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Quatre

Quatre

Published Feb 10, 2026 Updated Feb 10, 2026 Erotica
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… Après avoir fait des bises d’au revoir à Victoire et l’avoir laissée au milieu de la rue nocturne, Romain et moi entrons dans son immeuble et montons au 4ᵉ. En passant, moi aussi, j’habite au 4ᵉ. Pareil pour Victoire. Il se trouve que la plupart de mes amis ont opté pour cet étage, sans faire exprès. Y a-t-il un truc magique dans cet entier naturel pair ? 1, 2, 3, 4.


Le petit appartement de Romain, caché au cœur du 18ᵉ, dont les fenêtres donnent sur le gâteau en forme d’église, me fait ressentir une saveur sucrée. Je me sens toujours à l’aise dans ce studio douillet. Je lui dis que ça fait très cosy, même si ce mot n’est pas français d’origine. En passant, ni Romain ni moi ne sommes français d’origine.


Il me sert un verre de rouge pour combler mon manque d’alcool et essaie de faire marcher sa platine afin de me faire écouter le dernier vinyle qu’il a acheté la semaine passée. Je prends une gorgée, le liquide sorti du frigo me remplit la bouche d’un goût amer.

« J’adore le chuchotement des tourne-disques, » dis-je avant de me rendre compte que chuchotement n’est pas du tout le mot que je veux utiliser — c’est plutôt froufroutement — mais, au moment où les paroles coulent hors ma bouche en même temps que le vin y entre, j’oublie complètement quel est l’équivalent français du nom russe шуршание. D’ailleurs, je ne suis même pas sûre que шуршание soit le terme adéquat pour décrire tous ces sons énigmatiques produits par une platine.


Les bons mots disparaissent souvent de ma mémoire, je fais souvent des fautes linguistiques. Ai-je vraiment le droit de communiquer dans cette langue qui ne m’est pas natale ? En outre, je dis souvent des bêtises : j’enveloppe mes pensées hachées de mots, comme on enroule la farce dans la pâte dans la cuisine italienne. Ai-je le droit de communiquer dans n’importe quelle langue ? Ai-je le droit de parler tout court ?


Romain a l’air de s’amuser quand il m’entend m’exprimer. Les petites imperfections de ma parole nous permettent de nous détendre et font naître le dialogue entre nous, bien qu’il soit d’avance condamné à mort : il se termine dès que le son se met à saccader. La platine se trouve être mal réglée, même si, apparemment, tout allait bien le matin. Est-ce ma présence qui provoque le problème de diamant ? N’est-il pas étrange qu’il suffise qu’une petite aiguille bien pointue se casse pour mettre tout en désordre ?


Romain éteint la platine — il n’y aurait rien d’authentique ce soir — et met de la musique depuis son ordinateur. Puis il baisse la lumière et s’allonge sur le lit à côté de moi. La mise en scène est accomplie. Tout est prêt pour faire l’amour. Je sais d’avance que je ne sentirai rien ce soir. Pourtant, un brin d’espoir scintille toujours au fond de mon être.


Mon impuissance à jouir avec lui est-elle profondément liée à mon impuissance à vivre dans un monde réel qui ne serait pas construit de mes fantasmes ? Ou est-elle due à la présence d’un « sachet plastique » qui ne nous permet pas de « rompre la solitude », comme le dit Victor Pelevine, écrivain postmoderne russe ? Ce petit étui en latex s’interpose entre nous comme une matérialisation de la peur, pour nous dissocier, nous détacher et nous séparer du plaisir absolu.


Qu’est-ce que j’aimerais qu’il se libère de son côté pudique et retire sa putain de capote ! Qu’il allume toute la lumière dans la chambre et me regarde droit dans les yeux ! Qu’il me crache dans la bouche et me baise dans le cul ! Mais comme j’arrive à peine à expliquer ma pensée en articulant des mots, toutes mes envies risquent de rester à jamais clouée au champ des fantasmes.


Romain jouit et retire son pénis de mon vagin pour laisser la place au sentiment de culpabilité, d’embarras et de honte qui me ronge de l’intérieur de mon sexe. Je connais bien ce sentiment, je l’ai éprouvé pour la première fois il y a dix ans, lorsque je n’étais qu’une pute, couchant avec des hommes que je n’aimais pas, juste pour ne pas rentrer à la maison, juste pour ne pas assister à l’énième scandale de mes parents.


Avant de tomber dans les bras de Morphée, je pense encore à l’image de mon père, puis à celle de César, mon amoureux virtuel, sur qui je projette tous les traits de ce parent bien-aimé. Il ne faut rien lui expliquer, il sait déjà tout, il me connaît par cœur, comme il le dit lui-même. C’est sans doute grâce à cette connaissance funeste qu’il ne demeure que dans l’espace du rêve et que sa présence dans ma vie se limite au petit cercle rouge au coin du carré vert de WhatsApp. Quel délire ! Je suis très attachée à mon portable. Je suis obsédée par mes songes. Je suis malade, très malade. Un cas classique d’hystérie féminine.


