Chapitre 1
Chapitre 1
Prologue
Il n’est plus grande tragédie que de naître femme dans un monde où les hommes détiennent tous les pouvoirs. Quand votre rôle est réduit à la procréation d’un héritier, être stérile vous condamne à n’avoir aucun statut. Quand votre ventre a plus de valeur que votre cœur, l’amour peut-il encore espérer s’y frayer un chemin ? Et s’il y parvient, quel prix seriez-vous prêts à payer pour l’y accueillir ?
Si j’étais née homme, je serais tailleur. Ma compagne serait en charge du foyer, des enfants et de ma mère vieillissante qui n’est désormais plus autonome. Je n’aurais d’autre devoir que de m’assurer que mes revenus permettent à ce petit monde de tourner autour de moi.
Or, j’étais née femme. Or, j’étais née stérile. Ce qui me valait d’être en charge de répondre seule à mes besoins et à ceux de maman, à m’épuiser à la tâche chaque jour pour nous éviter de sombrer dans la misère la plus absolue.
Parce que j’étais née femme, je ne pouvais prétendre au prestigieux titre de tailleur. Je devais me contenter de celui de couturière : aussi capable qu’un homme, mais reléguée aux travaux subalternes, comme ma mère avant moi. La vie ne l’avait pas épargnée non plus. Malgré les mises en garde de ses parents, elle avait épousé celui dont elle était follement éprise, un modeste pêcheur rencontré lors des fêtes du solstice d’été. Lorsqu’il disparut en mer, l’année de mes douze ans, elle dut endosser un rôle de chef de famille auquel elle n’avait jamais été préparée. Son père l’ayant reniée, elle se retrouva sans soutien, avec une enfant malingre, qui l’aidait de son mieux à l’atelier.
Malgré toutes les difficultés auxquelles elle dut faire face, elle eut la clairvoyance de m’enseigner ce qui devint la colonne vertébrale de ma vie : la couture et l’écriture. L’une me permit de survivre financièrement, l’autre de survivre émotionnellement. Lire était mon refuge. Ces heures volées aux corvées m’apportaient l’oxygène sans lequel je me serais noyée, tout aussi sûrement que mon père.
Vivre à Haut-Breuil, le village de pêcheurs accroché aux falaises où j’étais née, offrait tout de même un avantage : j’y bénéficiais de la solidarité particulière qui règne dans les communautés isolées. Une solidarité dont le prix à payer était l’obéissance à des règles implicites — des règles qu’il fallait connaître et respecter si l’on ne voulait pas être ostracisée.
Malgré mes inlassables efforts, je me sentais plus tolérée qu’acceptée dans ce microcosme. Pour la très grande majorité d’entre eux, ces gens n’avaient jamais quitté leur rocher du bout du monde. Alors que moi… j’avais passé neuf années à Caldora, cité portuaire et poumon économique de notre royaume. J’y avais vécu mes plus belles années, nourri les espoirs les plus fous d’une vie plus riche, plus libre. J’avais épousé un homme merveilleux. C’était un mariage arrangé. Certes, l’amour y était plus philos que éros. Mais ne valait-il pas mieux partager sa vie avec un excellent ami que celle d’un doux ennemi ?
Pour les Breuillois, je n’étais plus Mia Dieuaimé, fille d’Erik et de Léna Dieuaimé. J’étais Mia, l’épouse répudiée du prospère marchand d’étoffes Siméon Gupta, en raison de sa stérilité. Ils ne manifestaient aucune empathie à mon égard. Si je n’avais pu donner d’héritier à mon époux, ce n’était pas une malchance biologique : c’était de ma faute.
À les écouter, j’avais choisi de ne jamais être mère, et c’était bien fait pour moi si Siméon m’avait renvoyée chez ma mère et en avait épousé une autre. Personne ne semblait disposé à admettre que ce fût moi qui avais demandé la dissolution de ce mariage, afin de lui offrir la possibilité de réaliser son rêve : devenir père.
Depuis mon retour sept années plus tôt, ma vie n’était plus qu’une succession de travaux de couture, de corvées ménagères et de soins à maman : une vie sans joie, sans la moindre perspective d’amélioration. Une vie dont seule la peur de devenir une des âmes perdues d’Azérion, dont je percevais parfois la douloureuse présence, me retenait de quitter prématurément ce monde.
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