marchands. Certains étaient des fermiers du cru – comme le fils Daluste, victime du vol de ce jour. D’autres apportaient des marchandises de Caldora, la grande ville à moins d’une heure de voile, où convergeaient toutes les matières premières, les produits d’artisanat et les nouvelles du royaume avant de se répandre le long des voies navigables et carrossables. Sans être la capitale de ce royaume, Caldora en était tout de même une ville majeure dans son économie. Quelques charrettes arrivaient aussi de l’intérieur des terres, suivant un parcours proche de celui des pèlerins se rendant au sanctuaire de Velmora.

Le sanctuaire de Velmora demeurait un lieu à part dans le domaine de la spiritualité : le seul où l’on honorait les cinq dieux dans un seul et même temple alors qu’à Caldora et ailleurs, chacun d’eux possédait depuis longtemps son propre temple et ses fidèles. N’ayant pas d’affinités avec ces sujets, je ne m’étais jamais interrogée sur la pertinence ou non d’une concorde céleste.

Lorsque je rentrai enfin à la maison, maman était déjà au courant de l'incident et, bien que la voisine lui en ait déjà raconté les menus détails, elle insista pour que je lui donne ma version des faits. Un gamin, un fruit, le fils Daluste mécontent, un inconnu, une bagarre... Qu'ajouter à cela ? Je ne savais rien de cette personne. Que pouvais-je en dire ? Ne l’ayant pas vu, je ne savais même pas de quel enfant il s’agissait. Maman fut visiblement déçue de mon compte rendu. À son âge, elle commençait à avoir du mal à se déplacer et une de ses rares distractions était justement les ragots et autres cancans qui venaient jusqu'à elle. Agacée par son insistance je pris la décision d'aller marcher le long du rempart. Marcher apaisait mon esprit à la manière d’une prière silencieuse.

*******

Coincé entre mer et montagne, Haut-Breuil a pour particularité que son port prend place au pied des falaises. On y accède par des marches irrégulières creusées à même la roche. C’est en haut de ces marches, le long de la corniche, qu’un muret, pompeusement appelé rempart, sert de garde-corps. Depuis le rempart s'offre une vue extraordinaire sur le large où, selon le temps, pointe de-ci de-là une voile ou s'étend un épais ruban de brume masquant l’horizon. Parfois je marchais le long du rempart juste pour me vider l'esprit. D'autres fois, je m'asseyais sur ce muret le nez au vent. Il est assez étonnant d'observer à quel point ces moments à ne rien faire apaisent l'âme, la ressource et redonnent une impulsion au corps pour retourner à ses tâches. Celle qui me demandait le plus d'énergie en cette période étant de cohabiter avec ma mère sans l'étrangler.

J'en étais là de mes réflexions lorsque je sentis une présence derrière moi. Je me tournai pour saluer la personne. Etant née et ayant grandi dans ce village, j’y connais tout le monde. Mais ce visage-là, bien que déjà croisé, ne m'était pas familier. Il me sourit et, entre son œil tuméfié et sa lèvre fendue, cela ressemblait bien plus à une grimace qu'à un salut amical. N'ayant pas répondu à son sourire, je crus qu'il tournerait les talons et poursuivrait sa route. Au lieu de cela, il s'installa lui aussi sur le muret à quelques centimètres à peine de moi. Tous mes muscles se tendirent alors. Sans doute un réflexe primaire pour se préparer à la fuite lorsque l'on sent qu'un danger se présente.

— C'est agréable de sentir cette brise marine, dit‑il d’un ton léger.

Dans ces quelques mots vibraient les inflexions subtiles des plaines de l’Est : une rondeur envoûtante, apaisante, une musique douce qui contrastait avec la rudesse des gens d’ici. Mais cette harmonie ne dissipa en rien l’agacement qu’il me causa en m’adressant la parole sans y avoir été invité. Je me refusai à répondre. C'était sacrément cavalier de s'imposer de la sorte.

— Pourquoi les gens vous appellent « la liseuse d'âmes » ? m'a-t-il demandé le regard vers l’horizon comme s'il ne s'adressait pas tout à fait à moi.

Le mien, de regard, à la fois interrogateur et accusateur reçut pour réponse que c'était ainsi que les gamins qui jouaient sur la place m'avaient appelé lorsque j’étais arrivée. « Mia, la liseuse d'âmes »

— Je pensais que plus personne ne m'appelait ainsi depuis longtemps, grommelai-je.

— Me direz-vous pourquoi vous avez hérité de ce surnom ?

— C'est parce lorsque j’étais jeune fille, j'ai cru avoir des compétences, disons… ésotériques. Je croyais pouvoir deviner la vraie nature des gens en les regardant dans les yeux, avouai-je tout en me maudissant d'avoir répondu car cela l'encourageait à poursuivre la discussion.

— Vous n'y croyez plus désormais ?

— Je prétends que non pour que l'on ne m'ennuie plus avec cela.

— Donc vous y croyez encore, affirma-t-il avec malice. Que vous dit votre lecteur d'âme à mon sujet ?

Par pudeur, j'avais gardé le nez baissé jusque-là. Je ne l'avais pas regardé en face et moins encore dans les yeux. Je jetai un bref regard sur son visage avant de répondre.

— Cela va être difficile de vous sonder avec votre œil poché.

— Vous marquez un point. Je vous reposerai donc la question lorsqu'il aura retrouvé son état normal.

— Vous pensez rester assez longtemps pour cela ? demandai-je avec sans doute trop d'empressement et de reproche dans la voix.

— Hum... C'est fort possible oui.

Un silence à la fois gênant et salutaire s’installa. On n’entendait plus que le cri des mouettes et le bruit familier des vagues qui s’écrasaient au pied des falaises. J'espérais que n'ayant plus de répondant à son désir de conversation, il finirait par s'en aller. Mais non...

— Je ne me suis pas présenté.

— Et pourtant tout le monde ne parle que de vous.

Je me mordis la langue d'avoir répondu si spontanément. S'il y avait une personne dans ce village que les rumeurs laissaient indifférente, c'était bien moi.

— Oui, dit-il d’un ton amusé. Visiblement, mon intervention au marché a fait de moi l'objet de toutes les conversations. Ce n'était pas très malin de ma part d'intervenir mais je ne supporte pas que l'on moleste un enfant. Il y a bien d'autres façons de leur apprendre à se comporter en société. Quoi qu'il en soit, je m'appelle Silas. Je suis enchanté de faire votre connaissance Mia, la liseuse d'âmes.

— Silas ? C'est original, dis-je d'un ton neutre.

— Une fantaisie maternelle.

Il marqua une pause.

— J’ai perdu mes parents il y a quelques années. Je viens d’un pays où la règle veut qu'à la mort du père, l'aîné hérite de tous les biens. Il a ensuite pour devoir d'aider les autres mâles de la fratrie à s'établir ailleurs, si possible assez loin pour ne pas risquer de devenir une menace pour l'héritage fraîchement obtenu.

C’était en respect de cette règle, étant le cadet, qu’il avait donc pris la route pour trouver un lieu qui lui conviendrait à lui comme à son frère. Lorsqu'une ville lui plaisait, il s'y installait le temps de s'assurer qu'il s'y sentait bien et qu'il y serait accepté par les habitants. Cela ne s'était pas produit lors de ses haltes précédentes. Et au vu de son arrivée remarquée, il me semblait assez improbable qu'il lui soit fait bon accueil chez nous. La question que je me posais alors était : Peut-on trouver un endroit où l'on se sente comme chez soi lorsque l'on a dû quitter les siens contraint et forcé ? Ne devient-on pas un éternel errant lorsque l'on est déraciné ?

Je ne sais toujours pas aujourd'hui pourquoi je l'ai écouté ni pourquoi il s'est ainsi confié à moi. Je suppose que lorsque l'on est sans cesse sur la route, on cherche à tisser des liens rapidement pour se sentir moins seul. Étaient-ce ses cheveux bruns, son teint clair, ses yeux verts inhabituels dans notre région ou son évidente éducation qui me poussaient à rester attentive à ses confidences ? Alors que j'avais été d'un abord plutôt abrupt, je m’adoucis au fil de ses confidences, ne voulant probablement pas en rajouter à son évident fardeau.

Chapitre 2

Le 9 juin 451 de l’ère Asthérel

Cher journal,

Cela faisait bientôt deux mois que Silas vivait parmi nous à Haut‑Breuil. Il logeait à la pension de la veuve Moni, le seul établissement du bourg où l’on pouvait trouver un lit, un toit et des repas dignes de ce nom. Les pèlerins les mieux pourvus s’y arrêtaient avant de reprendre la route de Velmora ; les autres se contentaient d’un feu de fortune dans les bois. C’est d’ailleurs pour cette raison que la plupart ne tentaient le voyage qu’à la belle saison, lorsque les nuits n’étaient plus à risque de vous transformer un pain de glace.

Silas semblait s’y plaire. Il faut dire que Madame Moni est une femme de très bonne composition, la joie de vivre chevillée au corps. Son humeur est si communicative que maman et moi ne refusions jamais une invitation chez elle — d’autant qu’elle cuisinait à merveille. Elle s’avérait d’ailleurs la première admiratrice de ses œuvres, si j’en croyais son tour de taille.

Silas trouvait doucement ses marques. Exception faite des rares journées qu’il passait à Caldora pour y régler quelques affaires dont il ne me confiait jamais la teneur, il suivait une sorte de routine structurante dans laquelle il m'avait incluse. Une promenade matinale solitaire après laquelle il aidait Madame Moni dans les travaux domestiques et les menues réparations de la pension, suite à quoi, le déjeuner pris, il retrouvait, pour une heure ou deux, Will et Sandre, les enfants de Madame Moni à qui il enseignait la lecture et l'écriture. Il avait l'art de leur donner envie d'apprendre par des jeux et la leçon leur semblait bien trop courte. Rapidement, le petit groupe d'élèves passa des deux enfants de la pension à une dizaine de petits très fiers de savoir manier un crayon de bois. Dans un pays où la très grande majorité de la population était illettrée, Silas leur offrait là une chance d’émancipation dont je mesurais l’importance ayant moi-même bénéficié de cet enseignement.

De fait, en début d'après-midi, les rues étaient devenues plus calmes mais Silas ne pouvait plus se rendre où que ce soit sans avoir une grappe de gamins accrochés à lui réclamant le programme des prochains jeux, voulant lui offrir un dessin ou demandant un câlin. Les femmes du village étaient émues et attendries par cet équipage bigarré. Elles ne tarissaient pas d'éloges sur lui si gentil et si serviable. Cela lui valait que les époux, les pères et les frères ne lui accordaient que peu de crédit.

Il avait proposé ses services aux pêcheurs pour l'entretien des bateaux mais tous avaient refusé plus ou moins sèchement son offre. Il se tourna alors vers la ferme du fils Daluste située à la sortie ouest du village. Comme la main-d'œuvre était rare et que Silas refusait toute rétribution, il prit le parti d’oublier la rixe du marché pour profiter de ses services. Il y voyait probablement une forme de dédommagement.

Quand il ne passait pas la nuit à Caldora, sous un prétexte ou un autre, il nous rendait visite dans la soirée. Il arrivait avec quelques œufs ou un peu de lait de la ferme, parfois des biscuits de Madame Moni reçus en remerciement de son aide, un excédent de coquillages ramassés le matin, ou encore un livre à prêter, emprunter ou récupérer. D’autres fois, c’était un courrier qu’il voulait me soumettre pour avis ou correction.

Sa présence donnait à maman comme un second souffle. Il fallait voir comme elle pestait les soirs où Silas ne venait pas. Elle déplaça même, à grand peine, un fauteuil près de la fenêtre pour guetter son arrivée. Elle lui proposait chaque fois un verre de "ce petit vin doux qui vous ravigote" et bien qu'il le trouvât assez désagréable au palais, il ne le refusait jamais. Maman avait les pommettes roses et le rire facile après avoir avalé cette boisson. Je retrouvais celle qu'elle était de nombreuses années plus tôt avant que la vie ne l'ait endurcie et que l'âge n'ait entamé ses capacités motrices et cognitives. Elle avait enfin une nouvelle personne à qui raconter les petits riens de la vie de ce village si bien enclavé dans les rochers que le monde extérieur semblait en ignorer l'existence.

Je me demande parfois si maman n'aurait pas souhaité adopter cet orphelin de presque trente ans. Elle qui n'avait qu'une fille pour toute descendance aurait sûrement gagné beaucoup à avoir un fils si dévoué. La rumeur quant à elle, lui attribuait plutôt la place de gendre. Ses visites quasi quotidiennes laissaient à penser qu'il me courtisait. Ce n'était absolument pas le cas. Nous étions plus une famille de substitution pour lui.

S'il n'avait craint d'entacher ma réputation, il aurait sans doute quitté la pension pour prendre une chambre chez nous. Les revenus d’un loyer n'eussent pas été de trop, il faut l'avouer. Mais m'occuper de maman me prenait déjà bien assez de temps. Je devais souvent interrompre mes travaux de couture, seule source de revenus de notre modeste foyer, pour répondre à ses besoins. Où aurais-je trouvé la force de m'occuper convenablement d'un hôte payant ?

*******

En ce début de juin, les températures commencèrent à monter à peu près autant que mon exaspération à écouter encore et encore les plaintes de maman. Je connaissais sa difficile enfance et son terrible mariage sur le bout des doigts vu qu'elle me les racontait depuis toujours. Ce soir-là encore, elle ressassait comment ses beaux-parents l'avaient pris la main sur la poignée de porte alors qu'elle tentait de s'enfuir la veille de ses noces et comment ils l'avaient séquestré dans une chambre pour qu'elle soit bien présente devant l'autel le moment venu. S'en étaient suivies des années de souffrance avec un époux qui ne prenait pas soin d'elle et préférait utiliser son argent à couvrir sa mère de cadeau plutôt que de pourvoir aux besoins vitaux de sa jeune épouse et de leur bébé, cette inutile petite fille.

Elle espérait qu'après la mort de ses beaux-parents, mon père reporterait son besoin d'affection sur elle et qu'enfin l'équilibre s'installerait dans le couple. Mais comment trouver l'harmonie lorsque l'on nourrit plus de quinze années de rancœur ? C'est à cette époque que les disputes devinrent de plus en plus violentes. Ma mère trouvait refuge dans le sommeil. Elle pouvait dormir des journées entières ! Livré à lui-même, mon père rentrait dans des rages folles et menaçait de la sortir du lit par les cheveux. Ces scènes de violence domestique sont imprimées dans ma mémoire de manière indélébile. Chaque fois que maman me racontait un de ces douloureux épisodes, c'était comme si elle rouvrait les plaies. Les siennes comme les miennes.

— Tu as de la chance toi. Ton père t'aimait bien. Il ne t'a jamais fait de mal.

— Tu as la mémoire sélective, maman.

— Ce n'est pas sur toi qu'il lançait des chaises lorsqu'il était fu-rieux !

— Maman, m’exclamai-je exaspérée. J'en ai assez que tu me rappelles ces histoires constamment.

— Ce ne sont pas des histoires. C'est ma vie !

— Alors arrête de me raconter ta vie, bon sang ! Tu te rends compte de l'héritage que tu m'offres ? aboyai-je malgré moi.

Avant de dire des horreurs que j'eusse regrettées plus tard, j'attrapais un châle et quittais la maison en claquant la porte. Ce fut à cet instant que je percutais Silas qui venait nous rendre visite.

— Wow ! Où vas-tu comme ça petite furie ? dit-il avec un sourire moqueur.

— Je vais prendre l'air avant d'enlever à ma mère ses dernières années de vie !

Et je partis d’un pas rapide vers... nulle part. Je n'avais absolument aucune destination en tête. J'arrêtai ma marche forcée lorsque, suivant le sentier côtier, j’arrivai au bord des falaises. Je sentis des bras s'enrouler autour de ma taille et me tirer en arrière. Après un sursaut de surprise, je reconnus la voix de Silas et me calmai.

— Les dieux m’en soient témoins : personne ne mourra aujourd'hui. Ni Léna ni toi.

— Je n’avais pas l’intention de me jeter dans le vide, dis-je en levant les yeux au ciel.

— J'espère bien. Veux-tu me raconter ce qui s'est passé ?

— Rien... Elle... J'en ai assez qu'elle considère qu'il n'y a qu'elle qui ait souffert du comportement de mon père. J'en ai assez d'écouter encore et encore les mêmes horribles histoires.

— Tu sais... Tu as le droit d'être en colère contre ton père. On dit que les témoins souffrent parfois plus que les victimes. Cependant, tu devrais essayer de montrer plus d'empathie envers ta mère. C'est une vieille dame maintenant qui n'a jamais guéri de son passé. Si elle raconte encore les mêmes histoires, c'est sans doute parce qu'elles lui pèsent toujours autant et qu'elle a l'espoir d'une écoute différente de celle que tu lui offres. La prochaine fois, essaye de lui apporter le réconfort qu'elle attend. Tu pourrais être surprise de sa réaction.

— Je doute que les choses ne changent, grommelai-je.

— Alors soit celle qui apporte le changement. Je t'aiderai.

Il prit mon visage entre ses mains, déposa un chaste baiser sur mon front et m'entraîna sur le chemin du retour en m'offrant son bras. Personne n'avait manifesté autant d'affection envers moi depuis bien longtemps. Pourquoi s'investissait-il autant auprès de ma mère et moi ? Qu'avait-il à gagner à ce que la relation entre maman et moi s'améliore ou s'apaise ? Qu'est-ce qui le poussait à jouer les pacificateurs ? Après tout, il ne nous connaissait pas depuis si longtemps.

Silas me raccompagna, bu le verre de vin doux, fit rire maman puis, comme s'il avait rempli je ne sais quelle mission divine, il retourna à la pension. Rendait-il ce genre de visite à d'autres familles ou étions-nous les seules chez qui il apportait sa fraîcheur et sa réconfortante présence ?


Chapitre 3

Le 21 juin 451 de l’ère Asthérel

Cher journal,

Grâce à toi, je commence à rassembler certaines pièces du puzzle. Il semble que j'avais raison sur un point : mettre ses souvenirs en mots aide à les mettre en ordre. Je vais donc te confier ce dont je me souviens de la fête du solstice d'été.

*******

Chaque année, nous célébrons le solstice d'été par une grande fête. Enfin... aussi grande que ce qu'un minuscule village de pêcheurs peut offrir. Au cours de la matinée, une procession remonte la Grand-Rue, qui commence à l’entrée est du village, l’accès en provenance de l’intérieur des terres, vers la place et le rempart. Les femmes portent des couronnes de fleurs qu’elles lancent ensuite dans les eaux tumultueuses aux pieds des falaises. Une offrande aux dieux en signe de dévotion et dans l’espoir d’attirer leurs faveurs pour qu’ils protègent leurs pères, leurs maris ou leurs fils lors des sorties en mer.

Toute l'après-midi, les hommes se lancent des défis pour déterminer qui est le plus fort d'entre eux. Ils portent des pierres, coupent des bûches, tirent à la corde et toute une suite de jeux stupides qui leur donnent le sentiment d'être désirables. Car il ne faut pas se voiler la face, tout cela est une parade nuptiale pour attirer des filles suffisamment sottes pour se laisser séduire par quelques muscles et des cris dignes d'animaux sauvages.

Au vu de ces quelques lignes, tu te doutes que je ne suis pas friande de ce genre de manifestation. Malgré tout, j'y assistais chaque année en espérant avoir la surprise de quelque chose de nouveau. Mais que pouvais-je attendre ? D'une année sur l'autre, seul le vainqueur des jeux changeait. Le vieux coq était détrôné par un plus jeune et il se croyait alors en droit de courtiser les poules à son tour au cours de la soirée que l'on disait être en son honneur.

*******

Sur la place près du rempart, lieu de toute vie dans ce village, là où se tenait habituellement le marché, furent dressées de longues tables sur lesquelles chacun déposa ce qu'il pouvait offrir à la communauté. Jus de fruits, lait caillé, vin aux épices, tourtes, salades, fruits frais ou secs, pâtisseries... L'été était accueilli avec une exceptionnelle générosité. C'était la saison de l'abondance et cela se devait d'être bien visible.

Il était difficile à ce stade de savoir qui remporterait le titre de l'homme le plus fort de l'année. Les aînés avaient une nette préférence pour le vainqueur des trois dernières éditions, Alaric, dont la force était le résultat d’années à frapper le métal dans sa forge. Les demoiselles le trouvaient bien trop vieux du haut de ses presque quarante ans. Elles avaient chacune leur favori parmi la nouvelle génération. Certain portaient même les couleurs de leur promise en la matière d'un ruban noué au bras. Elles encourageaient leur champion de leur mieux jusqu'à son élimination. Certaines changeaient de héros au cours des jeux. Tout cela était décidément bien futile.

