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Le petit bois d'à côté
Fiction
Esoterism
calendar Published Jul 4, 2026
calendar Updated Jul 5, 2026
time 9 min
PascalN verified
Pascaln 17 hours ago

Je ressors sans envie de ce petit bois où j'ai accompagné Marianne avec " gourmandise " bien plus qu'avec curiosité. Et je suis super content de ne pas avoir un rdv de dentiste à honorer, pour pouvoir encore laisser agir en moi l'effet envoûtant et apaisant de cette nouvelle, Line.
Merci pour cela et bravo🥰

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Le petit bois d'à côté

Le bitume du parking fond en mélasse sombre. Marianne slalome avec son caddie. Le téléphone vibre. Papa encore ? Non, le rappel du cadeau à acheter pour sa collègue Délia. Ses neurones calent la virée à la bijouterie le lendemain, entre la sortie des classes et la rencontre avec l’auxiliaire de vie de son père. Vendredi soir, elle aura le cadeau, et, récompense, une soirée dance floor entre copines.


Le trajet est rapide, elle entre déjà dans le lotissement. Un trait de lumière attire son regard. Il provient du petit bois d'à coté et transperce la lisière des arbres jusqu’au pare-brise de la voiture. Marianne relève ses lunettes de soleil pour l’observer. La lumière se transforme, moins vive, patiente.



*



Matthieu rentre du foot et l’aide à ranger les courses ; il est à cet âge béni où la moindre mission confiée par un adulte est un défi à relever. Marianne en profite pour cuisiner une partie du repas du soir ; Vincent complétera avec une grillade. Leur aînée, Maud, est comme toujours enfermée dans sa chambre.

— Matthieu ? Je mets le gratin au four. Tu pourras l’arrêter à 17h50, s’il te plaît, si je ne suis pas encore revenue ? Je vais faire un tour dans le petit bois d'à côté.

— Bin, pourquoi ?

— « Bin », pour que tu puisses arrêter le four comme un grand !

Elle ébouriffe ses cheveux fins et le serre contre elle.

— OK. Tu sais, au foot…

— On en parle tout à l’heure, mon cœur, en allant chez le dentiste, d’accord ?




*




Le petit bois est à 200 mètres. Quelques arbres épargnés pour cacher aux riverains la zone commerciale. Marianne y est venue deux ou trois fois quand ils se sont installés, il y a dix ans. Depuis longtemps, elle ne le voit même plus.


Quand elle sort de la maison, le trait de lumière vient de nouveau la cueillir. Elle accélère le pas. Dès les premiers arbres franchis, les bruits de voitures sont étouffés. Restent les craquements des feuilles sous ses pieds et autre chose, un murmure semblant venir de la lumière.


Le bosquet est beaucoup plus grand qu’elle ne le croyait ; elle perd un peu ses repères. D’instinct, elle oblique vers un sentier enseveli sous les fougères. Soudain, elle se retourne, hausse les sourcils, incrédule, regarde encore devant puis derrière. La lumière s'arrête à elle, est là pour elle. Tout le reste est sombre.


En arrivant devant une haie de ronces, elle entend une mélopée, grave et profonde comme celle d'un chœur antique.



Dans une zone moins compacte de la haie, elle tente de se frayer un passage, mais les aubépines la griffent, la testent. Marianne pousse un soupir de découragement. Des larmes lui viennent, sans qu’elle comprenne pourquoi. Et, au même instant, la brèche s’ouvre comme des lèvres. Des branches mordent encore sa poitrine, des épines piquent encore ses chevilles, mais elle se faufile, absorbée par quelque chose.


La clairière.


Un peu étourdie, elle se laisse glisser au sol sur un lit de mousse ; l'air chargé de chlorophylle coule dans ses poumons. Elle ferme les yeux en souriant, et s'abandonne. La clairière se glisse contre elle, explore ses jambes éraflées, renifle ses cheveux décoiffés. Les chênes l'observent avec insistance. L’humus palpe ses fesses, ses hanches, ses épaules. Et la reconnaît.



*



Dans la profondeur du sol, Marianne imagine les galeries secrètes, les nappes d’eau pure, les crevasses. Dans l’épaisseur de la forêt, des touffes d’herbe drue jusqu’aux cimes frémissantes, tout un univers s’ouvre, de feuilles et de velours, d’écorces et de peau nue, de sève et de braise, d’animaux qui furètent.


La lueur revient la chercher, venant d’une fissure. Marianne s’approche. Quelque chose brille au fond. Elle s'allonge et plonge sa main dans la faille, son bras même, jusqu’à l’aisselle. Un objet est au fond, enchevêtré dans des toiles d’araignée et des brindilles. Du bois verni, un peu de métal, des poils soyeux. Elle l’extirpe du trou. Un pinceau !



