Définition
De l'art de nommer la chose.
Allongée à mes côtés, Valérie remonte innocemment les draps sur sa poitrine nue. Puis, tout en regardant fixement le plafond d’un air troublé, elle me lance :
— En fait, comment tu définirais ce qu’on vient de faire ?
J’ai un peu de mal à comprendre sa question, ce qu’elle cherche.
— Ben… On a fait l’amour.
— Oh c’est d’un banal ! Tout le monde dit ça, faire l’amour. Et faire, ça ne veut rien dire ! C’est un verbe qu’on emploie à tout bout de champ, pour tout et n’importe quoi : faire le ménage, faire attention, faire le mur, faire le tri, faire la cuisine, ne pas s’en faire…
— Faire la queue ? rétorqué-je malicieusement.
— Faire la sourde oreille, enchérit-elle dans un sourire vainqueur.
Je me rends compte que je ne connais pas vraiment la jeune femme. Certes, on se côtoie régulièrement, mais on se vouvoyait encore hier. Et c’est la première fois… qu’on fait l’amour. Je ne la savais pas si réfléchie, si préoccupée par les mots. Je décide de la provoquer un peu, histoire de voir sa réaction :
— Très bien. Alors on a baisé.
— Ah ça non ! C’est trop vulgaire ! me lâche-t-elle en m’assénant une tape outrée de reproche sur mon épaule découverte. Tu vois, cette relation qu’est l’acte d’amour, c’est la plus sensible qu’on puisse accomplir, c’est une alchimie où l’un donne tout à l’autre, et inversement ; c’est une situation où tu abandonnes tout à la personne : ta confiance, ta pudeur, tes inhibitions, tes complexes, tes craintes… Quoi de plus admirable qu’un tel niveau d’intimité, qu’une telle connivence, même si c’est pour quelques minutes seulement. Ben, je trouve que ça devrait s’appeler autrement que faire l’amour ou baiser !
Je reste abasourdi par son discours. Je n’y avais jamais pensé. Mais je dois bien avouer qu’elle a raison. Oui, c’est merveilleux, après tout, de recevoir et donner du plaisir dans un rapport sexuel consenti et partagé de façon bienveillante. Je décide de poursuivre le jeu.
— Et si je te disais qu’on s’est adonnés au coït ?
— Tu es sérieux, là ? Le coït ? Beurk ! Tu n’as rien trouvé de plus froid, de plus insensible et descriptif ? Et pourquoi pas copuler, tant qu’on y est ! Non, trop scientifiques, ces mots. Laisse-les pour les animaux de laboratoire.
Elle rejette ma proposition d’un revers de la main. Je tente une autre réflexion.
— Alors, on pourrait dire que, toi et moi, on est passés à l’acte, pas vrai ?
— Passés à l’acte ? On dirait « Faites entrer l’accusé » ! Tu projettes de m’assassiner, c’est ça ? Éros et Thanatos ?
Je ne comprends pas trop ce qu’elle veut dire. Elle ne va pas se mettre à philosopher, maintenant ? Il faut que je trouve quelque chose de plus consensuel, de plus communément acceptable.
— D’accord. Essayons autre chose, voyons… On a couché ensemble ?
Valérie se tourne vers moi en soutenant sa tête de la main gauche. Le mince drap blanc tombe imperceptiblement, laissant deviner, au fil de sa lente glissade, les formes parfaites de ses seins d’albâtre.
— Mouais, lâche-t-elle dans une moue insatisfaite. On sent de la retenue, dans cette expression, comme de la feinte ou une once de regret. Non, c’est trop neutre, trop convenu.
— Alors on s’est livrés à une pénétration !
— Ah c’est bien des mecs, ça ! Désolée, mais dans le mot pénétration, moi, je n’entends que le côté typiquement masculin : l’action de pénétrer, l’introduction sans préliminaires, sans se soucier de l’autre, de son bien-être, de son plaisir. Pénétrer, c’est trop réducteur, c’est presque égoïste…
Elle murmure ces phrases tout en faisant glisser sa main droite sur mon ventre transpirant, puis sur mon sexe encore humide. Et tout en prononçant « réducteur », la jeune femme me caresse lentement le membre, de bas en haut, de haut en bas… Alors que la partie de termes coquins commençait à m’agacer, juste au moment où j’étais prêt à abandonner le jeu, Valérie relance le débat de façon inattendue.
Tout en prolongeant son massage fripon, elle poursuit son argumentation :
— Et surtout, épargne-moi les expressions acrobatiques du genre sauter, faire la culbute ou s’envoyer en l’air. On n’est pas des artistes de cirque.
J’essaie de réfléchir, je ferme les yeux, cherchant en vain des mots mémorables ou un trait d’esprit opportun. Seul un soupir d’extase sourde s’échappe de ma bouche ouverte. Le sang afflue inexorablement, mon sexe se gonfle entre ses mains douces et chaudes… Elle s’arrête juste avant une éjection incontrôlée, visiblement satisfaite. Je ne peux m’empêcher de l’embrasser dans le cou, comme par gratitude.
— Tu sais quoi ? On devrait s’inventer une expression rien qu’à nous ! Une périphrase qu’on serait les seuls à utiliser.
— Oui, mais là, tout de suite, je suis incapable de réfléchir…
Mon amante me dévisage avec une expression de volupté qui la rend irrésistible. Elle se redresse, puis vient se placer à califourchon sur moi tout en me susurrant :
— Tu as raison. D’ailleurs, j’ai la cocotte qui chauffe. On remet le couvert ?
J’en avais presque oublié que Valérie et moi travaillions dans le même restaurant.
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