La surprise que j'espérais se présenta sous la plus adorable des formes alors que les jeux faisaient une pause. Une petite file indienne d'enfants suivait Silas. Ils montèrent sur l'estrade et récitèrent fièrement quelques lignes chacun d'une fable qui traitait de l'accueil peu aimable que réservaient certain aux étrangers. Fallait-il y voir un message pour les plus rustres de nos villageois ? Je doutais que Silas eût choisi ce texte par hasard. J'espérais juste que la fierté des parents prendrait le dessus sur leur compréhension de la fable. Au vu de leurs mines réjouies et de leurs applaudissements nourris, je supposai qu'ils n'avaient en rien prêté attention au message. C'était certainement préférable.

A la nuit tombée, Alaric, qui fut pour la quatrième année désigné vainqueur des jeux de force, devait ouvrir le bal avec la demoiselle de son choix. Il avait sans doute décidé de ne faire aucune jalouse car il choisit sa petite sœur, au grand désespoir de ses admiratrices. Chacun invita sa chacune et la fête fut lancée sous la douce lumière des lampions.

Silas invita maman à danser mais l'exercice fut assez court au vu des difficultés qu’elle avait à se déplacer. Ce fut sous ce prétexte qu'elle me demanda de prendre sa place avec un très attendu "ce n'est plus de mon âge, tu comprends". Devant mon hésitation, maman insista, le sourire et la main tendue de Silas achevèrent de me convaincre.

— Je ne sais pas danser, dis-je comme pour excuser par avance mes futures maladresses.

— Moi non plus, me répondit-il joyeusement. Suivons juste la musique et essayons au mieux de n'écraser les pieds de personne.

Pour la première fois de ma vie, ce bal du solstice d'été ne fut pas une torture mais un pur moment de bonheur. Contrairement à ce qu'il avait prétendu, Silas savait parfaitement danser et il me guidait de la plus subtile des manières, me faisant croire que mes maladresses étaient les siennes. Comment faisait-il pour transformer tout ce qui m'agaçait en quelque chose d'agréable ? Il avait un don pour rendre la vie plus simple, plus douce. Il avait réussi à me rapprocher de maman en me rendant plus tolérante à son égard, à mieux accepter que les rôles s'inversaient et que c'était à mon tour de prendre soin d'elle.

Grâce aux différents produits qu'il nous offrait lors de ses visites, notre quotidien était moins rude. Bien que je dusse toujours travailler autant, je ne craignais plus de manquer de nourriture. Cela nous permettait d'avoir un peu d'argent pour ce dont nous nous privions jusque-là. Il était devenu notre ange gardien.

La soirée touchait à sa fin. Une grande partie des danseurs avaient quitté la place. Maman s'était endormie sur sa chaise.

— Je vais ramener Léna à la maison et je reviens aider au rangement, me prévint Silas.

— D'accord. Je t'attends.

J'avais un sourire béat sur le visage. Je me demandais s'il était possible d'être plus heureuse que moi ce soir là. Chacun était reparti avec ce qu'il avait apporté, il ne restait plus grand chose à ranger finalement. Quant aux structures, à l’estrade et aux tables, elles seraient retirées le lendemain. Silas n'étant pas encore revenu, et voulant rester encore un moment dans cet état de béatitude, je m’assis sur le rempart pour regarder le reflet de la lune dans l'eau en écoutant le bruit familier des vagues. Le ciel était clair. C'était absolument délicieux.

— Salut Mia, dit une voix dans mon dos que je reconnus instantanément.

— Alaric... Félicitations pour ton titre, m'efforçais-je d'articuler.

— Merci. J'apprécie d'autant plus que tu es bien celle qui se contre fiche le plus de ce titre.

— Cela n'enlève rien à ta victoire.

— Tu dois bien être la seule qui ne m’a offert une danse en récompense.

— Pourquoi aurai-je dansé avec toi ? Nous sommes loin d'être des amis.

— Pourtant, il parait que tu t'offres volontiers aux étrangers. Pourquoi les gars du coin ne pourraient pas bénéficier des mêmes faveurs ?

A entendre ces mots, je le foudroyai du regard. Comment osait-il tenir de tels propos à mon égard ? Je me levai pour m'en aller mais il s'interposa.

— Pas si vite ma petite !

— Laisse-moi passer Alaric, lui ordonnai-je.

Il faisait maintenant plus que me barrer le passage, son corps puissant penché sur le mien. Je pouvais sentir son souffle chargé d'alcool sur mon visage. Il tenait ma gorge serrée entre ses doigts puissants. J'étais pétrifiée. Ma tête me disait de courir mais mes jambes étaient de plomb. J'essayai vainement de me défaire de son emprise mais il était tellement fort. Je commençais à suffoquer. Je l'implorais pour qu'il me laissa partir mais plus je le suppliai, plus il serrait son étreinte. Il prenait visiblement plaisir à ma résistance et la souffrance qui se lisait sur mon visage. L'air commença à me manquer et ma tête à tourner. Ma vue se troubla. Ma voix s'éteignit. Mes muscles ne répondirent plus. Je sentis alors un choc dans mon dos. Alaric venait de me lâcher et je m’étais effondrée le long du rempart avant de m'évanouir totalement.

Lorsque je repris connaissance, Alaric s'éloignait en boitant, la tête penchée en arrière à cause du sang qui lui coulait du nez.

— Il y a plus confortable que le pavé pour faire une petite sieste, tu sais.

— Silas ? Qu'est-ce que…

— Je crois que j'ai mis une raclée à ce prétentieux d'Alaric, dit-il gaiement.

— Ah oui ? Voilà qui n'aura été possible que parce qu'il était soul... Je crains que ce ne soit que le début de tes problèmes avec lui.

— Ou le début des siens, ajouta-t-il froidement. Qu'il s'avise de poser ne serait-ce qu'un regard sur toi, de contrarier l’un de mes plans et il aura un avant-goût de ce que peut être l'enfer, grinça-t-il

Alors même qu'il venait de me sortir d'un mauvais pas, par ses propos, Silas, loin de me rassurer, commençait lui aussi à m’effrayer. Il y avait tant de violence retenue en lui dans cet instant. Aujourd'hui elle servait à me protéger mais qui savait si elle ne se tournerait pas contre moi dans d'autres circonstances ? J'avais si souvent vu mon père entrer dans des colères noires et destructrices. Je ne voulais en aucun cas prendre le risque que de tels évènements se reproduisent.

— Que se passe-t-il, Mia ?

— Je... je veux rentrer.

— Je t'accompagne.

— Ne me touche pas, m’écriai-je.

Sans m'en rendre compte, je venais de le repousser brusquement alors qu'il m'aidait juste à me relever. L'évidente satisfaction qu'il tirait de m'avoir protégé n'avait pas provoqué la réponse attendue. Au lieu de le voir comme mon héros, je ne pensais qu'au fait qu'il avait encore frappé quelqu'un. Y avait-il donc tant de violence en lui qu'il en faisait usage chaque fois que l'opportunité se présentait ?

Il dut lire mon discourt intérieur sur mon visage car, à cet instant, son regard me fendit le cœur. Il y régnait un sombre mélange de tristesse et de peur. Silas, le gentil étranger qui aidait tous ceux qui en avaient besoin, qui apprenait aux enfants à lire et écrire, qui redonnait espoir et joie de vivre, qui trouvait toujours les mots pour consoler, pour amuser... Silas en apparence si sûr de lui portait en lui une immense douleur. Il était terrorisé à l'idée de perdre l'affection de ses proches. Et qui était plus proche de lui que moi désormais ?

— Pardon Silas. Je suis désolée. Je ne voulais pas te repousser. Merci de m'avoir sorti des griffes d'Alaric.

Malgré mes excuses, son visage resta toujours aussi sombre. Je ne savais plus quoi dire pour le ramener à ce ton léger qu'il avait quelques instants plus tôt.

— Allons Silas... Rentrons, tu veux bien ?

Je pris son bras et l'entraînais vers ma ruelle. Sa bouche offrait un léger sourire mais tout le reste de son corps semblait soudain peser sous le poids de je ne sais quel fardeau. Avait-il senti les craintes qui m'avaient envahies durant ce cours instant où l'image de mon père s'était imposée à moi ? Je m'étais alors promis de ne plus jamais faire d'amalgame entre Silas et mon père. Silas était incapable des violences que mon père nous avait infligées. Un silence de plomb accompagna notre trajet retour et je n’osai plus m’exprimer jusqu’au lendemain de peur de le blesser encore.



Chapitre 4

Le 17 juillet 451 de l’ère Asthérel

Cher journal,

Maintenant, tu sais pourquoi je n'ai aucune confiance dans les hommes et encore moins en ceux qui, comme Alaric, me rappellent cruellement mon père. Bien que notre situation financière ait été bien précaire par la suite, cette tempête qui l'a emporté l’année de mes douze ans m’a ôté un terrible poids. Je n'ai pas pleuré la mort de mon père. C'était plus un soulagement qu'un deuil. Il n'en allait pas de même pour maman qui voyait en lui, malgré tout, l’amour de sa vie. Comment peut-on à la fois vouloir fuir la veille de ses noces, être négligée, battue et rester indéfectiblement éprise ?

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais vraiment été appréciée par les jeunes filles du village, et encore moins courtisée par les hommes. Bien que native de la même région qu’eux, je ne partageais pas leur vision du monde ni celle du rôle de la femme : un rôle d’épouse, de mère soumise à sa propre famille et à celle de son époux, qui porte toutes les charges domestiques sans en récolter aucun fruit. Cette vision archaïque et patriarcale était très loin de ce que maman m’avait inculqué. Elle me voulait forte, autonome, ne dépendant jamais des revenus d’un tiers. C’est sans doute pour cela qu’ayant largement passé l’âge d’être une jeune épousée, j’étais encore un cœur à prendre, ou plutôt à reprendre puisque j’étais divorcée. J’étais sans doute affublée de divers noms peu flatteurs par les femmes de mon âge et considérée comme un lot avarié par les hommes, mais je n’en avais cure.

Comme toutes les jeunes filles, j’avais, moi aussi, espéré tomber amoureuse d’un charmant jeune homme qui m’aurait prouvé que mon père était une exception, un accident de la nature. Lorsque l’on sait ce que je pense de lui aujourd’hui, on a du mal à croire qu’adolescente, j’avais jeté mon dévolu sur Alaric. J’étais petite et menue, loin d’avoir le physique solide des autres filles de la région. C’est sans doute pour cela que la seule forme d’attention qu’il me portait était la moquerie. J’étais comparée à tout ce qui est petit : bigorneau, crevette, moineau… Cela faisait beaucoup rire ses imbéciles de copains.

J’avais acquis la réputation d’être hautaine, car je ne baissais pas les yeux devant eux et ne répondais jamais à leurs provocations. Ce n’était qu’un masque. J’étais bel et bien blessée. Pourquoi n’attirais-je pas la sympathie des autres ? Qu’est-ce qui faisait de moi une personne si différente qu’ils la rejetaient ?

À l’aube de nos seize ans, Alaric changea progressivement d’attitude à mon égard. Il devint un vrai gentilhomme. Il me courtisa durant des mois, jusqu’à gagner ma confiance et vaincre mes réticences. Apprenti à la forge de son père, comme son père avant lui, héritier de sa patente, nous nous projetions dans un avenir bienheureux comme seuls de jeunes gens naïfs peuvent le faire.

C’est à cette période que j’eus mes premières visions. Des informations sur des gens qui m’étaient inconnus surgissaient lorsque je croisais leur regard. Ne comprenant pas ce qu’il m’arrivait, assez effrayée par ces visions, je m’en ouvris à Alaric, mon seul ami et confident. Il balaya mes révélations d’un revers de main et s’en amusa avec ses acolytes, qui m’affublèrent dès lors du surnom de « liseuse d’âmes ».

J’étais hors de moi qu’il eût pu divulguer ce qui constituait un secret, une preuve de ma confiance en lui, à ses idiots de compères. Tempétueuse comme on peut l’être à cet âge, je déversai sur lui des torrents de colère. Il avait trahi ma confiance, et rien ne pouvait réparer ce qu’il avait brisé en moi ce jour-là. Il ne fit d’ailleurs rien pour revenir dans mes bonnes grâces. Il déclarait à qui voulait l’entendre que j’étais une illuminée inconséquente.

En tant que meilleur parti de Haut-Breuil, il ne fallut guère de temps avant que de nouvelles prétendantes ne se révèlent. Il jeta son dévolu sur la plus docile d’entre elles, probablement dans l’espoir de garder tout pouvoir dessus. Leur union avait, aux yeux de tous, les apparences d’un couple parfait jusqu’au jour où son épouse se rendit au sanctuaire de Velmora pour ne jamais en revenir. C’est cruel de ma part, mais lorsque la nouvelle me parvint, j’en tirai une grande satisfaction. Comme si l’équilibre était rétabli. Il me devint alors totalement indifférent.

Lorsque je fêtai mes vingt ans, dans l’espoir d’échapper à ma condition, j’acceptai d’épouser le fils du marchand d’étoffes qui fournissait ma mère depuis toujours. C’était un homme bon, doux et attentionné. L’entreprise de sa famille était établie à Caldora, une ville bien plus grande et prospère que mon village perdu au bout du monde. J’avais enfin accès à tout ce à quoi j’avais toujours aspiré : une belle maison bien tenue, de la nourriture à chaque repas, un époux tendre et prévenant qui aspirait à fonder une famille et à prendre la relève de son père. Quoi de plus légitime ?

Hélas, bien que nous ayons respecté les rites religieux supposés bénir notre union, je me révélai stérile. Après une dizaine d’années à voir ses espoirs fondre comme neige au soleil, nous décidâmes qu’il valait mieux rompre nos vœux, afin de lui offrir la chance de mener à bien son projet avec une autre. Ce qu’il fit à peine six mois après que notre mariage eut été annulé. L’année suivante, j’appris que son rêve le plus cher s’était enfin réalisé : les dieux lui avaient accordé un fils.

Rêve que mon père avait, lui aussi, touché du doigt à la naissance de son premier enfant. Hélas, celui qui aurait dû être mon frère aîné, et dont j’ai toujours ressenti le manque et l’absence, rejoignit l’autre monde quelques jours seulement après son entrée dans le nôtre. Mon père était anéanti. Lorsqu’elle lui annonça une nouvelle grossesse, ma mère le vit euphorique : tous ses espoirs ressuscitaient. Lorsqu’après une interminable attente, la sage-femme lui présenta l’enfant, mon père demanda :

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est une fille.

— Oh, merde…

C’est sans doute une des raisons qui m’ont poussée à toujours tenter d’être à la hauteur des garçons, voire à me confondre avec eux, sans jamais réussir dans cette entreprise. J’étais une perpétuelle source de déception pour cet homme.

J’avais forgé ma personnalité sur les décombres d’une enfance triste, faite de rejet, de violences et de privations ; sur des débuts amoureux chaotiques, un mariage annulé et un retour à une vie de misère et de labeur dont je me croyais libérée. C’est sans doute pour cela que, malgré tout ce que Silas faisait pour nous, je restais implacablement méfiante à son égard. Il faisait de son mieux pour gagner ma confiance ; je la lui refusais. Il méritait plus que quiconque mon affection, et je ne lui en offrais que de minuscules particules.

*******

En cette mi-juillet, les jours étaient doux et la nuit venait tard. Malgré l'heure avancée, Silas me proposa de me joindre à lui pour profiter des derniers rayons du soleil sur le sentier côtier le long des falaises. Le petit sourire en coin et le regard amusé de maman m'incitèrent à refuser poliment mais ma chipie de mère me jeta un châle sur les épaules et me poussa dehors sous prétexte qu'elle voulait rester seule un moment.

La promenade s'avéra très agréable bien que le fond de l'air fut de plus en plus frais au fur et à mesure que le soleil disparaissait à l'horizon. Ce n'était certes pas mon premier coucher de soleil mais c'était bien le premier que je partageais avec une personne qui y voyait la même magie que moi. Son regard, dont le coquart était depuis longtemps résorbé, brillait comme celui d'un enfant qui découvrait le monde.

Il me semble que c'est ce soir-là que je me suis rendu compte à quel point je le trouvais beau. Pas seulement par son enveloppe charnelle mais par son âme. Comme si elle se reflétait à l'extérieur de lui. Il était très différent des gens d'ici tous blonds aux yeux sombres, la peau burinée par le vent et le sel marin. Il était plus élégant, mieux tourné, plus fin... Des yeux d'un vert hypnotique encadrés de longs cils noirs, la peau lisse et les cheveux bruns, et malgré une mâchoire carrée, il en était presque féminin. J'ai d'ailleurs encore du mal à associer cet être délicat à l'homme rustre qui s'était battu au marché le jour de son arrivée et avait mis une raclée à Alaric. Mais par-dessus tout, j'étais fascinée par sa bienveillance, son altruisme, sa générosité, sa patience et cette manière d'accepter une règle qui le privait de ce qui comptait le plus pour lui. Où puisait-il la force de ne pas sombrer dans la colère ou la rancune ?

J'étais perdue dans ces pensées lorsque j'entendis sa voix comme venue de loin :

— Mia, dans la lune... Où es-tu ?

— Pardon... Je réfléchissais.

— Tu trembles. Veux-tu mon pardessus ?

— Non, non. Ça va aller. C'est toi qui vas avoir froid si je le prends.

— Il est assez grand pour s'y glisser à deux cela dit.

Après un instant d'hésitation, je compris qu'il se moquait de ma petite taille. Il s'amusait à dire que si besoin, il pouvait me transporter dans sa poche. J'avais passé l'âge de me vexer pour ce genre de plaisanterie et lui répondais qu'au vu de ce que contenaient ses poches, je préférai ne pas y mettre les pieds.

Je serrai un peu plus mon châle sur mes épaules et nous commençâmes à remonter la ruelle qui menait chez moi. La nuit était plutôt sombre. La lune n'offrait que peu de lumière car elle jouait à cache-cache avec les nuages. Ce fut sans doute la raison pour laquelle je me pris les pieds dans les pavés disjoints et, bien que j’eu tenté de me retenir en m'agrippant à Silas, je finis allongée de tout mon long en poussant un ridicule grognement de douleur. Je m'étais tordu la cheville et n'aurais sans doute pas réussi à me relever sans l’aide de Silas. Voyant que je ne pouvais prendre appui au sol sans gémir et qu'il me serait difficile d'avancer à cloche pied même s'il me soutenait, Silas plaça un bras sous son épaule et l'autre sous mes genoux me soulevant aussi facilement qu'il l'eu fait d'un fétu de paille. J'étais rouge de honte. Heureusement, l'obscurité me cachait à lui. Par contre... Elle ne nous cachait pas de ceux qui, alertés par le bruit de ma chute et mon couinement ridicule, vérifiaient de quoi il en retournait par leur fenêtre.

Le père Daluste, épicier de son métier et revendeur principal de la production de la ferme de son fils, ouvrit sa porte et lança :

— Tout va bien, Mia ?

Si un doute persistait dans mon esprit, il était levé. Ma maladresse ferait demain l'objet de toutes les conversations.

— Tout va bien Monsieur. Elle s'est juste tordu la cheville. Je la ramène chez elle de ce pas, lui répondit Silas.

— Hum... Mouais... dit le père Daluste avec une moue qui signifiait qu'il n'en croyait pas un mot. Puis, il referma sa porte.

— Votre réputation est comprise madame, glissa-t-il goguenard au creux de mon oreille.

— Ce n’est pas comme si elle n’était pas déjà faite, soupirai-je en retour.

Mon dialogue intérieur était mouvementé. Je savais très bien ce qu'il en était de ma relation avec Silas. C'était mon ami. Mais me surprendre dans ses bras en pleine nuit laissait penser tout autre chose et j'étais mortifiée à l'idée qu'une fausse rumeur puisse se répandre sur la nature de notre lien. J'avais encore en mémoire les propos d'Alaric sur les supposées faveurs que j'accordais aux hommes étrangers. Je savais par avance que nier, tenter de rétablir la vérité serait peine perdue. N'y a-t-il pas plus sourd que ceux qui ne veulent pas entendre ? Je me doutais bien qu'à part ma mère et Madame Moni, personne ne nous croirait. Elles étaient les seules à avoir pris la peine de s'intéresser à Silas. Les autres ne l'appelaient que "l'étranger". Combien de temps faut-il passer dans une communauté pour que ses membres vous considèrent comme en faisant pleinement parti ?