À sa vue, son visage se décompose ; sa respiration s'accélère, son sang bat à ses tempes. Elle jette des regards inquiets vers la lisière, tout autour d’elle. Personne.


Ce n'est pas un pinceau. C’est SON pinceau. Celui offert par sa marraine avec une palette de couleurs, pour ses huit ans. Aucun doute possible. Elle avait écrit ses initiales au feutre indélébile. Les lettres sont là, ML., écrites de sa main d’enfant, maladroite, appuyée, tremblante. Des traces de doigts couverts de peinture parsèment le manche. SES doigts d’enfant. Et quelque chose encore. Un parfum. Marianne renifle les poils. Ils ne sentent pas la peinture, ni la poussière, ni la terre. Ils sentent SON parfum des années lycée, des notes de jasmin et de vétiver.


Je ne peignais plus déjà, à cette époque-là. Je n’avais plus le temps.


Le sol la chavire. Elle se retrouve dans la boue. Au-dessus d’elle, la trouée de feuillages s’étrécit. Autour d’elle, des iris poussent.


Elle pense un instant à Matthieu, au dentiste à 18h30. Mais la clairière la tient. Et elle n'a pas envie de la quitter.


Sans raison, Marianne s'assoit et ôte ses chaussures, son T-Shirt, son soutien-gorge La clairière dévoile d'étranges formes : des sièges de souche, un autel de roche moussue, des torches de joncs. La joie d'être là élargit les yeux de Marianne, sa bouche, ses poumons, les pores de sa peau. Des relents de vase pénètrent ses narines, des odeurs de pelage et de plumes lui entrent dans la bouche.



Assise en tailleur, elle tend son pinceau vers les joncs, surgis à côté d’elle, près d’une mare. Sa main est celle de l’enfance, au bout d’un bras tendre et fluet.


Sa palette est immense. Elle y prélève un peu de vert de vase, ajoute un trait de marron boueux, une touche de roux d’écorce. Son pinceau invente un monde. Il émane de son souffle et s'infiltre sous sa peau, dans ses veines, transforme son cœur en torche, ses veines en lave, ses yeux en source.


Tout un univers en moi.


La clairière respire plus fort. Des vibrations remontent du sol et troublent la surface. Marianne est concentrée sur ses gestes qui dessinent un monde. Longtemps. Au rythme du pinceau.



*




L’heure a tourné et son téléphone, dont la batterie était pourtant pleine, est déchargé. Elle observe une dernière fois la clairière, différente de ce qu'elle était à son arrivée. Ses lèvres esquissent un sourire de contentement.


Je reviens demain, pour peindre encore. Je n'oublierai plus.


La clairière la retient un peu, puis la haie roncière s’entrouvre et la laisse repartir, pinceau serré dans sa paume.




*



Maculée de boue et de peinture, les cheveux en bataille, le T-Shirt mis devant derrière, Marianne croise la voisine dans son brushing impeccable et son éternelle blouse bleu ciel.


— Oh là là ! Il vous est arrivé quelque chose, ma petite ?

— Oh oui, Huguette, j’ai retrouvé mon pinceau !

— Mais…


Dans la cuisine, l’horloge indique 18h05. Elle n’est partie que depuis une demi-heure.


— Matthieu ! Merci pour le four., lance-t-elle. On part chez le dentiste dans dix minutes. OK ?




À travers la fenêtre, Marianne observe un instant le petit bois. Plus proche que ce matin. Une centaine de mètres tout au plus. Puis son regard est attiré par une tache verte sur le plan de travail. Les premières feuilles d’une fougère.






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Line Marsan verified
Chaton numérique d'ici et d'ailleurs, si tu veux te balader dans "Le petit bois d'à côté", respecte les droits d'auteur en vigueur dans l'Union Européenne où réside l'autrice.

Comments (2)

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PascalN verif

Pascaln 17 hours ago

Je ressors sans envie de ce petit bois où j'ai accompagné Marianne avec " gourmandise " bien plus qu'avec curiosité. Et je suis super content de ne pas avoir un rdv de dentiste à honorer, pour pouvoir encore laisser agir en moi l'effet envoûtant et apaisant de cette nouvelle, Line.
Merci pour cela et bravo🥰

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Line Marsan verif

Line Marsan 16 hours ago

Merci Pascal. N'oublie quand même pas de t'occuper de tes dents. 😉

Harold Cath verif

Harold Cath 1 day ago

J'adore le zeste imperceptible de ce voile entre réalité et onirisme. superbe.

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Line Marsan verif

Line Marsan 1 day ago

Merci Harold. C'est un essai de Réalisme magique, un genre que j'aime bien.

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