Le matin, j’ouvre les yeux et me plonge dans une réflexion sur ma vie, qui ne correspond guère à mes attentes. Ce n’est que mon monde imaginaire qui m’attire ; je m’y sens beaucoup plus à l’aise que dans cette réalité barbelée. J’aimerais tellement n’être qu’un esprit, me libérer de la prison de mon corps. Pourtant, les désirs charnels me traversent, rampent en moi comme des vers de terre qui fertilisent l’humus, puis s’emparent de moi et me guident. Je sens la mouille couler entre mes cuisses et pose ma main sur le sexe de Romain pour le réveiller.


Nous baisons encore. Encore une tentative d’atteindre ce qui dépasse mes capacités. La jouissance m’échappe toujours. Mes yeux se mouillent. Comment puis‑je m’exposer devant cet homme que je n’aime pas, qui ne m’aime pas non plus ? Pourquoi me permets‑je de me laisser absorber par l’indifférence totale qui règne entre nous ? Le nez enfoui dans la nuque de Romain, je pleure discrètement. Je crains qu’il ressente ma douleur, qu’il se retourne et me demande pourquoi je suis triste. Je ne saurais pas quoi lui répondre.


L’image de César perce encore mes pensées lorsque Romain m’apporte le petit-déjeuner au lit. Comment César peut-il accepter que quelqu’un d’autre profite de mon corps à sa place ? Pourquoi son absence physique me rend-elle si malheureuse, me poussant à aller contre mon gré ? Parce que notre passion n’appartient qu’au monde virtuel. Parce que notre connexion n’est qu’un fantasme. Parce que l’illusion n’a pas de forme matérielle avant de devenir une œuvre d’art.


Romain m’embrasse avant de me laisser partir et me propose d’aller au cinéma dimanche. J’acquiesce, puis claque la porte. 4ᵉ, 3ᵉ, 2ᵉ, 1ᵉʳ, rez-de-chaussée : je sors dans la rue et vérifie enfin mon portable. César m’a envoyé un message il y a une heure, pile au moment où mes larmes coulaient. Il me demande ce que je vais faire ce week-end et s’interroge pour savoir si dimanche me convient pour le cinéma. Un sourire paisible se dessine sur mon visage : je sais déjà que dimanche j’irai au cinéma toute seule.


Le soleil cache mon brusque sentiment de bonheur derrière les nuages, et je me dirige vers le premier bar-tabac pour m’acheter un paquet de cigarettes. La fumée m’enveloppe et accentue la présence de particules que l’on peut voir, mais non toucher. La réponse à la question de savoir pourquoi on ne se voit pas est déjà en moi. La peur de la réalité m’envahit : la peur de détruire mon fantasme, la peur que le vrai César ne corresponde guère à l’image que je garde dans ma tête, la peur d’être déçue par lui et surtout par moi-même. Comment ai-je pu choisir un terrain si inapproprié pour y jeter les fondements de mon plus beau rêve ? Cette rencontre ferait tomber en ruines mon petit univers : tous mes songes, espoirs, désirs seraient démolis par la grue de la réalité.


J’entre dans ma rue et découvre un échafaudage installé sur mon immeuble, juste derrière mes fenêtres. Il paraît que mes quinze derniers jours dans l’appartement où j’ai vécu pendant quatre ans se dérouleront sous le bruit de la perceuse. La réalité s’impose pour que mon envie de partir s’intensifie, pour que je ne me noie pas dans mes souvenirs, pour que je n’aie aucun regret, pour que je me libère enfin de cette boucle à quatre chaînons.


Je sais déjà que ce déménagement m’ouvrira de nouvelles portes et permettra d’évacuer les toxines du passé. Je sais déjà que la chaîne vénéneuse qui m’attache à César finira par se briser. L’intimité entre deux personnes n’est pas une manne tombée du ciel, comme cette brusque rencontre avec César qui a eu lieu il y a presque un an. Je n’arriverai jamais à comprendre ce qui se passe dans sa tête : il me fuit et refuse toute interaction entre nous. Comment puis-je croire en quelqu’un qui ne me fait pas confiance ? Comment communiquer avec celui qui préfère le monologue autocentré au dialogue entre deux êtres ? La seule chose qui me reste à faire est de rédiger une critique ou un éloge.


Il y a quelques jours, Romain m’a écrit un message en me disant qu’il voulait me parler. Parler de quoi ? Son intention m’a effrayée, et je me suis encore enfermée dans la carapace de mon imagination. Cette armure me protège, mais elle me rend muette et paralysée, elle me prive de mon droit de percevoir la réalité et de vivre en liberté. Après tout, il serait peut-être temps de discuter avec Romain. Il ne comprendra jamais ce qui se passe dans ma tête si je ne prends pas la parole. Et même si je le fais, il ne saura peut-être pas décrypter ma langue, qui lui est quasi inconnue. Mais parfois, il suffit de changer une infime pointe de lecture pour que la musique reprenne. Un brin d’espoir scintille toujours au fond de mon être.

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