*******

Une fois à la maison, Silas me déposa délicatement sur le fauteuil de maman qui était déjà couchée. Ce n'était pas plus mal car je n'aurais pas eu la force de lui expliquer l'incident de suite. Ma chambre était située à l'étage. Silas craignant que je ne tombasse dans l'escalier descendit mon matelas et l’installa près de ma machine à coudre dans mon atelier. Il s'assura que je fusse confortablement installée avant de me souhaiter bonne nuit et tirer la porte derrière lui. Mon sommeil fut agité. Je tournais en boucle sur ce stupide accident et ses conséquences. Je ne pourrais pas m'occuper de la maison, de maman, ni travailler durant quelques jours. Ceux qui ont déjà fait de la couture savent que la majeure partie de ce travail consiste à réaliser les patrons, couper et ajuster des coupons de tissus debout devant une large table de travail. Même être assise à la machine à manier le pédalier serait un supplice. Je repensais aussi au père Daluste et à ce qu'il ne manquerait pas de raconter à qui voudrait l'entendre. Ce qui pour une autre eût été un évènement mineur prenait dans mon esprit inquiet des proportions grotesques.

Au petit matin, maman me réveilla en douceur en m'apportant une tasse de thé, ce breuvage venu de terres lointaines était un des rares luxes que nous nous accordions. C'était moi qui préparais habituellement le petit déjeuner. J'étais étonnée qu'elle s'en soit chargée alors qu'elle ne savait pas encore que je ne pouvais m'en occuper moi-même. Ce fut alors que l'on toqua à la porte de l'atelier.

— Bonjour Mia, jambe de bois !

C'était Silas armé de son plus beau sourire et de son regard taquin.

— Est-ce que tu as faim ? J'ai préparé des œufs brouillés.

— Tu as quoi ? Mais... Quand est-ce que tu es revenu ? Ce n'était pas nécessaire.

— Pour revenir, il aurait fallu que je parte. Je t'aide à te lever ou tu veux manger au lit ?

Il avait donc passé la nuit à la maison ? Où avait-il bien pu dormir ? La seule pièce de libre était ma... Non ! Pas dans ma chambre ? Impossible. Il n'y avait plus de matelas. J'étais décidée à lui poser la question lorsque je serai revenue au calme car pour le moment mon esprit continuait de bouillonner comme il l'avait fait une bonne partie de la nuit.

A vrai dire, que Silas soit resté me veiller et qu'il s'occupât de moi m'était d'un grand réconfort. Depuis plusieurs années, mes responsabilités ne faisaient que grandir et ma liberté réduisait d'autant plus que maman prenait de l'âge. Une fois que Silas m'eut aidé à venir jusqu'à la table où il avait dressé un couvert digne des jours de fêtes, je sentis une boule se coincer dans ma gorge et les larmes me monter aux yeux. Je me sentais idiote car je pleurais de gratitude. Silas ne sachant pas ce qui se tramait en moi s'approcha, s'accroupit et prit ma main.

— Ça va aller Mia. Je vais vous aider Léna et toi le temps que tu puisses de nouveau marcher. C'est l'affaire de quelques jours.

— Oui, soupirais-je entre deux sanglots. Merci. Merci du fond du cœur, réussis-je à articuler péniblement avant de pleurer plus fort.

Silas me prit dans ses bras comme on l’eut fait pour consoler un enfant.

— Je sais le poids des responsabilités qui t'incombent, Mia. Tu te montres forte constamment et ne demande jamais l'aide de personne. Tu as le droit d'être submergée par tes émotions. Laisse sortir ce qui doit sortir, ajouta-t-il en me caressant les cheveux.

Le visage enfoui contre sa poitrine, les mains crispées sur sa chemise, je tentai de résister à une vague qui menaçait de m’engloutir avant d’y céder. Je pense que ce matin-là, j'ai pleuré pour toutes les fois où j'avais retenu mes larmes au cours des vingt dernières années. C'était comme si Silas m'avait donné la permission d'évacuer en une seule fois toutes les peurs, toutes les frustrations accumulées en moi. J'eu l'impression que les larmes ne cesseraient jamais de couler, que j'allais pleurer ainsi indéfiniment. Heureusement, le raz de marée finit par se calmer. Silas me tendit un mouchoir.

— Tu vois... Ce n'est pas si mal ce que l'on trouve dans mes poches.

— Idiot ! lâchais-je avec un petit rire alors que mes yeux étaient encore humides.

— Aller. Mange. C'est quand même moins bon lorsque c'est froid.

— Silas ?

— Oui ?

— Merci.

Il sourit. Il s'assit. Nous mangeâmes tous les trois dans un silence qui contrastait avec les sanglots qui précédèrent. Maman et moi échangeâmes un regard complice. Nous savions que désormais nous n'étions plus seules. A sa façon, ce fut Silas qui nous adopta. A défaut d'une famille de sang, il s'était choisi une famille de cœur.

*******

Sans doute maman et Silas s'étaient-ils entendus durant mon sommeil sur la marche à suivre le temps que je me rétablisse. Silas tria et rangea la pièce qui servait de débarrât et la transforma en une petite chambre d'appoint. Je cru naïvement que c'était pour moi jusqu'à ce qu'il quittât la maison une petite heure et revint avec certains de ses effets personnels qu'il avait récupéré à la pension de famille. Bien que cette cohabitation fusse temporaire, elle était source d'un mélange d'excitation enfantine et d'inquiétudes adultes. J'allais avoir mon meilleur ami en permanence à mes côtés et craignais le qu'en-dira-t-on. Pourquoi n'arrivais-je pas à me détacher du jugement des autres ?

En fin de matinée, une de mes clientes se présenta pour un essayage. Ne savait-elle pas que j'étais blessée et ne pouvais pas assurer ce travail ou venait-elle vérifier par elle-même que la rumeur sur l'installation de Silas chez nous était avérée ? Peut-être lui prêtais-je des intentions qui n'étaient pas les siennes ? J'étais alors tout sauf lucide. Après m'avoir présenté ses vœux de prompt rétablissement, elle partit sans demander de nouveau rendez-vous. Une étourderie sans doute. Je ne pensais d'ailleurs pas à lui en proposer un moi non plus. J'étais juste soulagée qu'elle soit repartie sans poser de question gênante.

En début d'après-midi, ce furent les enfants de Madame Moni et quelques autres qui vinrent frapper à la porte dans l'espoir que Silas leur fît la leçon quand même. Il leur promit de vite revenir avec de nouveaux jeux mais que pour le moment, il devait laisser de côté sa casquette de maître d'école pour le costume de fée du logis.

— Mais les fées, c'est des filles. Toi t'es un garçon. Tu peux pas être une fée ! expliqua un des gamins à Silas comme si cette évidence lui avait échappé.

Les enfants finirent par partir à contre cœur faisant jurer à Silas qu'il reviendrait vite. C'était adorable de voir que ces petits, habituellement assez sauvages et livrés à eux-mêmes pour certain, avaient trouvé en lui une figure fraternelle, voire paternelle, rassurante en l'absence de leurs propres pères partis plusieurs jours au large.

— Pourquoi souris-tu ainsi Mia ? me demanda-t-il

— C'est attendrissant de voir comme tu les as apprivoisés. Ils étaient tellement déçus de ne pas passer de temps avec toi. Qu'est-ce que tu leur apprends qui les rende si assidus ?

— Les lettres, les mots... Je leur apprends à être libre. Savoir lire et écrire, c'est le premier pas vers la connaissance pour tout Homme.

— Fais-moi la leçon, s'il te plaît. Apprends-moi des choses que je ne connais pas. Apprends-moi à être libre !

— Tu sais déjà lire et écrire. Tu as déjà l'esprit critique et des capacités d'analyse. Je n'ai rien de particulier à t'enseigner que tu ne saches déjà.

— Bien sûr que si ! Tu es instruit bien plus que quiconque ici. Tu as voyagé. Apprends-moi le Monde !

Emportée par mon enthousiasme, je ne remarquais pas qu'il s'était rembruni. Il était maintenant totalement fermé, yeux baissés et sourcils froncés. Il prit une inspiration, soupira avant d'ajouter dans un demi sourire chargé de tristesse :

— Voyager n'a jamais été un choix pour moi. Chercher une terre d'asile n'est pas un loisir. La vie m'a arraché de ma terre natale, de ma famille, mes amis, mes repères, ma culture... Je dois tout réapprendre chaque fois que je m'installe dans un nouveau lieu. Je me sens comme un bateau sans amarres qui serait ballotté d'un port à une crique selon les caprices des vents et des marées. Je ne souhaite à personne d'être ainsi déraciné.

Je me souvins de la conversation que nous avions eu sur le rempart lors de notre rencontre. Son errance était une plaie mal cicatrisée qui se réouvrait chaque fois qu'elle se rappelait à lui. Je m'en voulus d'avoir abordé ce sujet bien que je l’eusse fait sans malice. Dans l'espoir de racheter ma maladresse, je lui demandais s'il y avait quelque chose que je pouvais lui apprendre dans ce cas.

— Apprends-moi à lire les âmes !

— Excuse-moi ?

— Oui ! Apprends-moi à lire les âmes.

— Je ne suis pas sûre que cela s'apprenne. Ça tient de l'intuition, de la conviction personnelle. C'est inné.

— Alors que vois-tu dans la mienne ? Tu ne peux plus prétendre ne pas pouvoir me sonder à cause d'un œil poché.

— Voyons Silas. Je te connais trop bien maintenant pour prétendre que je devine ce que tu es alors que mon avis à ton sujet est déjà solidement forgé.

Soudain, comme dans un rêve éveillé, j'eu des images qui s’imposèrent à moi. Silas, assis sur un immense trône d’onyx dans une salle sombre et lugubre, semblait poser son regard sur une foule de courtisans serviles placés de part et d’autre un trou béant cerné d’une margelle de marbre noir. Puis ces mots sortirent de ma bouche presque contre ma volonté :

— Le puits de l'oubli...

— Ça va Mia ?

— Le puits de l'oubli !

— Mia... Qu'est ce qui t'arrives ? Tu as l'air effrayée.

Je sentis alors que Silas me prenait le visage entre ses mains.

— Regarde-moi. Reste avec moi. Explique-moi ce qui se passe.

Je n'en savais rien à vrai dire. Hallucination, rêve, prémonition ? Ce pouvait être tout et n'importe quoi ou peut-être absolument rien. Cela faisait des années que je n’avais pas été sujette à ce genre de manifestation.

Je n’avais d’ailleurs pas vu que les images. J'avais ressenti des émotions liées à elles. Je savais exactement ce qu'était ce lieu et qui s'y rendait. C’était là que les personnes trop torturées par leurs souffrances venaient soit se jeter dans le vide du puits soit y être basculés sans aucune possibilité de remonter. C’était l’entrée des enfers. La bouche qui avalait votre âme et la privait d’une possible réincarnation.

Pourquoi associais-je Silas à cet affreux endroit ? Pourquoi étais-je si persuadée qu'il aspira à rejoindre ce lieu monstrueux ? Pour la première fois, j'eu peur de le perdre alors même que je commençais à me laisser apprivoiser par lui. Et s'il décidait de quitter Haut-Breuil pour s'installer ailleurs ? Il ne lui avait pas été fait si bon accueil ici.

Cette image était-elle une métaphore de sa mort ou juste de son départ ? Quoi qu'il en fut, je ne souhaitais ni l'un ni l'autre.

— Ne pars pas ! lâchais-je en lui pressant fermement les mains.

— Partir ? Pour aller où ? Je ne vais pas partir alors que je viens juste de trouver une adorable petite chambre chez l'habitant, me rassura-t-il en portant mes mains à ses lèvres.

Chapitre 5

Le 8 août 451 de l’ère Asthérel

Cher journal,

Tu te doutes bien que la présence de Silas chez nous fit grand bruit dans tout Haut-Breuil et que les rumeurs d'une liaison entre nous allèrent bon train. Lorsque ma cheville fut enfin remise et que maman et moi pûmes de nouveau reprendre nos habitudes sans l'aide de notre chevalier servant, celui-ci insista pour rester avec nous. Il ne voulait plus de ces soirées solitaires à la pension où seuls logeaient des pèlerins épuisés qui n’étaient guère enclins à la conversation. Nous savions qu'à ce stade, s'il partait, la rumeur se répandrait que nous nous étions séparés, que j'étais une traînée et autres joyeusetés de cet ordre, et s'il restait, elle dirait que, bien que contre nature, nous avions planifié un mariage secret et que ma cheville foulée n'était qu'un prétexte. Des deux maux, le prétendu mariage secret nous parut le moindre. Nous convînmes donc qu'il resterait et nous nous en réjouissions.

Maman se plaignait depuis quelque temps que monter l'escalier était de plus en plus difficile. Elle demanda à Silas d'échanger sa chambre dans l’ancien débarrât avec la sienne. Silas refusa d'abord arguant que ce n'était qu'un réduit, faiblement éclairé par une simple lucarne, bien trop petit pour en faire la chambre confortable dont elle avait besoin. Ce à quoi elle répondit : « Balivernes ! Cette pièce est bien assez grande pour y dormir. Et ce sera plus simple pour moi au quotidien. » Elle me lança ensuite un regard mutin et je sentis qu'elle était toute fière d'avoir vaincu les réticences de Silas.

En une matinée, les effets de l'un remplacèrent les affaires de l'autre. Maman était désormais installée au rez-de-chaussée et Silas dans la chambre mitoyenne de la mienne. Ce fut ainsi que je découvrais qu'il lui arrivait souvent de ne pas trouver le sommeil. Parfois, je l'entendais gémir, supplier et se réveiller en sursaut, haletant. Toute cette joie de vivre qu'il affichait le jour se transformait en une immense douleur la nuit. Mon cœur se serrait à chacune de ces nuits troublées mais je n'osais pas lui demander ce qui le torturait ainsi de peur de remuer le couteau dans la plaie.

*******

L'été s'écoulait tout en douceur. Silas envoya un courrier à son frère où il indiquait avoir trouvé dans notre village un véritable havre de paix. J'attendais qu'il y passe son premier hiver pour voir si son avis évoluerait. C'est que la vie semble tout à coup mise sur pause en hiver. Plus de travaux des champs, plus de salage de poissons, de mise en bocaux des fruits et légumes... L’hiver pouvait se montrer terriblement ennuyeux sur notre modeste rocher de bord de mer. Je continuais cependant durant cette période à produire des articles de toutes sortes. Rubans, lavallières, cravates, mouchoirs, linge de maison qui seraient déposés aux entrepôts de Siméon, mon ancien époux, qui achetait toute ma production à un prix convenable. C’était un arrangement que nous avions décidé lors de notre séparation afin de m’assurer des revenus réguliers. Charge à lui de revendre mes articles auprès de ses propres clients, la population de Haut-Breuil étant bien trop modeste pour m’offrir une clientèle suffisante.

Dans sa lettre, Silas demandait quelle somme d'argent son frère lui allouerait s'il décidait d'acquérir un terrain en vue d'y construire une maison modeste. J'étais à la fois ravie qu'il envisagea de s'établir ici et triste à l'idée qu'il quitterait notre demeure.

Après avoir remis son courrier à une personne se rendant à Caldora, il nous rejoint sur la prairie qui bordait les falaises. Tous les gens du village étaient réunis pour notre pique-nique annuel célébrant l'une de nos plus grandes sources de revenus : les sardines. Les jours précédents, les pêcheurs avaient contrôlé les différentes siennes et vérifié que les ralingues n'étaient pas endommagées. Cette pêche nocturne au lamparo se voulait presque toujours miraculeuse. La coutume voulait que la première prise soit offerte aux villageois qui la dégustaient en grillade dans les herbes hautes sur les plateaux surplombant les eaux. C'était ma fête préférée !

Cette fois, point de jeux, point de bal. Juste un repas entre voisins avec les enfants qui courent en tous sens et cette odeur de poisson grillé si familière. C'était le point d'orgue de l'été. La seule période de l'année où toutes les querelles semblaient avoir disparues, où toutes les bonnes volontés étaient mises en commun. C'était aussi durant cette période que les garçons ayant fêté leur douzième année, à l'exemption de ceux présentant une croissance tardive, étaient initiés à l'art de la pêche et à l'utilisation du matériel. Il s'agissait donc aussi de célébrer leur première remontée de filet bien que la plupart d'entre eux n'en soient pas à leurs premiers faits d'armes, loin s'en fallait.

Dès son arrivée, Silas fut pris d'assaut par les enfants qui le chahutèrent joyeusement. Installée près de maman et Madame Moni, je les regardais amusée se rouler dans l'herbe en riant. Après avoir feint un certain nombre de défaites et de capitulations face à ses assaillants, Silas se joint à nous pour déguster ses toutes premières sardines. Venant de l'intérieur des terres, il ne connaissait ce produit délicat qu'en salaison ou en marinade. La forte saveur iodée le surpris d'abord puis il finit par admettre qu'il n'appréciait pas trop ce poisson plein d'arêtes et lui préférait ses congénères à chair blanche. Maman et Madame Moni se firent alors fort de lui lister toutes les délicieuses recettes qu'il allait devoir goûter au cours de la saison et celles qu'il découvrirait cet hiver lorsque les poissons auraient été salés, séchés ou marinés à l’huile ou au vinaigre... Il en avait le tournis et nous les larmes aux yeux tellement nous étions hilares.

Pour changer de sujet, Silas me demanda ce qu'étaient ces amas de pierres que l'on trouvait un peu partout le long des chemins.

— De quoi parles-tu ? dis-je, ne voyant pas à quoi il faisait référence.

— Viens ! Je vais te montrer, fit-il en tendant la main pour m’aider à me relever. Il y en a justement un pas loin.

Nous rejoignîmes le sentier côtier et, un quart d’encablure plus loin, il me désigna un monticule de pierres.

— Alors ? Qu'est-ce que c'est ?

— Ah ça ! Ce sont des cairns. Cela sert à baliser les sentiers. Chacun peut ajouter une pierre lors de son passage pour qu'ils restent bien visible.

— Mais cela n'indique en rien la direction comme le ferait une borne, s'étonna-t-il.

— C'est vrai... J'y suis tellement habituée que je n'y avais jamais songé.

Nous nous assîmes là à l'écart des autres et de l'agitation. Pour rompre le silence, j'osais enfin demander à Silas :

— À quoi rêves-tu la nuit ?

— À mon brillant avenir, répondit-il goguenard.

— C'est ça qui t'effraie autant ?

— Que veux-tu dire ?

— Je t'entends lorsque tu fais des cauchemars. Qu'est-ce qui t'effraie au point de te réveiller en sursaut ?

— C'est... difficile à expliquer. Parfois, ce sont des souvenirs qui ressurgissent sur la mort de mes parents. D'autres fois, ce sont des lieux ou des personnes que je ne connais pas. Il y a les images certes mais plus encore les émotions qui les accompagnent. Un rêve revient souvent depuis de nombreuses années. Je vois des gens qui tombent dans un puits qui mène vers les entrailles de la Terre.

— Il me semble t’avoir parlé de cette légende qui raconte que lorsqu’une âme souffre trop, elle se rend au puits de l’oubli. C’est l’âme libérée de son enveloppe charnelle qui s’y plonge. A savoir comment la personne s’est séparée de son corps fait l’objet de…

— J'ai compris. Merci, me coupa-t-il sèchement.

— Pardon. J'oubliais que pour toi, il ne s'agit pas que d'une simple légende.

— En tout cas, ta légende fait étrangement écho à la vison que tu as eu le mois dernier et qui s’avère ressembler à mon cauchemar. Je n’avais pas osé le mentionner ce jour-là, mais il semble que tes compétences de liseuse d’âme soient de nouveau actives, dit-il d’un ton maussade.

Mon incroyable maladresse venait de frapper de nouveau. Ce n'était pas la première fois que je chassais sa bonne humeur par des remarques importunes. Voyant la culpabilité sur mon visage, il tenta de me rassurer en me prenant affectueusement la main. Puis, puisant au plus profond de son courage, il demanda :

— Mia... Si tu m'entends de nouveau la nuit, accepterais-tu de me réveiller pour me sortir de ce cauchemar ? Peut-être que si je sais que l'on m'empêchera de tomber dans le puits, il ne me fera plus aussi peur et que ces cauchemars cesseront ?

C’était tout le paradoxe de Silas. Solide comme un roc par moment et plus fragile qu’une aile de papillon à d’autres. Toujours terriblement touchant.

Chapitre 6

Le 15 août 451 de l’ère Asthérel

Cher journal,

Tu sais désormais comme je peux être « Madame pieds dans le plat » par moment. Il n'empêche que je ne comprenais vraiment pas cette sorte de double personnalité chez Silas. Une personne joyeuse, enthousiaste et encourageante le jour et un enfant effrayé la nuit. Qu'est-ce qui pouvait bien s'être passé dans sa vie avant de se joindre à nous pour avoir développé ces terreurs nocturnes ? De son propre aveu, ces troubles du sommeil se manifestaient depuis plusieurs années.

Difficile d'aborder le sujet sans risquer d'être affreusement intrusive ou carrément importune. J'attendais qu'une occasion d'en discuter se présente d'elle-même ou qu'il se confie spontanément. Je doutais fort qu'il le fasse d'ailleurs. Les hommes sont plutôt fiers et n'étalent pas leurs états d'âme. Silas moins encore que quiconque. Sans doute devait-il penser que nous n'étions pas assez intimes pour se livrer sur son passé. Il n'en disait jamais rien. A l'écouter, seul le présent comptait.

*******

Cette journée de la mi-août nous avait offert tout ce que la belle saison a de meilleur. Des fruits à profusion, une pêche abondante, du travail tant pour les villageois que les quelques aoûterons arrivés pour les récoltes et qui nous quitteraient avant le début de l’automne...

Bien que tout le monde l'appelle encore l'étranger, Silas s'était fait une place en continuant de s'occuper des enfants et en aidant à la ferme des Daluste. Les mères pouvaient ainsi vaquer à leurs occupations sans être constamment interrompues et les pères... s'en fichaient totalement.

Il semblait désormais acté pour tous que Silas ne cherchait ni à leur soutirer d'argent ni à leur voler leurs épouses et qu'il était toujours prêt à rendre service. Certains se méfiaient encore de lui mais dans l'ensemble, son intégration semblait faire son chemin. Certaines jeunes filles avaient tenté de lui signifier leur intérêt mais il avait repoussé leurs avances avec tellement d'élégance qu'aucune ne lui en tenait rigueur. C'est sans doute à moi qu'elles en voulaient, pensant que j'étais la cause de ce refus. Leurs regards chargés de reproches me le laissait à penser.

Après une journée fort agréable suivie d'une promenade sur le sentier côtier au bord des falaises pour ramasser des framboises, abondantes à cette période, je rejoignis maman et Silas à la maison où ils partageaient "ce petit vin doux qui vous ravigote", dont le goût était toujours aussi affreux, en jouant aux cartes. Ils se réjouirent tous deux à la vue de mon panier garni de fruits et ne me laissèrent les ranger dans un saladier qu'après en avoir volé quelques-uns en riant comme des gamins ravis de leur forfait.

Bien que le soleil n’eusse pas encore totalement disparu, chacun se retira dans sa chambre. Je passais le reste de la soirée à lire dans mon lit à la lueur de ma lanterne. Alors que je commençais à somnoler sur mon ouvrage, j'entendis Silas s'agiter. Je posais ma main contre le mur comme si j'espérais le calmer par ce geste puis, me rappelant ses propos lors de notre discussion quelques jours plus tôt, je pris mon courage à deux mains, remontai le bout de couloir qui séparait nos deux portes, toquai à la sienne avant d'entrer en l'appelant doucement. Il était recroquevillé, les muscles contractés au point qu'il tremblait. Je m’assis au bord de son lit et posai une main timide sur son épaule.

— Silas... C'est Mia...

Il sursauta, pris une grande goulée d'air comme s'il sortait d'une apnée et s'accrocha à moi comme si j'étais une bouée de sauvetage en répétant en boucle : « Je vais mourir ! Je vais mourir ! Il va me tuer ! »

— Personne ne veut te tuer, Silas. Tout va bien. Je suis là, lui glissais-je à l'oreille comme une mère l’eût fait à son petit enfant. Tu as fait un cauchemar. Quoi que tu ais cru voir, ce n'était pas réel. Tout va bien. Tu es en sécurité ici.

— Il va me tuer comme il l'a fait pour eux, murmura-t-il.

Il était visiblement terrorisé et pourtant tout à fait cohérent. S'agissait-il d'un cauchemar ou d'un souvenir ? Avant de poser la moindre question, je devais attendre qu'il se calme. Mais alors, dirait-il de quoi il en retourne ou son habitude du secret reprendrait-elle le dessus ?

Progressivement, il s'apaisa.

— Veux-tu bien rester près de moi le temps que je me rendorme, supplia-t-il.

— Oui, bien sûr, répondis-je avec douceur.

Je m’allongeai contre lui, son dos contre mon ventre, mon bras autour de sa poitrine. Il garda ma main serrée dans la sienne. Je sentais son cœur dont les battements commençaient à ralentir. Nos respirations se synchronisèrent et, si je ne m'abuse, je fus celle qui s’endormit la première. Lorsque j'ouvris les yeux, il était accoudé sur l'oreiller, la tête posée sur sa main avec un sourire attendri. Dans un léger murmure, comme pour ne pas accélérer mon réveil, il me dit « merci » en replaçant une mèche de mes cheveux. Une avalanche d'émotions me traversa alors de part en part ! Je venais de prendre conscience que j'avais dormi dans le lit d'un homme, presque nu qui plus est, et que j'avais adoré cela. Coincée entre mon éducation qui me disait que c'était mal et le plaisir de lui avoir offert une nuit sereine, je n'arrivais pas à me positionner. Je fus totalement désarçonnée lorsqu'il me prit dans ses bras et glissa son nez dans le creux de mon cou. Son souffle chaud, son odeur, sa peau... tout éveillait en moi un trouble qui m'était inconnu et dont je comprenais pourtant parfaitement le sens.

Je répondais à son étreinte espérant qu'elle ne prit pas fin trop vite. Ses lèvres s’égarèrent alors sur mon épaule, mon cou, ma joue… comprenant qu'il ne s'arrêterait que si je l'en dissuadais, je le repoussais doucement bien que tout mon être me criât de ne surtout pas m’y soustraire.

— Silas... Je t'en prie... Nous ne pourrons plus revenir en arrière si nous franchissons cette limite, articulais-je péniblement.

Il se redressa légèrement, prenant appui sur ses mains placées de chaque côté de mes épaules, ses yeux émeraude plantés dans les miens. Dans cet instant suspendu, je dus me rendre à l’évidence : Silas n’était pas seulement un ami, comme je m’étais efforcée de le croire. Il représentait bien plus que cela.

Il bascula sur le dos, m'attira contre lui, plaçant ma tête sur sa poitrine, déposa un baiser sur mon front et ferma les yeux, gardant sa main délicieusement chaude sur ma joue. Au mélange de gêne et de plaisir s'ajouta une sorte de tristesse. Pourquoi me refusais-je ce que je désirais tant et qu'il avait visiblement envie de partager avec moi ? La seule réponse que j'avais à ce moment était « pour des raisons morales ». En raison de ces règles qui pesaient si lourdement sur chacune des femmes de ce monde.

Chapitre 7

Le 22 septembre 451 de l’ère Asthérel

Cher journal,

Tu te doutes que la nuit passée avec Silas fut un tournant dans notre relation. Je savais désormais qu'il ne me voyait pas comme une sœur contrairement à la croyance que je m’étais forgée. Et je compris que je n'avais pas pour lui un amour fraternel comme je m'efforçais de m’en convaincre. Nous savions à présent ce qu'il en était de nos sentiments. Cela aurait dû rendre les choses plus simples mais elles sont au contraire devenues bien plus compliquées. Incroyablement compliquées !

Chacun de nos gestes était devenu un savant calcul pour éviter tout contact physique qui aurait pu embarrasser l'autre. Chaque regard nous donnait le sentiment de trahir nos pensées. Nous n'avions pas franchi la ligne que la morale réprouve et pourtant, nous étions chargés de culpabilité comme si cela avait été le cas. A vrai dire, cette culpabilité était le fruit de notre désir de la franchir qui transpirait par tous les pores de notre peau. Avant cette nuit du 15 août, je le trouvais beau, séduisant, élégant… Désormais, je savais la douceur de sa peau, son odeur, la chaleur de son souffle... Je ressentais comme un choc électrique parcourir mon corps rien qu'en me remémorant ces instants. J'en étais venue à attendre son prochain cauchemar pour renouveler l'expérience. J'ai tellement songé aux conséquences d'une telle relation... Il m'est impossible de croire que Silas n'en eût pas fait de même. Il était probable que les dieux eux-mêmes auraient réprouvé une telle union.

*******

Les activités estivales allaient prendre fin dans quelques semaines. Les aoûterons étaient déjà partis, et les pèlerins se rendant à Velmora se feraient de plus en plus rares. Désormais, chacun préparerait la saison la plus redoutée : l’hiver. Les céréales étaient d’ores et déjà stockées dans les silos. C’en serait fini des fruits et légumes gorgés de soleil. Il ne resterait à prendre soin que du bétail, des animaux de basse-cour et des quelques légumes d’automne.

Sachant que le mauvais temps réduirait les possibilités de sorties en mer, certains marins placeraient leurs siennes en cale sèche. Ce serait l’occasion de réparer les coques, d’en ôter algues et coquillages, de refaire enduits et peintures.

Mon métier de couturière me permettait de m’affranchir des contraintes météorologiques. Cependant, Silas allait, lui, découvrir les joies de l’oisiveté contrainte. Personne n’aurait plus besoin de ses services, tout gracieux soient-ils. Ce serait pour lui une opportunité de s’assurer que son souhait de s’installer dans notre modeste village n’était pas lié à l’image romantique que l’été lui en avait donné.

Mais avant cela, nous devions traverser l’automne. Pour en célébrer le début et saluer la fin de la saison chaude, nous avions pour tradition d’organiser un grand feu sur la place du village le soir de l’équinoxe. Contrairement à l’abondance dont jouissait la fête du solstice d’été, cette célébration se voulait sobre et solennelle.

À l’instar des bûchers funéraires, ce feu implorait les cinq dieux de ramener à leur lumière les âmes afin qu’elles ne se perdent pas éternellement dans l’entre-deux-mondes - ou pire, ne plongent dans le puits de l’oubli. Pour ceux qui ne croyaient pas en la puissance des dieux, il s’agissait d’une façon de rendre hommage aux chers disparus de l’année. Les villages de pêcheurs sont hélas riches de leurs veuves.

C’était aussi pour maman l’occasion de communier avec toutes celles qui, comme elle, avaient perdu leur époux en mer. L’équinoxe d’automne était devenu son jour du souvenir. En pleurant les défunts de l’année, elle trouvait une opportunité de pleurer librement celui qu’elle chérissait malgré tout ce qu’il lui avait fait endurer. De toutes les rancunes qu’elle nourrissait à son encontre, sa mort était celle qu’elle lui reprochait le plus. Il l’avait abandonné et elle ne s’en était jamais remise. Elle avait un temps maudit les dieux qui n’avaient pas su le protéger. Mais heureusement, avec le temps, elle s’était apaisée et avait recommencé à les prier comme il se doit. Comme il se doit lorsqu’on croit en leur existence et leur puissance.

J’avais pris le temps d’expliquer à Silas comment allait se dérouler la commémoration. L’intégration dans une communauté passe aussi par le respect de ses coutumes. Jusqu’à ce jour, il n’avait fait aucun faux pas. Il eut été dommage qu’il commença le seul jour où tout le monde serait calme et attentif, en parfaite capacité d’observer le moindre de ses gestes.

A la nuit tombée, tous les habitants du village se regroupèrent sur la place autour de l’amas de bois en forme de cône. Après une longue prière pour le repos des âmes des disparus, la tradition voulait que ce soit à la doyenne des veuves que soit confié la charge d’embraser les branches entrelacées en y plongeant une torche. Cette année, c’était maman la doyenne. Dans l’incapacité de se déplacer sans assistance, Silas lui offrit son bras et la soutint pendant qu’elle tentait péniblement d’introduire la torche enflammée entre les pièces de bois trop serrées. Voulant l’aider, Silas plaça sa main devant la sienne sur le manche de la torche et poussa sur celle-ci pour qu’elle se fraie un chemin jusqu’aux brindilles placées au centre à cet effet. Une voix gronda soudain : « Ça suffit l’étranger ! Ce n’est pas à toi d’allumer ce foutu feu ! »

Reconnaissant la voix d’Alaric, tous mes muscles se crispèrent et je me figeai, comme chaque fois que la peur me saisissait. Un murmure s’éleva dans la foule et je crains que cela ne prenne une mauvaise tournure. Faisant preuve de plus de sang-froid que moi, Silas se comporta comme s’il n’avait rien entendu et raccompagna maman jusqu’à son siège pour qu’elle ne restât pas debout plus longtemps. Le murmure s'éteignit et chacun son tour, ceux ayant des défunts à honorer, agissant comme si l’incident était clos, s’approcha du feu, annonça le nom de la personne concernée et jeta une figurine en bois la représentant dans le brasier. C’était ainsi que l’on disait adieu à ceux dont les corps avaient été emportés par les eaux et pour qui l’on ne pouvait ériger de bûcher funéraire.

La cérémonie terminée, nous étions sur le point de retourner à la maison lorsqu’Alaric se planta devant moi.

— Tu es fière de ton mec, Mia ?

— Laisse-nous tranquille, s’il te plaît, répondis-je d’une voix étouffée.

— Tu ne prends même plus la peine de démentir ? Tu te le fais. C’est ça ?!

Non seulement sa voix était pleine de haine mais de plus il me tenait le bras si fermement que je ne pouvais pas m’en dégager.

— Lâche-la, veux-tu, intervint Silas d’une voix calme et posée.

— Sinon quoi ? Tu vas me casser la gueule comme la dernière fois ? Dommage garçon. Je n’ai rien bu. Je suis en pleine forme.

— Pour la dernière fois Alaric : lâche-la.

— Viens la chercher ! J’ai bien compris que tu ne voulais pas la partager cette petite salope.

À ces mots, Silas se mua en taureau furieux et fonça sur Alaric. Le choc résonna sur les pavés : ils roulèrent ensemble dans un nuage de poussière. Silas, à califourchon sur son adversaire, serrait sa gorge avec une rage incontrôlable, tandis qu’Alaric le martelait de coups de poing dans les côtes. Quant à moi, je restai clouée sur place, incapable d’intervenir, le cœur battant si fort qu’il couvrait leurs grognements. Chaque coup qu’ils échangeaient était un supplice que je partageais avec eux.

Silas ne cédait pas un pouce de terrain, bien qu’Alaric le surpassât en force. Mettant à profit son agilité, il parait et esquivait certain des coups sans parvenir à en rendre aucun. Fort heureusement, plusieurs hommes intervinrent pour les séparer, retenant Alaric à grand-peine et l’exhortant à se contenir. Sans leur intervention, Silas aurait fini en charpie.

— Ne t’approche plus d’elle et ne t’avise plus jamais de l’insulter ! éructa Silas en pointant un doigt menaçant à la face d’Alaric toujours retenu par ses pairs.

— C’est ça ! Retourne d’où tu viens. T’as rien à foutre ici, reçut-il pour réponse.

Espérant mettre fin à cette scène, de peur qu’elle ne dégénèra à nouveau, je pris le bras de Silas et l’entrainai dans la ruelle qui menait chez nous. Il tremblait de colère alors que je tremblais de peur. Une fois encore il avait fait usage de la force. Quand cesserait-il d’exprimer sa colère, de la laisser le submerger ainsi ? Revenus à la maison, faisant fi de la présence de maman, je rentrai à mon tour dans une rage folle.

— Tu peux me dire ce qui t’as pris ? explosai-je les bras levés au ciel.

— Il t’a insulté, répondit-il froidement.

— Et alors ? Je suis assez grande pour me défendre.

— Pas contre lui, Mia. Il fait trois fois ton poids. Il pourrait…

— Quoi ? l’interrompis-je brusquement en tapant du poing sur la table. Il pourrait quoi ?

— Te faire du mal, soupira-t-il.

— Oui, il aurait pu me faire du mal aujourd’hui. Tu l’en as empêché. Bravo ! Cela fait des mois qu’il me menace. Depuis que tu es intervenu sur le rempart. Il n’arrêtera pas son harcèlement à mon égard désormais. Et qui me protègera de lui lorsque tu seras parti ? Hein ?! Qui ? hurlai-je comme si la raison m’avait abandonné.

— Je n’ai pas l’intention de partir, Mia…

— Ha non ? Et qu’est-ce qui te retiendra de filer avant que l’hiver nous coupe du monde ?

Silas fit un pas vers moi, puis un autre, lentement, prudemment, comme s’il approchait une bête blessée.

— Toi. Ce sera toi la raison pour laquelle je resterai.

Suffisamment proche à présent, il prit mon visage entre ses mains, me regarda droit dans les yeux et répéta : « Ce sera toi, la raison. » Après un bref instant d’hésitation — craignant sans doute que je ne le repousse —, il posa ses lèvres sur les miennes. Un feu, aussi brûlant que celui de la place du village, s’empara de moi. Nous venions de franchir la ligne ; il serait désormais impossible de revenir en arrière. En répondant à ce baiser — que j’appelais secrètement de mes vœux depuis un temps infini —, j’avouais la réciprocité de mes sentiments.

Notre étreinte semblait ne jamais devoir finir, lorsqu’une petite voix, au fond de la pièce, se fit entendre :

— Bon… ben moi, je vais me coucher.

Comprenant ce que ces mots portaient comme message d’acquiescement, Silas et moi fûmes pris d’un rire franc et complice avant de nous enlacer de nouveau laissant s’exprimer cette tendresse retenue depuis bien trop longtemps.

Chapitre 8

Le 21 décembre

Cher journal,

À mon grand étonnement, les jours qui suivirent ce premier baiser, Silas garda la même distance respectueuse qu’il avait habituellement à mon égard. J’espérais secrètement que notre relation allait prendre un nouveau tournant mais il n’en fut rien. Je décidai d’attendre qu’il revienne vers moi dans les mêmes dispositions que ce soir de l’équinoxe d’automne. Peut-être ce baiser n’avait de sens pour lui que dans l’instant où il avait été prodigué ? Peut-être s’en voulait-il d’avoir franchi la ligne même si j’avais répondu favorablement à son étreinte ?

Je savais avoir la bénédiction de maman et c’était à peu près la seule que je considérai comme légitime, voire nécessaire. J’attendrai que Silas lève les barrières que la morale érigeait entre nous. Oui, Silas était un étranger. Oui, il était en exil. Oui, j’étais divorcée. Oui, j’étais stérile. Oui, j’avais dix ans de plus que lui. Et alors ? On me reprocherait sans doute de le priver de l’opportunité de fonder une famille. S’il en avait souhaité une, n’aurait-il pas déjà trouvé une épouse et mis son projet en marche ? Au lieu de cela, il errait de lieu en lieu pour trouver sa terre promise. Et si c’était auprès de moi qu’il l’avait enfin trouvée ? On me traiterait de tous les noms car nous n’étions pas unis par les rites sacrés du mariage et on m’en voudrait d’avoir séduit un homme bien plus jeune que moi.

Les dieux me puniraient-ils si mon seul tort était d’aimer et être aimée en retour ? Nous luttions depuis longtemps afin de ne pas laisser nos sentiments déborder et nous emporter tel un raz de marée. Nous savions que si notre union venait à être officielle nous serions vivement critiqués. Mais après tout… Je n’avais jamais été acceptée dans mon propre village. Pourquoi devais-je me priver de vivre ce qui pourrait bien être ma seule et unique histoire d’amour pour répondre à des critères sociaux édictés par des gens qui m’avaient rejetée depuis longtemps ? J’étais déjà le mouton noir. Comment cela pourrait-il être pire ?

*******

L’automne prenait fin. Il n’y aurait désormais plus de camelots ou de maraîchers pour s’aventurer dans notre village perdu. Au cours des trois prochains mois, la neige dans l’arrière-pays et le gros temps en mer ne permettraient plus d’accéder à notre terre perchée sur les falaises.

La coutume voulait que l’hiver soit accueilli par une célébration bien particulière. Alors que la nuit tombait, et elle tombe très tôt en décembre, les hommes sortaient affublés de masques de démons pour effrayer les femmes et les enfants qui les repoussaient avec des bouquets de tiges de roseaux. Les jeunes gens couraient, criaient et riaient joyeusement dans les rues. En chassant les démons, les villageois s’assuraient que l’hiver serait clément avec eux. Encore une superstition idiote qui n’avait pour but réel que de renforcer les liens entre les membres de la communauté qui ne pourraient compter sur personne d’extérieur au cours de la saison à venir.

Cette année, exceptionnellement, je fus prise d’une excitation toute adolescente à l’idée de participer à cette chasse aux démons. Je pris même la peine, ce matin-là, de me rendre aux étangs avec d’autres femmes pour y cueillir des tiges de roseaux. Je ne sus qui en fut le plus surpris. Elles ou moi. Sans doute espéraient-elles des confidences car elles me firent bon accueil et me posèrent mille questions. Mais fidèle à mes habitudes, je restai muette ou tout du moins très évasive, les remerciant de l’intérêt qu’elles portaient à mon hôte.

Afin que je ne sache pas sous quel masque se cacherait Silas, celui-ci s’était rendu chez Madame Moni qui lui en avait préparé un que les enfants avaient qualifié « du plus effrayant de la Terre de l’univers entier ! » Ils avaient décidément le sens de la formule ces petits.

En fin d’après-midi, une corne de brume résonna. C’était le signal que tous attendaient pour se ruer hors des habitations et commencer la chasse. Hésitante sur le pas de la porte, maman me poussa dehors au son d’un « oust ! » et d’une claque sur les fesses. À mon regard surpris, elle me tira la langue. La joie s’avérait décidément bien contagieuse.

Les premiers cris se firent entendre sur la place près du rempart. Les hostilités étaient lancées. Armée de mon bouquet de roseaux, j’avançai timidement dans ma ruelle quand un grognement rauque se fit entendre derrière moi. Au lieu de me retourner pour donner un coup avec les roseaux, je poussai un petit cri suraigu ridicule et me figeai, les mains sur les oreilles. Ce qui fit beaucoup rire mon assaillant qui partit en courant effrayer une autre victime.

Arrivée sur la place, le spectacle me donna un large sourire. Des démons formaient une ligne qui faisait front à un groupe de jeunes guerrières. Les unes tenaient leur bouquet à une main tel une épée, d’autres à deux mains tel un sabre qu’elles n’hésitaient pas à lever au-dessus de leurs têtes pour l’abattre sur celle de leurs assaillants. Je vis une des filles se faire attraper et jeter sur l’épaule d’un démon qui la fit virevolter. Je reconnus la sœur d’Alaric. Mais qui était sous le masque ? À la carrure, il n’était pas impossible que ce fut Alaric lui-même. J’eus de fait un moment d’hésitation à l’idée de me mêler au groupe.

Jusqu’au printemps dernier, Alaric s’était efforcé de m’ignorer. Mais depuis l’arrivée de Silas à Haut-Breuil, il était devenu particulièrement imprévisible envers moi. Du simple regard méprisant aux insultes et aux coups, je ne savais jamais jusqu’où il pouvait aller.

Alors que le combat faisait rage sur la place, de nouveaux chasseurs se joignirent à l’armée des femmes. Ils étaient bien petits mais très valeureux ! Les enfants avaient formé un escadron redoutable et se ruaient sans la moindre crainte sur les démons les plus grands et les plus effrayants. Lorsque l’un d’eux était capturé, porté sous le bras du démon, les autres venaient à sa rescousse en s’accrochant en grappe aux jambes du monstre tout en poussant des cris et des rires mélangés. Comment avais-je pu passer tant d’années à ne trouver aucune grâce à ce merveilleux tohu-bohu ?

Concentrée sur ce spectacle, je n’entendis pas arriver mon assaillant qui enroula ses bras autour de ma taille, me souleva de terre en rugissant dans mes oreilles. Une fois qu’il m’eut reposé, je repris mes esprits et lâchai un « patate ! » qui l’amusa beaucoup.

— Venge-toi, Mia la chasseresse ! me mit-il au défi.

Je n’eus pas besoin qu’il me donnât un de ces surnoms dont il avait le secret pour reconnaître Silas. Malgré le masque de démon, il gardait son habituelle élégance qui le distinguait des hommes d’ici. Nous nous lançâmes dans un course poursuite durant laquelle il me narguât plus que nécessaire me rappelant que ma petite taille me rendait bien lente.

Alors qu’il me faisait face et trottinait à reculons, il se fit fouetter l’arrière-train par une autre chasseresse.

— Ho la chipie ! s’insurgea-t-il pendant que la jeune femme partait à l’assaut d’un autre démon non sans fait une grimace pour le narguer.

Je profitais qu’il était distrait pour lui asséner moi aussi un coup mesuré sur la jambe.

— Ha c’est comme ça ? Mia, la traitresse ! Tu attaques sans crier gare ?

Il ôta son masque et soudain, la chasseresse devint la chassée. Avouons-le : le démon n’eut aucun mal à capturer sa proie. Dans ses bras, alors qu’il prenait un malin plaisir à me chatouiller, je riais aux éclats. Il cessa enfin de me chatouiller et moi de rire. Pendue à son cou, les yeux plongés dans ce vert émeraude qui me fascinait, je ne pus résister à l’envie d’échanger un fougueux baiser là, tout de suite, sans aucune retenue et tant pis pour ma résolution d’attendre qu’il en soit à l’initiative.

— On ne se cache plus à ce qu’il parait, dit une voix derrière un masque.

A ces mots, je me dégageais de l’étreinte de Silas et mes joues s’empourprèrent plus encore de peur que de honte. Silas m’attira derrière lui pour me protéger si le besoin en était.

— Comptes-tu nous causer des problèmes cette fois encore Alaric ? demanda Silas.

— Ça dépend. Tu comptes jouer avec les roseaux comme une femme ou te défendre avec tes poings comme un homme ? le provoquât-il.

Sentant la situation nous échapper, je tirais le bras de Silas pour l’inviter à quitter les lieux sans plus répondre aux provocations d’Alaric. Je n’avais aucune envie de réitérer les événements de l’équinoxe d’automne. Bien heureusement, une chasseresse attaqua Alaric qui reprit volontiers le jeu. Suite à cet incident, la magie s’étant envolée, nous cessâmes de participer à l’agitation qui sévissait encore sur la place. Nous rejoignîmes maman chez Madame Moni pour partager un vin chaud aux épices particulièrement réconfortant après ce temps passé dans le froid humide qui assaillait nos rues en ce début d’hiver.

Malgré les demandes répétées de Sandre et Will, qui tenaient à ce que nous restions dormir sur place, maman, Silas et moi prîmes congé après le repas. Passer la nuit à deux rues de chez soi… En voilà une drôle d’idée comme seuls les enfants peuvent en avoir. Il est vrai que la pension était déserte désormais. Les rares saisonniers avaient rejoint d’autres régions plus propices à l’emploi. Même le marché ne se tiendrait plus avant la mi-mars, la neige rendant l’accès quasi impossible par les terres. Il est d’ailleurs étrange que nous soyons sujets à cette anomalie climatique. Aucun des autres villages de bord de mer de la région n’était ainsi recouvert de neige. Les vents marins porteurs de sel ne sont habituellement pas propices à ce phénomène.

De retour à la maison, maman alla se coucher immédiatement et nous en fîmes de même. Depuis peu, prétextant le froid qui régnait dans ma chambre et le besoin de ne pas gaspiller de bois à la chauffer, je l’avais abandonné au profit de celle de Silas. Il m’était devenu insupportable de dormir sans sentir sa respiration, son odeur, sa peau, sa présence… J’espérais secrètement provoquer ce rapprochement, cette intimité à laquelle j’aspirai mais rien. Il ne partageait avec moi que la chaleur de son corps pour que je ne sois pas frigorifiée.

Une fois installés sous les couvertures, je sentis Silas préoccupé. Je m’autorisai à lui demander ce qui le tourmentait.

— Ce baiser, me répondit-il. Était-il lié à l’euphorie du jeu ou...

— Ou quoi ? murmurai-je, d’un ton espiègle. Ou était-il le reflet d’un désir profond de t’avouer mes sentiments ?

— Ce n’est donc pas que le froid qui te pousse à dormir avec moi ? lançât-il faussement indigné.

Pour toute réponse, je lui offris un sourire mutin, suivi d’un tendre baiser qui appelait sans équivoque à partager enfin cette intimité tant souhaitée. Il roula sur le lit pour se placer au-dessus de moi, en appui sur ses coudes, afin de ne pas peser de tout son poids sur ma frêle silhouette. D’un doigt délicat, il repoussa une mèche de cheveux de mon visage avant de m’embrasser doucement.

Je tremblais, comme si je n’avais jamais vécu pareille situation auparavant. J’avais plus de quarante ans et pourtant, mon corps réagissait comme à mes vingt ans, lors de ma nuit de noces. Non, pas du tout. Cette fois, je n’avais pas peur : je brûlais d’un feu intense, puissant, dévastateur.

J’enroulai mes bras autour de son cou pour l’attirer plus près de moi, pour supprimer ces quelques pouces qui le tenaient éloigné de ma peau, mais il conserva une légère distance, craignant sans doute de m’étouffer sous son poids. J’embrassai ses joues, son nez, son front, son cou, ses épaules… j’étais avide de chaque partie de son corps. L’entendre grogner sous mes baisers me fit frissonner de désir, au point d’oublier que, quelques instants plus tôt, je frissonnais de froid.

Je voulais qu’il prenne le contrôle de mon corps, qu’il le possède pleinement. D’un léger mouvement du bassin, en enroulant mes jambes autour des siennes, je l’invitai à reposer tout son poids sur moi, à m’écraser, m’absorber, me fondre en lui, pour que nous ne fassions plus qu’un. Il répondit à mon invitation. Je sentis que son appétit ne se satisferait plus de simples baisers, de douces caresses ou d’étreintes : il voulait désormais s’enfouir en moi, me faire totalement sienne, et c’était ce à quoi j’aspirais probablement plus encore que lui.

Lorsqu’il fut enfin en moi, je chavirai, perdant toute retenue. J’étais une bête assoiffée que l’on abreuvait enfin. Je goûtai, avec la plus grande volupté, chacune de ses caresses, chacun de ses baisers, chacun de ses mouvements de bassin, cherchant à nourrir cette faim animale qui nous dévorait secrètement depuis bien trop longtemps. Nous nous rassasierions l’un de l’autre tant que nos corps nous le permettraient, jusqu’à ce que le plaisir nous submerge et nous impose de mettre fin à ce bal du diable.

Une tempête se déclencha enfin en moi, prenant naissance dans le bas de mon ventre pour envahir tout mon être et faire exploser mon âme en mille étoiles merveilleuses. Craignant qu’elle ne m’emportât au large, mes doigts cherchèrent un ancrage : certains s’agrippèrent à la magnifique chevelure brune de Silas, d’autres plantèrent leurs griffes dans la peau de son dos. Je savais qu’en cet instant je lui faisais mal, mais c’était visiblement ce qu’il lui fallait pour que la tempête s’abatte aussi sur lui.

Nos gémissements, bien qu’étouffés, portaient en eux toute l’intensité de ce qui venait de déferler en nous. Nos corps, encore secoués de spasmes, semblaient refuser le retour au calme : le calme après cette fabuleuse tempête.

— Je t’aime Mia. Je t’aime tant, murmura Silas à mon oreille.

— Je sais, répondis-je en déposant un doux baiser sur son front.

Je m’en voulais de cette réponse qui était si éloignée de ce que j’aurais voulu lui avouer à cet instant. Qui répond « Je sais » à une déclaration d’amour si longtemps retenue ? Quel genre de torture je venais de lui infliger là ? Mais aucun autre mot ne sortit de ma stupide bouche.

Pelotonnés l’un contre l’autre, nous cédâmes au sommeil et j’espérais que ma maladresse se noierait dans l’oubli de la nuit.

Peu avant l’aube, alors que cela ne s’était plus produit depuis des mois, Silas fut de nouveau victime d’une de ses terreurs nocturnes. Réveillée par ses gémissements qui n’avaient rien de semblable avec ceux qui nous avions produit précédemment, je le pris dans mes bras et tentai de le calmer sans succès. Je décidai alors de le sortir de son sommeil qu’il réalise que ce qui l’effrayait n’était pas réel. Je tenais son visage dans mes mains lorsqu’il ouvrit ses sublimes yeux verts. Au lieu d’être rassuré par ma présence, il me repoussa brusquement en aboyant :

— Ne t’approche plus de lui ! Plus jamais !

Interdite, je n’insistais pas. Il devait confondre rêve et réalité pour un instant encore. Voyant mon regard surpris et ma posture de recule, il se confondit en excuses et me serra fort contre son cœur. Bien que secouée par cette surprenante réaction, je restai blottie contre lui et nous sombrâmes de nouveau dans un sommeil agité jusqu’au petit matin.

Chapitre 9

Le 3 mars

Cher journal,

Aucune célébration particulière n’émailla cet hiver qui fut moins rude que les précédents. Cela n’empêcha pas les villageois de se montrer aussi solidaires qu’à l’accoutumée. Les plus modestes trouvèrent une place au coin du feu de ceux qui avaient encore du bois. Grâce à Silas, qui n’avait pas hésité à remplir notre appentis au-delà du nécessaire durant l’automne, maman et moi n’avions pas eu besoin de recourir à cette entraide. Bien au contraire, nous avons, pour la première fois depuis la disparition de mon père, pu offrir assistance à quelqu’un qui en avait besoin. Nous étions extrêmement heureuses de pouvoir rendre à la communauté les bienfaits dont nous avions bénéficié les années précédentes.

Malgré des conditions climatiques souvent défavorables, Silas persistait à se rendre chaque fois que nécessaire à Caldora sans jamais nous en donner les raisons. Bien que ma curiosité soit piquée, je respectai sa discrétion. Exception faite de ces journées où la peur d’un naufrage me torturait, la joie anima notre foyer tout au long de ces mois d’hiver habituellement moroses. Rien ne semblait pouvoir effacer ces sourires niais qui ornaient nos visages le jour, ni nous priver de nos soupirs de contentement la nuit. Nos corps fusionnaient dès que l’opportunité leur était offerte. Toute forme de pudeur et de retenue s’évaporait lorsque nous nous savions seuls. Parfois d’une douceur délicieuse, parfois sauvage et surprenant, Silas était un amant imprévisible. Cela rendait chacune de nos étreintes inattendues et délicieuses. Nous vivions dans une forme inouïe de béatitude.

En ce début de mars, la neige, qui ne fut pas aussi abondante qu’à l’accoutumée, avait déjà fondu. Les premières fleurs commençaient à poindre et les oiseaux à chanter. La vie reprenait doucement dans l’arrière-pays tout comme au port. En cale sèche depuis novembre, les siennes et autres embarcations avaient retrouvé le port au pied du rempart. Le poisson frais fêtait son grand retour dans les assiettes. Le poisson fumé, séché, salé n’était plus en grâce.

Bien que le marché n’ait pas encore repris son activité, nous étions approvisionnés en produits frais par des bateaux en provenance de Caldora, située au-delà des falaises. Certains profitaient de la venue de ces embarcations pour commander du matériel indispensable. C’était mon cas. Mes coupons de tissus et mes bobines de fil me parvenaient de cette manière.

*******

Une sorte d'euphorie avait envahi la maison. Maman et moi échangions des sourires complices et riions sous cape de ce que nous préparions en secret depuis quelques semaines déjà. Silas quitta la maison en début d'après-midi en nous jetant un regard à la fois interrogateur et blasé. Il nous avait déjà vu agir de façon étrange mais jamais avec autant de malice. Nous avions un certain nombre de choses à préparer avant son retour.

En fin d'après-midi, Madame Moni et ses enfants nous rejoignirent apportant avec eux un magnifique gâteau. Elle avait mis tout son talent dans cette véritable œuvre d'art qui vous faisait saliver rien qu'à la regarder. Sandre et Will avaient enveloppé des présents dans des chutes de tissus fermées par des rubans. Les guirlandes de fleurs séchées sur les poutres, la nappe blanche, les petites pierres nacrés, les coquillages et les bougies, rien ne manquait pour la décoration dont nous voulions parer la pièce de vie. Nous n'avions plus qu'une hâte : que Silas revienne et découvre ce que nous avions préparé en son honneur.

Lorsqu'il arriva, plongé dans ses pensées, il posa son pardessus sur la patère comme à son habitude et sursauta lorsque tous en cœur nous criâmes :

— Joyeux anniversaire !!

Il embrassa alors la salle du regard et son visage s'illumina. Je crus qu'il allait pleurer. Comme il restait figé dans l'entrée, je m’avançai vers lui et l'entrainai vers la table en lui prenant les mains. A ma grande surprise, il m’attira contre lui et me serra dans ses bras si fort que je crus qu'il allait me briser les os.

— Silas... Nous ne sommes pas seuls, murmurai-je en m'assurant qu'il n'y ait aucun reproche dans ma voix. Viens !

Il s'approcha du centre de la pièce, s'accroupit et les enfants se jetèrent dans ses bras en annonçant fièrement qu'ils avaient « frabiqué » eux-mêmes les cadeaux. Pour l'occasion, nous ouvrâmes une bouteille d'un vin pétillant d'une qualité tout à fait inhabituelle pour nous. Nous levâmes nos verres et maman formula un toast :

— A tes trente ans cher Silas. Que les dieux te guident dans cette nouvelle décennie pour qu’elle soit celle de tous les accomplissements.

Alors que nous nous apprêtions à avaler notre première gorgée, quelqu'un frappa à la porte. J’allai ouvrir.

— Vous voilà enfin ! Entrez. Je vous en prie. Soyez le bienvenu. Je commençais à craindre que vous ne soyez pas des nôtres à temps.

Si ce n'était un choix capillaire différent et des yeux noisette, cet homme était en tous points le reflet de Silas. Je savais qu'il avait un frère aîné. J'ignorais qu'il lui ressemblât tant qu’on l’eût pris pour son jumeau. C'était à s'y méprendre. L'effet de surprise passé, je lui présentai maman, Madame Moni, chez qui il résiderait le temps de son séjour, et ses garçons Sandre et Will.

— Tu ne me salues pas mon frère ? lança-t-il à Silas.

— Que fais-tu ici ?

La dureté de son ton me cloua sur place.

— J'ai répondu à l'invitation de ta charmante amie Mia. Je n'aurais raté ton anniversaire pour rien au monde. Trente ans, c'est un cap, répondit notre invité joyeusement.

— Si j'en crois ce que je vois, c'est aussi votre anniversaire Kumar, n'est-ce pas ? Si j'avais su... dis-je dans l'espoir de détourner l'attention.

— Nous ne sommes pas jumeaux ma chère, corrigea-t-il. Mais il est vrai que nous ne pouvons nier notre parenté.

Entre Kumar et Silas se dégageait une animosité palpable. Moi qui pensais que la visite de son frère serait le plus beau des cadeaux. Je commençais à croire que j'avais surtout eu la pire idée qui soit. J'avais acquis la conviction que s'il ne parlait jamais de son frère c'était parce qu'il souffrait d'en être séparé. J'étais visiblement à mille lieues de la vérité.

La soirée fut un cauchemar. Les deux frères me faisaient penser à des chats qui se jaugent, attendant de savoir lequel lancerait l'offensive en premier. Malgré mes efforts et ceux de Madame Moni, le climat restait tendu. Prétextant qu'elle devait coucher ses enfants, et malgré leurs protestations, Madame Moni prit congé. Kumar la suivit arguant qu'il ne trouverait pas son chemin seul de nuit dans ce lieu qui lui était encore inconnu.

— Je vais prendre l'air, lâcha Silas en attrapant son pardessus.

Silas était visiblement furieux. Il était inutile de le retenir et de tenter de discuter avec lui dans l’immédiat. Mieux valait attendre son retour que son calme soit revenu.

*****

Ce ne fut que tard dans la nuit que Silas rentra enfin. Bien qu'inquiète, maman avait fini par s'endormir. Quant à moi, je bondis hors de ma chambre lorsque j'entendis ses pas dans l'escalier.

— Silas ! Je suis désolée. Je n'aurais jamais dû inviter ton frère sans te demander ton avis avant.

Il se tourna vers moi et, d'un mouvement de tête, me fit signe de le suivre. Une fois dans sa chambre, il ferma la porte derrière moi. Et d'un geste de la main m'invita à m'assoir sur le lit. Il resta tête baissée et bras croisés, adossé à la porte un long moment. Ayant enfin trouvé par quoi commencer, il me raconta son histoire. Je n'aurais jamais imaginé qu'il avait traversé de tels drames familiaux.

Silas était bien le cadet de la fratrie mais il n’était pas le seul. Il avait un frère jumeau du nom d’Elyas. Silas et Elyas étaient de ces jumeaux fusionnels qui ne supportent pas la séparation et s’inventent un langage commun compris d’eux seuls. Cette merveilleuse entente ne dura que le temps que leurs personnalités ne se dessinent et se précisent.

Très tôt Elyas avait révélé un caractère assez belliqueux. Si au début, il avait dédié son énergie à protéger son frère qui s’avérait plus prudent, voyant que leurs parents montraient une préférence pour le tempérament plus doux de Silas, il avait fini par développer une haine féroce envers lui. Elyas se considérait en compétition avec Silas pour tout, tout le temps. Il s'appropriait tout ce pour quoi Silas montrait de l'intérêt. Jouant son rôle de frère aîné, Kumar était devenu l’arbitre de leurs nombreuses querelles. La situation avait dérapé lorsqu'à l'âge de quinze ans, Elyas avait tué le chien de Silas sous prétexte que celui-ci l'aurait mordu. Selon Silas, c'était plutôt parce que le chien ne montrait aucune affection pour lui alors qu'il en débordait pour son maître. A ses vingt ans, lorsque Silas avoua pour la première fois être secrètement amoureux d’une jeune femme nommée Isaline, son frère déploya tous ses charmes pour séduire la demoiselle et éclipser ce prétendant trop timide pour se dévoiler. Voyant que, malgré l’intérêt manifeste que la jeune femme portait à Elyas, les sentiments de Silas ne faiblissaient pas, celui-ci la demanda en mariage. La jeune femme, sincèrement amoureuse d’Elyas, accepta avec enthousiasme. Il ne manquait plus à Elyas que la bénédiction de ses parents qui lui fut refusée car Isaline, de si bonne famille qu’elle fut, n’était ni de la même caste, ni de la même religion que la leur. Elyas était bouleversé et submergé de colère contre ses parents. Rien de ce que ses frères eussent pu dire alors n’eut pu le ramener à la raison. Pour une fois dans sa vie, il était celui que l’on avait choisi et rien ne se mettrait en travers de son chemin.

Après des fiançailles secrètes, ils se marièrent, tout aussi secrètement, selon les rituels de leurs religions respectives. Leurs parents l’ayant découvert, ils entamèrent une procédure de dissolution de cette union qui fut abandonnée avant son terme quand ils périrent tous deux dans l’incendie de leur pavillon de chasse. Silas était horrifié à l’idée que son frère ait pu se résoudre à de tels extrêmes mais n’avait aucune preuve de ses monstrueux soupçons. C’est dans ce terreau que la discorde entre Silas et Elyas avait germé.

Dans le respect de leurs traditions, Kumar devint le chef de famille et remis à chacun de ses frères une somme d’argent supposée leur permettre de s’installer ailleurs et tenter de construire leur propre fortune. Silas prit la route sans jamais trouver de lieu d’ancrage. Venaient de commencer ses années d’errance. Huit ans qu’il cherchait son havre de paix où il pourrait guérir de ses blessures.

Elyas et Isaline s’installèrent dans une petite demeure non loin de leur région natale. Cela ne contredisait pas la tradition et fut un compromis acceptable de chacune des parties.

Ce ne fut qu'à la naissance de leur fils qu’Elyas montra son vrai visage à sa jeune épouse horrifiée. Il se sentait en concurrence avec l’enfant pour l’amour et l’attention d’Isaline. Il était devenu tyrannique, irrespectueux, la menaçant et la malmenant en privé. En revanche, il se montrait tout à fait charmant en public, ce qui valait à la jeune femme une réputation de menteuse et d’ingrate lorsqu’elle évoquait les brutalités dont Elyas la gratifiait.

C’est lors d’une de ses très rares visites chez son frère jumeau, deux années après la naissance de son neveu, que Silas apprit qu’Elyas était violent envers Isaline et son très jeune enfant. Il n’eut besoin d’autres preuves que les ecchymoses qu’elle tentait maladroitement de cacher et cette façon qu’elle avait de se déplacer avec une infinie précaution dans la maison comme si elle craignait à tout moment que le toit lui tomba sur la tête. Il prit alors la décision, quel qu’en soit le coût pour lui, d’aider Isaline et son fils à s’enfuir et leur offrir un refuge qui les mettraient à l’abri de cette brute qui lui servait de frère jumeau.

Profitant qu’Elyas s’était absenté plusieurs jours pour visiter une des usines dont il s’était porté acquéreur, Silas organisa la fuite d’Isaline et de son fils. Il les avait installés à ses frais dans un petit village tout aussi perdu que le mien avec le secret espoir que jamais Elyas ne les retrouverait. Pour assurer un revenu à Isaline, il lui reversait la moitié de la rente annuelle que Kumar lui accordait.

A la suite de ces évènements, Silas avait repris son errance afin que personne ne le lie à cette fugue ou n’envisage qu’il en soit l’instigateur. Il avait écrit régulièrement à Kumar comme si de rien n’était afin de n'éveiller aucun soupçon. Cependant, ne restant que peu de temps à chacune de ses étapes, la correspondance devint plus intermittente. Si Kumar répondait à ses courriers, il n’était pas rare que ceux-ci n’arrivent qu’après que Silas ait quitté les lieux et ne lui étaient donc pas remis.

Durant les premiers mois qui ont suivi son arrivée à Haut-Breuil, Silas avait poursuivi sa correspondance. Il ne restait habituellement pas plus de trois ou quatre mois au même endroit. Voyant qu'il tissait des liens avec maman et moi, il avait cessé d'écrire. Il craignait que Kumar n’informât Elyas qu'il était installé et heureux, et que celui-ci, le soupçonnant probablement de la fuite d’Isaline, ne vienne exercer sa vengeance et détruire ce qu'il avait eu tant de mal à construire : une nouvelle famille.

— Mais... Et cette lettre cet été où tu lui demandais s'il t'aiderait à financer une maison ? demandai-je incrédule.

— Je ne l'ai jamais envoyée. J'ai craint qu'il n’informe Elyas que j'avais de nouveau quelque chose de précieux dans ma vie dont il pourrait me dépouiller.

J'étais estomaquée ! Silas ne se confiant jamais, je lui avais inventé une vie, des raisons à ses cauchemars, à ses sautes d'humeur... J'avais tout mis sur le compte du deuil de ses parents et cette séparation subie pour cause de tradition. Je n'avais pas la moindre idée des évènements qui l'avaient mené à s'installer chez nous. Chez nous où il avait enfin trouvé une forme de paix.

En invitant Kumar pour son anniversaire, je venais de détruire ses espoirs d'une vie simple et sans persécutions.

— Peut-être Kumar n'a-t-il pas l'intention d’informer Elyas de la situation. Peut-être repartira-t-il simplement d'ici quelques jours.

— C'est possible mais j'en doute. En tant que chef de famille, Kumar a la responsabilité de nous tenir informés les uns les autres de nos situations. Si Elyas découvre que c'est moi qui ai organisé la fuite d’Isaline, il ne lésinera pas sur les moyens pour se venger. Ma plus grande crainte étant qu'il s’en prenne à toi, Mia.

— Cela n'arrivera pas, répondis-je avec autant d'assurance que possible. En la présence de Kumar, je te traiterai comme un locataire. Il ne se doutera de rien !

— Un locataire à qui tu organises un diner d'anniversaire surprise en invitant sa famille qui vit à une semaine de bateau d’ici ? Il va falloir trouver mieux si tu veux être crédible. Tu veux bien me laisser maintenant ? Je vais tenter de dormir.

Je ne voulais pas retourner dans ma chambre et le laisser seul. Non, en fait, c’était moi que je ne voulais pas laisser seule. Je mourrais d'envie de me jeter dans ses bras et l'entendre me dire qu'il me pardonnait cette terrible erreur de jugement. J'étais catastrophée et j'avais vraiment besoin qu'il me rassure sur le fait que ses sentiments à mon égard n'avaient pas changé malgré la très inconfortable situation dans laquelle je venais de le plonger. Malgré cela, je ne dis rien et retournai dans ma chambre où je passai les heures suivantes à tendre l'oreille au cas où je l'entendrai s'agiter à cause d’un de ses cauchemars. Je cherchais un prétexte pour retourner le voir sans en trouver aucun qui surpassât ma seule culpabilité.

Chapitre 10

Le 4 mars

Cher journal,

Tu te demandes sûrement comment j’ai retrouvé Kumar ? C’est très simple. J’ai lu l’adresse sur l’un des courriers que Silas m’avait demandé de corriger. Celui-là même qu’il n’a pas envoyé car il ne voulait pas que son frère sache où il était et où il comptait s’installer durablement. Celui-là même que j’ai cru être une preuve de leur lien filiale uniquement contrarié par la terrible tradition de succession dévolue au frère aîné.

J’ai été tellement stupide ! Cette manie de combler les blancs par des croyances… Silas était si secret et moi j’avais trop peur de poser des questions embarrassantes. Au lieu de lui demander de me raconter ce qu’il taisait, j’avais inventé une histoire qui me semblait cohérente en m’appuyant sur les bribes d’informations dont je disposais pour que le puzzle n’ait pas de pièce manquante.

C’est suite à cette terrible erreur de jugement que tout s’est effondré.

*******

Au levé du soleil, alors que je finissais à peine de m’habiller, j’entendis du bruit en provenance de la chambre de Silas. Intriguée, j’allai vérifier qu’il se portait bien. Je toquai à la porte mais il ne m’invita pas à entrer. J’entrebâillai la porte et me permis de passer la tête pour découvrir qu’il réunissait ses effets personnels dans son sac de voyage. Dans un élan incontrôlé, je me jetai entre le sac et lui afin qu’il ne puisse y déposer les vêtements qu’il avait dans les mains.

— Non, non, non ! Silas, tu ne peux pas partir. Je refuse que tu t’en ailles ! lâchai-je dans un sanglot.

— Mia… Pousse toi, s’il te plait.

— Hors de question. Je ne te laisserai pas partir.

— Il le faut, répondit-il sèchement.

Dans un geste qui trahissait mon désespoir à l’idée qu’il disparaisse de ma vie, je le serrai dans mes bras, le visage enfoui dans sa chemise qui se mouillait de mes larmes. Doucement mais fermement, il me repoussa en me demandant de ne pas rendre les choses plus difficiles.

— C’est à cause de ton frère ? C’est ça ? Il te fait si peur que cela ?

— Ce n’est pas pour moi que j’ai peur Mia. C’est pour ta mère et toi.

— Que crains-tu ? Il ne pourra rien nous prendre. Nous ne possédons rien.

— Vos vies. Il peut prendre vos vies !

Sidérée, je restai là comme un piquet planté au milieu d’un champ. Était-il possible qu’Elyas soit le monstre que Silas décrivait ? Était-il réellement capable des extrêmes dont Silas faisait mention ? Étant fille unique, j’ai toujours idéalisé la relation partagée par les membres d’une même fratrie. Mon modèle étant le lien entre Alaric et sa sœur. Un grand frère attentionné et protecteur. Une petite sœur depuis toujours en admiration devant celui qui avait encore remporté le titre de champion lors de la dernière fête du printemps. Je m’étais bien rendu compte que les autres fratries ne présentaient pas autant de proximité mais aucune d’elles n’en était au point de se haïr.

Silas semblait certain qu’Elyas avait assassiné ses parents. Mais il n’avait aucune preuve. Peut-être faisait-il fausse route ? Silas craignait-il que Kumar n’ait découvert que c’était lui qui avait organisé la fuite d’Isaline et de son fils ? Impossible. Silas s’était assuré de brouiller les pistes. Mais pourquoi avais-je invité Kumar à cet anniversaire ?

— Mia… laisse-moi passer, s’il te plait.

Je ne m’étais pas rendu compte que je m’étais postée comme pétrifiée devant la porte. Pour toute réponse, je secouai la tête, les bras tendus le long du corps et les poings serrés.

— Mia… Plus vite je serais parti, mieux ce sera. Crois-moi. Ce n’est pas de gaité de cœur que j’ai pris cette décision. Je n’ai jamais été aussi heureux que depuis que je vous ai rencontré Léna et toi. Vous êtes devenues ma véritable famille. Ma présence ici vous met désormais en danger. Tu comprends ?

— Non, je ne comprends pas. Nous avons le temps de nous organiser, bégayai-je. Discutons avec Kumar et expliquons-lui les raisons pour lesquelles il ne doit pas tenir Elyas informé de ta localisation.

— En effet, tu n’as pas compris l’urgence, soupira-t-il. Elyas est probablement déjà à Haut-Breuil. Il n’est pas impossible qu’il ait discrètement suivi Kumar et soit déjà à l’affut de mes faits et gestes.

Je cherchais une réponse cohérente à offrir tout en continuant à balancer la tête de droite à gauche, mon visage perdu dans mes cheveux défaits quand des voix dans la rue me sortirent de mon engourdissement.

— Ils crient « au feu », lâchai-je dans un souffle en levant les yeux vers ceux de Silas.

Une lueur alluma soudainement son regard et sans ménagement, il me poussa pour accéder à la porte, s’élança dans le couloir et dévala les escaliers. Moins rapide que lui, je n’arrivai dans la salle de vie qu’après qu’il y ait découvert les flammes qui dévoraient les murs jusqu’au plafond dans un terrifiant craquement de bois.

Le feu semblait s’être propagé depuis l’âtre au fond de la pièce. Je croyais pourtant l’avoir éteint avant de rejoindre ma chambre la veille au soir. Plantée au milieu de la salle, je regardai ma vie s’embraser quand Silas m’attrapa brusquement le bras.

— Sort de là, Mia ! Dépêche-toi, m’ordonna-t-il en me tirant vers la porte.

Dans la ruelle, mes voisins couraient en tous sens. Je ne compris qu’après qu’ils organisaient une chaîne pour apporter des sceaux d’eau depuis le puits, situé en haut de la grande rue, dans l’espoir d’éteindre l’incendie. Je cherchais maman des yeux parmi la foule désordonnée. Elle n’y était pas. Je demandai à la cantonade si quelqu’un l’avait vu. Personne ne semblait l’avoir aperçue. Je compris soudain l’horreur de la situation.

— Maman ! criais-je en me ruant vers la porte et les flammes alors qu’un fracas assourdissant signalait que le plafond s’effondrait.

— C’est trop tard, répondit Silas en m’empêchant de m’approcher plus. C’est trop tard… répéta-t-il me serrant dans ses bras.

— Maman… répétais-je en boucle encore incrédule alors que Silas m’empêchait de m’effondrer sur le pavé.

Je percevais son cœur qui battait à tout rompre. Son rythme cardiaque contrastait avec la douceur de sa voix qui tentait de m’apaiser. Je sentais la chaleur de sa main sur ma nuque, son pouce qui effleurait ma joue trempée de larmes. J’entendais les sons qui sortaient de sa bouche « Chut… ça va aller. Je suis là. » mais les trouvaient bien mal à propos. Quels sont les mots justes lorsque l’on se trouve dans une telle situation ?

— Mia… Je t’emmène à Caldora. Tu ne peux pas rester ici. Tu n’y es pas en sécurité.

— Mais… Maman… bredouillai-je.

— Nous ne pouvons plus rien faire désormais. Suis-moi !

J’obéis. J’avais perdu toute capacité de réflexion. J’étais en état de choc et n’agissais plus que selon les directives de Silas. Mon cœur était écartelé entre la nécessité de fuir afin de sauver ma vie, si tant était qu’elle fut réellement en danger, et celle de m’assurer que maman avait réussi à sortir de sa minuscule chambre avant le drame. C’était absurde de l’envisager car la porte de sa chambre était fermée et la lucarne n’était en aucun cas une issue possible.

Silas me prit fermement le bras et m’entraina derrière lui dans la ruelle en direction du rempart.

— Il nous faut un bateau, lança-t-il. Dépêche-toi Mia, nom d’un chien !

J’avais pourtant l’impression d’avancer aussi vite que mes jambes en étaient capables. Lorsque Silas faisait une enjambée, je devais en produire deux pour parcourir la même distance mais il ne semblait pas capable de prendre ce paramètre en considération à cet instant.

Arrivés sur la place, nous nous dirigeâmes vers les escaliers creusés dans la paroi de la falaise pour rejoindre le port en contrebas. Silas vérifia que la voie était libre.

Sa main serra mon bras un peu plus fort. Il posa son doigt sur sa bouche pour me signifier le silence. Il fit un pas en arrière, tourna la tête sur sa droite, jeta un regard vers le plateau herbeux qui surplombe les falaises, là où nous avions célébré la pêche à la sardine, m’attira derrière lui, libéra l’étreinte sur mon bras et me dit d’un ton sec et sans ambiguïté : « cours ! »

Ce que je fis immédiatement sans trop savoir pourquoi ni qui je fuyais. Je pris le chemin qui traversait le plateau. Sans doute suivais-je une indication implicite que Silas m’avait donné en dirigeant son regard dans cette direction quelques secondes plus tôt. Lorsque j’atteignis le premier cairn, je me retournais pour voir si Silas avait pris la même direction. Il me saisit la main et m’obligea à reprendre notre course folle. Je savais qu’en poursuivant dans cette direction nous n’aboutirions nulle part si ce n’était sur le sentier côtier très escarpé. Il y serait impossible de garder cette allure. Seule la peur permettait à mes jambes d’avancer encore. Mais rien n’y faisait, je ne pouvais courir assez vite pour maintenir le rythme que Silas m’imposait. Notre poursuivant aurait tôt fait de nous rattraper et nous serions vite acculés au bord des falaises. Mais qui donc était après nous ? Pour ma part, je n’avais vu personne. Ce n’est que lorsque nous fûmes au bord de la falaise que j’entendis qu’on interpellait Silas, le priant d’attendre.

— C’est Kumar, m’exclamai-je rassurée m’arrêtant de courir.

— Non, c’est Elyas, répondit Silas me tirant le bras pour que je reprenne notre course effrénée.

Arrivés au bord de la falaise sans autre issue, Silas me demanda :

— As-tu confiance en moi, Mia ?

— Oui. Pourquoi ?

L’instant suivant je basculais dans le vide en hurlant. Silas m’avait saisi dans ses bras et avait sauté de la falaise me tenant serrée contre lui comme l’on tiendrait ce qui nous est le plus précieux au monde. N’ayant en rien anticipé ce qui venait de se produire, je n’avais pas pris ma respiration avant le grand plongeon et, sans l’aide de Silas, je n’aurais jamais rejoint la surface. La tête enfin sortie de l’eau, je pris une grande goulée d’air. Le doigt sur la bouche, Silas me fit signe de me taire en m’indiquant de le suivre. Il s’avérait qu’à cet endroit, les eaux étaient profondes et la façade de la falaise bombée. Cela masquait la présence d’une petite grotte. Ainsi, vu d’en haut, il était impossible de nous voir refaire surface. A l’abri dans cet écrin de roche, je m’autorisai enfin à dire le fond de ma pensée.

— Mais par tous les dieux ! Qu’est-ce qui t’as pris ? Tu es complètement fou ! Nous aurions pu nous briser la nuque en sautant de si haut, aboyai-je.

— Tu préfères qu’Elyas te fasse rôtir comme ta mère ?

A cette réponse, je le fusillai du regard avant de me replier dans un coin de la grotte.

— Pardon Mia… Je n’aurai pas dû te répondre sur ce ton. Je suis désolé. Mais comprends que ce n’est pas la première fois qu’Elyas me piste, me retrouve et s’en prend à une personne qui m’est chère.

Hélas non, je ne comprenais toujours pas. J’avais l’impression qu’avoir invité Kumar, sous prétexte de célébrer le trentième anniversaire de Silas, à découvrir où son frère avait choisi de s’installer et auprès de qui il avait retrouvé un équilibre de vie, venait de faire exploser la mienne et briser de nouveau la sienne qu’il tentait depuis des années de reconstruire à grand peine.

Je ne sais combien de temps nous restâmes terrés dans cette grotte, trempés, tremblant de froid comme de peur. Sans doute assez longtemps pour que notre assaillant nous croit morts noyés. Silas me demanda d’attendre là qu’il revienne avec une barque. Je refusais de le laisser partir seul sans la moindre certitude qu’il reviendrait, qu’il échapperait de nouveau à celui qui nous poursuivait. Il me proposa alors de longer le plus discrètement possible le bord de la falaise jusqu’à une crique non loin. De là, nous pourrions rejoindre le sentier côtier et la ferme du fils Daluste. Peut-être celui-ci nous offrirait un refuge le temps d’organiser mieux notre fugue. Cette option me parut plus raisonnable.

C’est ainsi qu’en fin d’après-midi, nous nous présentâmes à la ferme du fils Daluste qui, sans nous demander la moindre explication, nous offrit l’asile, de l’eau douce pour nous laver, un repas chaud pour nous requinquer et un coin dans la mezzanine de la grange pour nous reposer. Bien que je sois une fille du cru, je n’avais jamais dormi dans la paille. Le bruit des souris qui couraient et grignotaient les fétus de paille me surprit. Puis, la fatigue ayant pris le dessus, je m’effondrai dans un profond sommeil, blottie contre Silas qui partageait avec moi sa chaleur sous la seule couverture que Daluste avait pu mettre à notre disposition.

A notre réveil à l’aube, nous fûmes très étonnés de trouver un sac de linge au pied de la mezzanine accompagné d’une lettre.

« Silas,

Je ne sais quelle mouche vous a piqué pour que vous vous mettiez à courir ainsi comme si vous aviez le diable à vos trousses. Je vous ai cru mort Mia et toi après ce saut dans le vide. Je suis heureux d’avoir croisé ton ami en ville qui m’a confirmé que vous vous portiez bien et étiez en sécurité chez lui.

Je sais que la disparition d’Elyas t’a bouleversé bien plus que n’importe lequel des membres de la famille mais j’avoue que depuis, tu es devenu un mystère que je n’arrive pas à résoudre. J’espérais qu’en quittant le domaine tu trouverais la paix. Je découvre avec tristesse que ce n’est pas le cas.

Retrouve-moi à la pension de famille lorsque tu auras retrouvé tes esprits. J’y résiderai tant que nécessaire puis je reprendrai le bateau pour Caldora et retournerai au domaine, chez nous. Tu y seras toujours le bienvenu.

Ton frère,

Kumar »

J’étais perplexe, plantée là la lettre à la main. Cette note contrastait avec les propos de Silas. Ce n’était pas du tout cohérent. Si c’était bien Kumar qui tentait de nous rattraper sur le sentier côtier, pourquoi Silas était-il si certain que c’était Elyas ? Si Daluste s’était rendu au bourg, il devait savoir ce qui était arrivé à ma mère, à ma maison. Pourquoi n’était-il pas venu en discuter ? Pourquoi Kumar avait-il juste donné une lettre à Duluste sans le suivre jusqu’à la ferme ? Je n’y comprenais plus rien. Les pièces du puzzle ne s’agençaient plus entre elles. Mon regard dut inquiéter Silas car le sien se durcit brusquement.

— Ca y est. Tu viens de comprendre on dirait, lâcha-il.

— Comprendre quoi ? tentais-je afin qu’il éclairât ma lanterne.

— Ne joue pas l’idiote. Tu es loin de l’être. Je sais que désormais tu n’es plus dupe.

— Dupe de quoi ? Je ne comprends rien de ce que tu dis, Silas.

— Silas… Le fils bien aimé. Le frère adoré. L’ami chéri. Sans moi, Silas ne serait rien de plus qu’un gamin malingre et chétif ! siffla-t-il.

Je ne le reconnaissais plus. Il me faisait même peur à cet instant. Il n’était plus le doux Silas dont j’étais follement amoureuse. Il ressemblait à ce Silas qui se bat à la moindre opportunité et prend plaisir à infliger et encaisser des coups de poings.

— Qu’est-ce qui te prend ? bredouillai-je alors.

— Il me prend qu’il est temps de mettre fin à cette comédie.

— Tu me fais peur Silas.

— Je ne suis pas Silas ! aboya-t-il, me saisissant brusquement par les bras.

— Elyas ? demandais-je ahurie.

— Je savais que tu n’étais pas sotte. Pourquoi penses-tu que Silas ne dit jamais de moi que je suis mort ? Parce que je suis là, toujours avec lui.

Tout cela n’avait aucun sens. Elyas prétendait avoir toujours été auprès de Silas depuis qu’il était arrivé à Haut-Breuil. Alors pourquoi ne l’avais-je jamais remarqué depuis bientôt un an qu’ils étaient supposément là tous deux ? Personne ne peut être invisible aux yeux de tous pour une si longue période et encore moins dans un village aussi petit où tout se savait.

— Tu es moins futée que je ne le pensais finalement. Mon esprit vit dans le corps de Silas. Il n’en a absolument pas conscience et pense que je suis un être à part entière. Ce que je suis fondamentalement. Je suis juste privé d’un corps physique et utilise celui de cet imbécile.

Il prit la lettre de mes mains avant d’ajouter :

— Il me fuit depuis des années sans comprendre que je suis en lui. Tant qu’il ne se met pas en danger, je lui laisse les commandes et ne suis qu’un observateur distant de ses actes. Mais lorsque je sens qu’il sera trop faible pour affronter une situation, alors je le pousse derrière moi et reprend le contrôle. Je ne peux prendre le risque que son corps soit détruit. Sans lui, je n’existe plus.

Elyas tournait autour de moi comme un prédateur, réduisant son cercle à chaque phrase au point que son souffle frôlait à présent mon oreille.

— Un seul corps pour deux esprits ? C’est impossible, marmonnai-je

— C’est impossible, me singea-t-il. Tu es une liseuse d’âme qui a des visions divinatoires et tu trouves ça normal. Mais que deux esprits cohabitent dans le même corps, là… Tu deviens sceptique ?!

Il s'immobilisa un instant derrière moi, sa présence oppressante pesant sur mes épaules, avant de reprendre sa ronde oppressante.

— Vous voulez dire que… C’est vous qui vous êtes battu contre Alaric ?

— Tu me vouvoies désormais ? C’est évident. Pour toi, je suis un inconnu. Nous avons pourtant partagé tant de bons moments ensemble, ajouta-t-il avec malice.

J’étais interloquée, abasourdie, complètement ahurie. Deux personnalités. Cela expliquait soudain pourquoi Silas me semblait parfois étranger de par ses accès de violence, pourquoi il me rappelait alors mon père. Elyas semblait partager de nombreux traits de caractère avec cet homme dont la mort m’avait libérée.

Se pouvait-il qu’Elyas ait incendié ma maison ? Non. Impossible. Il était avec moi, enfin Silas était avec moi lorsque les voisins ont crié au feu. Et si… Le feu avait été allumé bien avant que nous n’ayons cette conversation dans sa chambre ? Cela expliquerait pourquoi il s’était déjà tant propagé. Un frisson d’horreur me traversa alors que je faisais face à cette possible réalité.

— Ce que tu dois comprendre Mia, c’est que Silas est heureux depuis qu’il est avec toi. Mais mon objectif, c’est qu’il souffre. Je veux détruire sa vie comme il a détruit la mienne.

— C’est vous qui avez mis le feu chez moi ? C’est vous qui avez tué ma mère ? gémis-je.

— Tu n’aurais jamais dû savoir que c’était moi. Tu aurais dû penser que c’était Silas. Il se serait enfuit. Tu l’aurais détesté. J’aurai anéanti ce qui est le plus important au monde pour lui : Votre relation.

— Espèce de salaud !! vociférai-je en me ruant sur lui de toutes mes forces.

Surpris par mon assaut, il trébucha et tombât à la renverse sur le sol poussiéreux de la grange. Je le rouai de coup aussi fort que je le pouvais. Je pleurai et hurlai tout à la fois. Il ne se défendait pas et se contentait de me regarder en riant, amusé par mon désarroi. Sans doute lassé, il finit par se redresser et me serra dans ses bras pour m’empêcher de le frapper de nouveau.

— Ca suffit Mia, la furie ! Calme-toi bon sang !

Au fait qu’il ajouta un surnom derrière mon prénom, je m’arrêtai net. C’était une habitude de Silas que de me donner des tas de petits noms adorables et amusants en fonction des circonstances. Était-il possible qu’Elyas lui ait cédé la place ? Comment savoir à qui j’avais affaire ?

— Silas ? l’interrogeai-je.

— Par tous les dieux ! Qui veux-tu donc que ce soit, Mia ? Qu’est ce qui t’as pris ?

Chapitre 11

Le 5 mars

Cher journal,

Comme tu t’en doutes, j’étais bouleversée, désorientée, désemparée face à ces révélations. Comment deux âmes pouvaient-elles cohabiter dans un seul et même corps ? Comment l’âme d’Elyas avait-elle pu intégrer celui de Silas ?

Que l’on croie ou non en l’existence des âmes immortelles, chacun sait que la mort du corps entraîne la disparition de l’esprit. Qu’il s’efface dans je ne sais quel néant en se jetant dans le puits de l’oubli, qu’il rejoigne une autre dimension où règnent les dieux et la béatitude ou reste bloqué dans un entre-deux-mondes d’où l’on ne sort qu’après avoir compris pourquoi on y est retenu, aucune théorie sur la mort ne comporte l’option « possession du corps d’un autre être vivant », fût-il votre frère jumeau.

Moi qui suis soi-disant une liseuse d’âmes, je ne me suis même pas rendu compte que j’avais affaire à deux êtres distincts. Comment Silas pouvait-il ignorer cette cohabitation ? Pourquoi se comportait-il comme si Elyas était encore vivant alors que Kumar l’avait très probablement informé de son décès ? Si Silas avait mis Isaline « en sécurité », Elyas savait parfaitement où elle était puisqu’il avait accès à la conscience de Silas. Pourquoi ne tentait-il pas de retourner dans son refuge ? Il devait brûler d’un ardent désir de se venger d’elle. Était-ce parce qu’il n’avait pas le contrôle total sur le corps de Silas ? Devait-il se contenter d’agir dans les rares moments où Silas lui ouvrait involontairement l’accès ?

Les questions se bousculaient par dizaines dans mon cerveau, qui n’était visiblement plus en mesure de toutes les contenir sans qu’aucune ne trouve de réponse. J’en avais des vertiges et une nausée qui me faisait visiblement pâlir. Si cette théorie des deux âmes dans un seul corps était réelle, une seule solution se présentait à moi : je devais libérer l’âme d’Elyas. Le renvoyer là où les âmes sans véhicule sont supposées être, où que fût ce lieu. La question étant : comment ?

*******

Après cet étrange échange avec Elyas, le fils Daluste nous apporta de quoi manger. Il profita de ce moment pour me présenter ses condoléances. Il avait croisé Kumar au bourg la veille alors qu’il rendait visite à son père dont la maison se trouvait dans la même ruelle que la mienne. Kumar lui avait appris le décès de ma mère dans l’incendie. Tout le village était au courant. Les rumeurs allaient bon train sur les raisons qui m’avaient poussée à courir éperdument vers la falaise. Qu’avait-il bien pu me passer par la tête pour que je veuille m’en jeter et que Silas n’ait pu m’en empêcher ?

Daluste ne comprenait pas pourquoi nous étions venus nous réfugier chez lui - après mon supposé acte de désespoir - au lieu de nous rendre dans un lieu plus confortable tel que la pension de Madame Moni. Cependant, il nous assurait qu’il laisserait la mezzanine à notre disposition le temps dont nous aurions besoin pour nous ressaisir.

Bien que toujours sous le choc de la mort brutale de maman, l’histoire de Silas et Elyas prenait toute la place dans mon esprit au point que je n’exprimais pas mon chagrin. C’était comme une fuite en avant que de me focaliser sur eux. Comme un rappel que la mort et la vie cohabitent toujours et qu’il fallait plutôt se concentrer sur les vivants.

Dans cette fuite, j’avais omis un point fondamental. Elyas était susceptible de s’en prendre à moi à tout moment si cela pouvait servir son dessein. Il avait tué ma mère pour qu’on soupçonne Silas du crime, que je le prenne en horreur, qu’il soit obligé de fuir pour ne pas être pendu lorsque la nouvelle arriverait aux oreilles du prévôt de Caldora. Peut-être même, son plan incluait-il que je devais périr moi aussi dans cet incendie ? C’était terrifiant. Elyas avait-il déjà usé du même stratagème ailleurs au cours de ces dernières années ? D’autres victimes innocentes jalonnaient-elles le monstrueux parcours d’Elyas ? Silas avait-il été une seule fois soupçonné de ces éventuels crimes ?

*******

Parmi les rares éléments qui m’avaient alors paru évidents, l’un était que je ne devais plus combler les vides par ma seule imagination. Je devais désormais poser toutes mes questions à Silas et à... Elyas. Mais comment faire pour qu’il se manifeste sur demande sans porter préjudice à Silas ? Sans mettre qui que ce soit en danger. Il était évident que pour lui, tuer n’impliquait aucun conflit moral. Quand avait-il allumé le feu ? Comment Silas avait-il pu le découvrir en même temps que moi ? Elyas s’était-il assuré que Silas ne soupçonne rien jusqu’à ce que quelqu’un l’accuse ? La décision de Silas de fuir avec moi avait-elle contrarié les plans d’Elyas ? Rien n’avait de sens. J’avais cette désagréable impression d’être une funambule qui risquait de plonger dans la lave si elle tombait d’un côté ou de se noyer dans des eaux glacées d’une infinie profondeur si elle penchait de l’autre.

*******

— Raconte-moi ton histoire telle que tu t’en souviens, ordonnai-je à Silas.

— Je ne saisis pas. Que veux-tu savoir en particulier ?

— Quand et comment ton frère jumeau est-il décédé ?

— Elyas n’est pas mort ! Il a… disparu lors d’un voyage. Je ne saisis pas pourquoi Kumar s’obstine à prétendre qu’il est décédé.

— Pourquoi ton frère et ta belle-sœur ont-ils porté son deuil dans ce cas ?

— C’était symbolique. Après un an de disparition, Kumar l’a déclaré mort donc ils se sont comportés comme il se doit lorsque l’on perd son frère ou son époux.

— Comment expliques-tu que tu sois le seul à le voir ?

— Le voir ? Mais... non. Je ne l’ai pas revu depuis que j’ai aidé Isaline à s’enfuir. Cependant, je perçois sa présence partout où je vais. Mes sens se mettent en alerte lorsque je décèle qu’il a retrouvé ma piste. Alors je change de ville, de lieu…

— Au vu de la lettre que Kumar nous a fait parvenir, tu réalises bien que c’était lui qui tentait de nous rattraper hier. Qu’est-ce qui t’a fait penser que ce pouvait être Elyas ?

— Quelque chose bourdonnait en moi, comme chaque fois qu’un drame est sur le point de survenir.

Cette conversation prenait un tour beaucoup trop étrange. Silas n’avait visiblement aucune conscience que son frère était décédé. Il était convaincu qu’il était toujours bel et bien en vie, qu’en l’absence de corps, le deuil de Kumar était symbolique. Comment allais-je réussir à le mettre face à cette improbable réalité ? Comment lui faire accepter que ce frère décédé vivait en lui et était à l’origine des choses atroces qu’il voyait dans ses cauchemars et qui généraient ses terreurs nocturnes ? Comment lui faire entendre qu’il était fort possible que ces atrocités aient été commises de sa propre main, bien qu’il n’en soit pas réellement l’auteur ?

*******

La situation était insensée. Personne ne semblait soupçonner qu’un crime avait été commis. Les questions des villageois ne portaient pas sur l’origine du feu ou les raisons du décès de maman mais sur ce qui m’avait poussée à vouloir en finir. Silas devenait celui qui avait tenté, sans succès, de m’empêcher de sauter de la falaise et non celui qui m’en avait jeté.

Rassurée sur le fait que personne ne cherchait de coupable au décès de maman, sachant désormais qui et où était Elyas, et me croyant capable de gérer son éventuelle survenue, je décidai de me rendre chez Madame Moni pour y retrouver Kumar. Il serait probablement en mesure de répondre à certaines de mes questions.

*******

À notre grande surprise, lorsque nous arrivâmes dans ma ruelle, nous fûmes accueillis par la veuve Moni et Kumar qui, semblait-il, attendaient notre venue devant les décombres de ce qui fut mon logis. Madame Moni me serra dans ses bras avec une tendresse toute maternelle. Bien qu’un peu plus jeune que moi, elle comptait plus de deuils dans son histoire que beaucoup ne pourraient en affronter tout au long de leur vie. Une fois libérée de son étreinte, je posai mon regard dans l’enchevêtrement de bois brûlé. Par je ne sais quel miracle, le feu n’avait dévoré que ma maison sans se répandre sur celles qui lui étaient mitoyennes.

— J’ai fouillé les décombres, m’informa Kumar. Votre mère… n’a pas souffert. Elle a, semble-t-il, été asphyxiée par la fumée. Elle vous aura quitté paisiblement dans son sommeil.

À cette annonce, les larmes coulèrent de nouveau sur mes joues.

— J’espérais que cette information soit d’un certain réconfort pour vous, ajouta-t-il. Elle était dans son lit lorsque j’ai trouvé son…

— Merci Kumar, l’interrompis-je. C’est en effet d’un grand réconfort.

— Nous l’avons préparée pour que vous puissiez la veiller avant la crémation.

— Où est-elle ?

— À la pension, répondit Madame Moni avec douceur. Kumar s’est assuré que tout soit prêt pour la cérémonie.

*******

J’entrai à pas mesurés dans la chambre où le corps de maman avait été transporté. Son corps, faiblement éclairé par le peu de jour que la fenêtre laissait passer, avait été lavé et vêtu d’une belle robe, probablement offerte par une femme du village. Elle semblait dormir paisiblement. Cet état d’apparente sérénité était si éloigné de ce à quoi je m’étais préparée. Je tombai à genoux près de son lit et pleurai à la fois de sa perte, de la colère de savoir comment et pourquoi elle m’avait été enlevée, mais aussi de honte de l’avoir laissée dormir ses dernières nuits dans ce minuscule réduit où l’incendie l’avait piégée.

Nous avions passé tant d’années à cohabiter péniblement, nous reprochant mutuellement d’être celles que nous étions. Puis Silas nous avait réconciliées. Il avait rendu cette dernière année en commun absolument fabuleuse et nous espérions que les dieux nous en accorderaient encore quelques-unes avant son grand départ. Rien ne laissait présager qu’il serait aussi précoce, aussi inattendu et aussi injuste.

La tradition voulait que, pendant que la famille veillait le corps du défunt en récitant les prières supposées lui ouvrir les portes de l’autre monde où il serait accueilli par les dieux, les villageois préparent le bûcher funéraire sur le haut plateau – là même où Silas m’avait fait faire cet inutile et ridicule plongeon.

La mort frappait de tant de façons différentes. Mais de mémoire d’Haut-Breuillois, personne n’avait jamais été victime de meurtre. Celui-ci resterait secret sous l’apparence d’un accident. Moi seule savais qui était responsable de cet odieux crime. Afin que Silas ne soit jamais inquiété, je tairai l’existence d’Elyas, de cette étrange cohabitation et des desseins monstrueux de cet encombrant compagnon de route. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que Silas en soit libéré, pour qu’il ne soit plus l’involontaire bras armé de ce monstre.

*******

Haut-Breuil dépendait du prévôt de Caldora qui n’avait aucun représentant sur place. La déclaration de l’incendie et de la mort de maman lui serait communiquée par courrier. La signature de deux témoins de probité suffisait à compenser l’absence d’huissier ou de représentant légal.

Kumar rédigea le document en mon nom. Je n’eus qu’à le relire, m’assurer de l’orthographe de mon nom et de celui de maman. « Léna Dieuxaimé ». Quelle ironie de porter un nom pareil lorsque l’on avait eu une vie aussi misérable.

« Moi, soussignée, Mia Dieuxaimé, demeurant au bourg de Haut-Breuil, née le deuxième jour du mois d’avril de l’an quatre cent douze, fais savoir par la présente au prévôt et gens de bonne mémoire de Caldora, le trépas de ma mère et unique parente, Léna Dieuxaimé, née le onzième jour du mois de novembre de l’an trois cent quatre-vingt-trois, advenu céans en ce cinquième jour du mois de mars de l’an de grâce quatre cent cinquante-deux à l’occasion du triste incendie de notre domicile.

Déclare, de fait et sans contradiction connue, que je suis seule et unique héritière de la défunte, Léna Dieuxaimé, tant de ses biens meubles que de ses terres et possessions, selon droit et usage de notre contrée.

Ainsi que le prescrivent les ordonnances du pays, ladite déclaration a été faite en présence de deux témoins de probité et renommée.

Étaient présents Madame Mélanie Moni, aubergiste, et Messire Franc Daluste, marchand d’épiceries, tous deux résidents du dit bourg de Haut-Breuil.

Fait et signé en foi et vérité, sous serment aux dieux, pour servir et valoir ce que de droit. »

L’an 452… En réalité, personne ne savait en quelle année nous étions réellement car le compte reprenait à chaque changement de dynastie royale. Quatre siècles et demi que nous étions sous l’égide des Asthérel. Quatre cent cinquante-deux années à tenter de tenir les frontières sans perdre ni gagner de territoires, à créer des alliances avec les royaumes voisins pour permettre au commerce de se développer au-delà des mers. Cela faisait probablement bien plus longtemps que Haut-Breuil se tenait à l’écart de ces tribulations pour n’être pas plus qu’un modeste village perché sur sa falaise.

Quant à mon héritage… Il venait de s’envoler en fumée. Il ne me restait que la possession du sol sur lequel la maison avait été bâtie. Si un acquéreur se présentait, la vente m’apporterai à peine quatre cent asthérels d’argent. Ce qui couvrirait les lods et me permettrait d’acheter une nouvelle machine à coudre. Mais où donc pourrais-je installer un atelier ? Autant dire que si avant le drame, j’étais une modeste couturière, désormais, j’étais ruinée.​

Chapitre 12

Le 6 mars

Cher journal,

Accorder à maman les rites funéraires fut un immense soulagement. On ne devrait jamais sous-estimer le pouvoir de la prière, ni celui des adieux rendus aux êtres chers par le feu. Lorsque la mer a englouti un proche et qu’aucun corps n’est là pour être confié aux flammes, la douleur d’attendre jusqu’au feu de l’équinoxe d’automne, serrant entre ses mains une simple figurine de bois, devient, sans nul doute, un véritable supplice. Je n’en ai hélas pris conscience que lorsque j’y ai été confrontée à mon tour, lors de la perte de mon propre être cher : maman. Il m’aura fallu vingt-huit ans pour mesurer l’immense douleur qu’elle avait traversée au cours des mois séparant la disparition en mer de mon père de la célébration des rites auprès de la communauté. Comme si son deuil n’avait été pleinement reconnu que le jour de l’équinoxe. Elle avait vécu ces mois sans soutien ni réconfort. Pire encore : sous ma constante réprobation. Je n’avais pas conscience, du haut de mes douze ans, du mal supplémentaire que je lui infligeais.

*******

Plusieurs hommes s’étaient portés volontaires pour porter la litière funéraire sur laquelle reposait maman. Les villageois l’avaient suivie en procession depuis la pension — Silas, Madame Moni et moi en tête du cortège. Le bûcher se dressait sur le plateau herbeux, monstre silencieux prêt à dévorer les chairs. Quand ils la déposèrent sur la structure de bois, quelque chose se brisa en moi. Toutes les émotions retenues jusque-là m’échappèrent : mes larmes coulèrent, ma gorge se serra, mon corps se mit à trembler sans que je puisse le maîtriser. Sans le bras de Silas autour de ma taille, je me serais effondrée. Sans son soutien, je n’aurais pu avancer, torche à la main, sous le regard de toute la communauté. À l’instar de maman lors de la cérémonie de l’équinoxe d’automne, je ne parvins pas à plonger ma torche dans la structure. Voulant m’aider, Silas posa sa main sur la mienne et donna l’impulsion qui me faisait défaut. Ce geste eut pour effet de faire sortir Alaric de ses gonds une fois encore. Mais à ma grande surprise, il suffit que Kumar se glissât derrière lui et lui chuchotât quelques mots à l’oreille pour qu’il se raidît et cessât instantanément ses invectives.

Une fois que le feu eut pris, afin que je ne sois pas témoin de l’odeur et du bruit particulier d’un corps qui brûle, Madame Moni, Silas et Kumar m’escortèrent jusqu’au bourg, laissant derrière nous les villageois venus présenter leurs condoléances et faire, eux aussi, leurs adieux à cette femme qu’ils avaient toujours connue.

Sortie du plateau où le feu rituel consumait ma mère, je jetai un regard vers la ruelle où se trouvait ce qu’il restait de la maison où j’étais née. Les flammes avaient léché les murs jusqu’à la pierre, ne laissant que des poutres calcinées, effondrées, et des monceaux de cendres. J’y avais vécu les violences de mon père, sa disparition, le désespoir de ma mère, jusqu’à mon départ le jour de mon mariage. J’y étais revenue une fois celui-ci dissous pour subir une vie terne sans autre ambition que de tenir bon jusqu’au jour suivant. Maman y était morte dans de tragiques conditions. Pourtant, elle n’en demeurait pas moins mon seul et unique foyer.

Madame Moni, devinant probablement mes pensées, m’en extirpa doucement en nous proposant de nous retrouver en petit comité à la pension : juste elle, ses enfants, Kumar, Silas et moi, autour d’un repas chaud et de vin doux.

*******

Lors de ce dernier repas tous ensemble, je m’abstins d’évoquer ma version des faits. Kumar maintint l’hypothèse d’un incendie accidentel. Madame Moni adhéra sans réserve à cette version. Silas gardait un silence coupable. Nous fîmes le serment de ne jamais révéler les véritables raisons de notre saut de la falaise. Nous laisserions le village croire à la folie et au chagrin qui m’avaient poussés vers elle.

Le pacte scellé, Kumar nous annonça qu’il partirait ce jour même pour Caldora afin de déposer ma lettre au prévôt. De là, il prendrait un autre bateau pour retourner sur ses terres qu’il aurait rejoint d’ici quelques jours. Il nous proposa de partir avec lui, de nous placer sous sa protection, contrevenant ainsi aux règles de son pays.

Je refusais, arguant qu’il était plus sage d’attendre la réponse du prévôt qui attestait de la légalité de mon état. J’espérai récupérer quelques effets personnels qui auraient survécus aux flammes. L’atelier n’était que partiellement endommagé. Peut-être pourrais-je y trouver de quoi subvenir à mes besoins en attendant la vente du terrain. Silas, dans l’ignorance de sa duplicité, refusa l’offre de son frère pour rester à mes côtés. Un choix que j’accueillais avec soulagement mais qui lui couterait bien plus cher que nous ne pouvions l’imaginer à cet instant.

*******

En milieu d’après-midi, Silas et moi accompagnâmes Kumar au port. Il demanda la permission de s’entretenir avec moi en privé. J’acceptai. Silas se tint respectueusement à l’écart.

— J’ai réglé une chambre pour deux mois à la pension de votre amie. Cela devrait vous laisser le temps de vous retourner, m’annonça-t-il.

— Ce n’était pas nécessaire, soupirai-je. C’est particulièrement généreux de votre part. Je vous en suis infiniment reconnaissante.

— Si d’aventure, votre situation n’était pas résolue d’ici là, présentez-vous à la maison de change du port de Caldora. J’y laisserai des instructions pour qu’il vous soit remis de quoi tenir quelques mois de plus. En attendant, acceptez déjà ceci, conclut-il en déposant discrètement quelques réal d’argent dans le creux de ma main.

Mon cœur était si gonflé de gratitude que je ne pus m’empêcher de serrer Kumar dans mes bras. Une fois libéré de mon étreinte, il se tourna vers Silas.

— Prends soin de ton amie, mon frère. Ne laisse pas tes démons détruire ce que vous avez eu tant de mal à construire.

— Je ferai de mon mieux, promit Silas.

Les deux frères se serrèrent la main autant pour sceller cette promesse que pour se dire adieux. A ma grande surprise, Kumar attira son frère dans ses bras pour une étreinte qui en disait long sur son affection à son égard. Ils étaient loin les regards glacials du soir de leurs retrouvailles dans ce qui fut ma demeure.

— Adieux, mon frère, susurra Silas à l’oreille de Kumar. Et merci pour tout ce que tu fais pour moi, pour nous.

Les adieux terminés, Kumar monta à bord d’une sienne bringuebalante où l’odeur de poisson qui persistait dans les filets vous vrillait les narines. Il nous salua depuis l’embarcation, rappelant avec force à Silas qu’il serait toujours le bienvenu sur « leurs terres » bien qu’il sût pertinemment qu’elles n’étaient que siennes.

Le petit voilier s’éloigna doucement porté par une brise légère. Le temps clair nous rassura sur les chances de Kumar d’arriver sans encombre à Caldora où il remettrait cette lettre qui masquerait le drame derrière son langage élégant. Il était d’usage de noter la cause du décès dans le document officiel. Au vu des circonstances décrites, personne n’envisagerait une autre cause que celle lié à un incendie accidentel. Le bucher funéraire avait avalé toutes preuves qu’il n’en était rien. Mon omission protégerait Silas si d’aventure une rumeur prétendant une autre cause arrivait aux oreilles du prévôt. Aucun témoin. Aucune preuve. Aucun moyen de prouver sa culpabilité. La moitié du village comme témoins de moralité. Et moi… comme alibi.

Après que la voile de la sienne se fut perdue dans l’horizon et que nous eûmes gravi les degrés qui nous ramenaient sur la place, je vérifiai que personne n’était à proximité pour nous entendre et m’aventurai avec Silas dans une conversation au sujet d’Elyas. Je lui expliquai ce qui s’était passé la veille dans la grange du fils Daluste. Je pris d’infinies précautions afin qu’Elyas ne surgisse pas. Nous entendait-il ? Prenait-il note de mes propos pour s’en servir ensuite contre moi ? Comment fonctionnait cette cohabitation sans que Silas en ait conscience alors qu’Elyas semblait au fait de tout ?

— Ce que tu dis n’a aucun sens, s’insurgea-t-il.

— Si je trouve une seule preuve de ce que j’avance, promets-tu de m’accorder le bénéfice du doute ?

— Comment pourrais-tu obtenir des preuves de quelque chose qui n’est pas ?

— Par exemple, est-ce qu’il t’arrive d’avoir des oublis ? Qu’on te rapporte des conversations, des propos que tu aurais tenu et dont tu n’as absolument aucune mémoire ?

— Mia... C’est absurde. Non. Je n’ai pas souvenir que ce soit jamais arrivé.

— Ok ok... Les colères, les bagarres ! M'exclamai-je comme si j’avais été traversée d’un éclair de lucidité. De quand et avec qui remonte ta dernière bagarre ?

— A l’équinoxe d’automne avec Alaric. Pourquoi ?

— Je crois que j’espérais que cet accès de violence soit le fait d’Elyas, et non de toi.

— Cette théorie des deux âmes me semble tout à fait improbable. N’est-il pas plus vraisemblable qu’il s’agisse de l’une de ces hallucinations dont tu m’as déjà parlé ?

— Je suis certaine que non, affirmai-je. Pourrais-tu fouiller dans ta mémoire pour y chercher des évènements qui te semblent pouvoir corroborer mon hypothèse ?

— J’y songerai. Mais pour le moment nous devrions retourner à la pension. Tu as l’air frigorifiée. Je vais tâcher de te réchauffer.

A son regard plein de compassion, je compris qu’il n’y avait aucune grivoiserie dans ses propos et j’en fus soulagée. Il m’offrit son bras et nous remontâmes la grande rue vers la pension, notre désormais refuge.

*******

Je passai la majeure partie de la nuit à pleurer dans les bras de Silas qui, d’expérience — après la mort de ses propres parents —, savait que seul le temps apaiserait mon cœur, que ce désespoir ne s’éteindrait qu’en trouvant une raison de vivre capable de le surpasser.

Et à cet instant, même la tendresse et le profond amour que Silas me témoignait étaient, hélas, loin d’être suffisants. Je n’étais pas loin du désespoir qui poussait certaines âmes vers le puits de l’oubli. Ce fut d’épuisement que je sombrai enfin dans un sommeil lourd, lovée dans les bras du seul être, sur cette terre, qui comptait encore assez à mes yeux pour m’éloigner du gouffre.

S’il avait accepté de suivre Kumar... Je n’ose imaginer quel attrait la falaise aurait alors pu exercer sur moi.

Chapitre 13

Le 7 mars

Cher journal,

Ce matin-là, je me demandai comment reprendre une vie normale après avoir traversé un tel drame, alors même que le responsable se cachait dans l’ombre du seul être qui conservait encore une place dans mon cœur meurtri. Je me demandai comment faire pour que Silas reconnaisse ma théorie des deux âmes, l’admette, et surtout comment parvenir à ce qu’il n’en reste qu’une : la sienne.

Je me demandai aussi pourquoi Kumar avait inventé cette fable, qui deviendrait désormais la version officielle des faits. Avait-il déjà agi ainsi pour protéger Silas dans d’autres circonstances ? Je regrettai de n’avoir pas eu le temps de lui poser mes questions sur Elyas et Isaline. Avait-il approuvé la démarche de Silas lorsque ce dernier avait fomenté la fuite d’Isaline ? Aucune des versions dont je disposais n’était ni complète ni cohérente. Et enfin, qu’avait-il dit à Alaric pour qu’il se figea ainsi lors de la crémation ?

*******

Après une courte nuit passablement agitée, Silas proposa de m’accompagner jusqu’à la maison. J’hésitai d’abord, redoutant l’émotion que susciterait cette visite, mais l’idée de laisser derrière moi ne serait-ce qu’un souvenir intact me parut insupportable. Peut-être restait-il, parmi les décombres, un objet que le feu aurait épargné.

Arrivés sur le seuil, face aux poutres effondrées, au plafond à demi absent, aux meubles calcinés, je sentis mon courage s’évanouir. Silas sembla lui-même très affecté. Je sentais sa main serrer la mienne un peu plus fort qu’attendu — pas dans un élan de soutien mais bien dans l’expression de son propre désarroi. Était-ce le souvenir du pavillon de chasse de ses parents — détruit dans de semblables circonstances — ou l’attachement à ce lieu où il avait vécu plusieurs mois en notre compagnie ? Il prit une grande inspiration, se redressa et m’invita à le suivre avec prudence.

— La structure est très instable. Au moindre craquement, nous sortons, m’informa-t-il.

J’acquiesçai sans un mot, incapable d’exprimer ce que ce spectacle de désolation provoquait en moi. Un pas après l’autre, fouillant les décombres du regard, je prenais conscience de la gravité de ma situation. Il avait fallu plusieurs générations pour construire, meubler cette habitation et lui fournir le maigre confort dont elle disposait. Ne nous possédions que le nécessaire. Et voilà que je ne savais que faire des quelques bricoles qui avaient échappées aux flammes : le fourneau, des ustensiles de cuisine, une lampe à huile dans le verre ne s’était pas brisé… Où pourrais-je les entreposer en attendant de savoir ce que je pourrais en faire ? Qui m’aiderait à sortir cela des décombres ?

Lorsque je pénétrai dans ce qui avait été mon atelier, mes derniers espoirs s’envolèrent. Les coupons de tissus gisaient en lambeaux, ma machine écrasée sous une poutre, ma table de coupe en cendres… C’en était trop pour moi. Mes jambes ne me portaient plus. Je m’effondrai, hurlant mon désespoir en invectivant les dieux. Silas s’agenouilla près de moi et me serra contre son cœur battant.

— Mia… Ce n’est pas la fin. Nous allons rebâtir, ensemble. Ces ruines ne te définissent pas, murmura-t-il.

— Tout est détruit ! Mon atelier, ma vie… Qu’est-ce qu’il me reste ? m’écriai-je entre deux sanglots.

— Tu m’as, moi. Tu as ta force. Et… l’argent dont je dispose à Caldora. Nous serons en mesure de tout reconstruire. Je te le promets.

Je levai vers lui un regard empli de gratitude, bien que je doutasse qu’il pût jamais tenir une telle promesse. C’étaient évidemment les mots dont j’avais besoin à cet instant et je lui étais reconnaissante de les avoir prononcés.

— Nous devrions retourner à la pension. Nous reviendrons lorsque nous serons en mesure d’agir, me suggéra-t-il.

Il avait raison. Il n’y avait rien que nous puissions faire pour le moment. Rien d’utile que je puisse emporter, pas même du linge. Je portais la même robe depuis le jour du drame et elle était désormais couverte de suif. Privilège de mon métier de couturière, je m’étais confectionné une garde-robe convenable en profitant des coupons non utilisés. Seule frivolité que je m’étais accordée. Elle avait, elle aussi, disparue.

*******

Sortis de la ruelle, nous nous engageâmes dans la Grand Rue où plusieurs individus discutaient âprement. Je n’envisageai pas que ces gens puissent représenter un danger — je les connaissais depuis toujours, après tout. Pourquoi me voudraient-ils du mal ? J’allai à leur rencontre, Silas sur mes talons. Quelle ne fut pas ma surprise de voir que le groupe était composé d’Alaric et de plusieurs pêcheurs robustes qui nous toisaient, les poings serrés.

— Éloigne-toi de l’étranger, Mia ! gronda Alaric, ses acolytes échangeant des regards perplexes face à ce ton haineux.

Je me plaçai devant Silas comme un bouclier humain, pétrie de la certitude que ces hommes ne me toucheraient pas.

— Qu’est-ce que tu veux ? lança Silas à Alaric en se décalant pour que je repasse derrière lui.

— Ta tête, l’étranger. Je veux ta tête pour ne plus avoir à la subir chez nous, cracha-t-il.

— Mais qu’est-ce qui te prend ? Silas n’a rien fait qui justifie ton animosité à son égard, tentai-je, dans un élan désespéré pour apaiser les tensions.

Alaric ricana, une rage sauvage dans le regard.

— Ta gueule, Mia, grinça-t-il avant de s’adresser de nouveau à Silas. Ça ne te suffisait pas de jouer les bons samaritains à foutre le bordel dans le village ? Il fallait que tu te tapes une des nôtres. C’était une femme honnête avant que t’en fasses ta pute !

Les témoins murmurèrent, désapprouvant ses mots crus, mais Alaric s’avança d’un pas, menaçant. Ma crainte fut qu’Elyas ne surgisse — je le pensais capable de défier Alaric, faisant fi de sa force bien supérieure. Je saisis le bras de Silas et le tirai doucement vers moi en une supplique muette.

— Navré que son choix te heurte autant, railla Silas. Elle préfère sans doute un partenaire plus respectueux.

— Plus respectueux ? Tu ne respectes aucune de nos coutumes et c’est moi qui suis irrespectueux ?

Quoique précédemment sur la réserve, les pêcheurs approuvèrent ces derniers mots d’un hochement de tête, ce qui renforça Alaric dans sa position.

— T’aurais mieux fait de te barrer hier avec ton connard de frère, cracha-t-il.

— Il suffit Alaric. Laisse-nous passer, ordonna Silas, les mâchoires serrées.

— Sinon quoi ? Tu vas te plaindre à ton frère pour qu’il fasse sauter ma patente et que je perde la forge ? C’est toi qui lui as suggéré cette idée, hein ?

— Absolument pas. J’aurais plutôt proposé de la cramer avec toi dedans, répondit Silas sur un ton de défi.

A ces mots Alaric perdit toute retenue et se rua sur Silas. Heureusement, deux de ses compères le retinrent. Contrairement à ce que je soupçonnais d’Elyas, Silas était pleinement conscient qu’il ne faisait absolument pas le poids dans un corps à corps face à Alaric. Pendant que celui-ci éructait en tentant de se défaire de l’emprise de ses acolytes, nous fîmes de concert un pas en arrière et nous élançâmes dans une course effrénée hors de Grand Rue. Dans l’affolement, nous passâmes devant la pension sans penser à nous y réfugier. Il ne fallut pas longtemps à Alaric pour se libérer de l’étreinte des pêcheurs et nous prendre en chasse.

Alors qu’habituellement, la peur me figeait, cette fois, comme lors de la fuite près des falaises, elle me porta. Je réussis à courir aussi vite que mes courtes jambes me le permettaient, tentant désespérément de suivre le rythme imprimé par Silas. Bien que native de ce village, je n’avais pas la moindre idée d’où nous pourrions nous réfugier. Je suivais Silas en priant les dieux qu’il sache où nous mener.

Aux cris derrière nous, je compris que certains tentaient de rattraper Alaric et de le raisonner. Hélas, aucun des hommes présents n’avaient les conditions physiques pour tenir une course au-delà d’une demie encablure. Ils s’essoufflaient les uns après les autres, abandonnaient la poursuite en reprenant leur souffle les mains sur les genoux, n’appelant même plus Alaric – désormais hors de portée de voix - à la raison. Contrairement à Silas et moi, ni la peur ni l’instinct de survie ne les transportait vers un ailleurs salvateur.

Après avoir suivi le sentier qui prenait naissance à droite d’un cairn, nous nous étions réfugiés dans la forêt adjacente. Malgré les buissons qui nous écorchaient les jambes et les branches basses qui nous fouettaient le visage, rien ne semblait pouvoir ralentir notre cavalcade vers la survie, pas même les pierres et les branches dans lesquelles nous nous prenions les pieds. Robuste et endurant, je craignais qu’Alaric ne soit en mesure de réduire l’écart entre nous, d’autant que malgré mes efforts, j’étais d’une insupportable lenteur.

Silas m’incitait à adopter son rythme de course mais c’était parfaitement impossible. Il dut ralentir pour ne pas créer d’écart entre nous. Ce faisant, Alaric réussit à combler son retard. Il vira légèrement sur la gauche du chemin, profitant d’une petite butte de terre pour s’en servir de tremplin, s’élança et atterrit de tout son poids sur Silas qui se retrouva brutalement plaqué au sol. Dans leur élan, je les vis rouler au sol dévalant une légère pente. Silas tenta désespérément de se défaire de l’emprise d’Alaric mais celui-ci le surpassait en poids, en force et en dextérité. Il déchaina sa fureur à coups de poings sur sa proie qui n’avait déjà plus la force de riposter. Je crus un instant — le voyant allongé sur le dos, se propulsant en s’appuyant vigoureusement sur ses talons — que Silas avait réussi à se dégager et pourrait se relever. Mais alors qu’il rampait ainsi pour créer un espace entre son agresseur et lui, je vis la lumière du soleil se refléter sur la lame d’un couteau qu’une fraction de seconde plus tard, Alaric enfonçait dans le ventre de Silas qui s’effondra. Comme pour marquer la fin du combat, il asséna un dernier coup de pied dans le ventre ensanglanté de sa victime.

Un rictus au bord des lèvres, il cracha sur Silas avant de déclarer :

— J’espère que t’ira en enfer, connard.

Il porta alors sur moi un regard injecté de sang, lourd de reproches et de menaces.

— Quant à toi, tu fermes ta gueule ou tu seras la prochaine !

Suite à quoi, il tourna les talons et reprit le sentier en direction de la forge comme si l’incident était clos. J’étais médusée. Figée dans l’instant. Le souffle coupé. Une vive nausée me saisissait. Je n’avais jamais été témoin d’un tel déferlement de violence. Ce n’est qu’après qu’Alaric a disparu au bout du chemin et que j’entendis Silas gémir que je repris mes esprits.

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