Même Jacques ne le savait plus...
C’est là que je le revis, accoudé à la même table que la veille, au bar le Carnot. Même dégaine, même lunettes, même clope au bec. Sauf que ce soir, il n’était pas encore passé à l’Irish Coffee, son ballon de rouge presque vide trônait près d’un cendrier déjà bien rempli.
Hier soir, j’avais eu la naïveté de lui demander si je pouvais m’assoir à la table voisine de la sienne.
« Les places ne sont jamais attitrées dans un bar madame !» me répondit-il.
Je souris bêtement, sans savoir quoi répondre, et m’installai maladroitement sur la chaise, sac à dos à mes pieds.
Je n’eus pas le temps d’ouvrir la carte du bar qui se trouvait coincée ingénieusement dans une encoche faite dans une bouteille de soda en aluminium, que mon voisin ne s’arrêta plus de poser des questions, en les répétant souvent, l’alcool faisant déjà son office ou ses ravages.
« Que faites-vous à Lyon ? Oh ? Les Quais du polar ? Vous lisez beaucoup ? Vous n’allez pas faire que cela de votre week-end quand même ? D’où venez vous ? Ah oui ? Des Vosges ? … »
À la question « À quel hôtel logez-vous ? », il n’eut pas de réponse, ce qui l’agaça et l’emmena dans un monologue pesant, presque malaisant.
« Vous avez peur de moi ou quoi ? Je ne vais pas venir vous violer dans votre chambre ! »
Je restai interdite. La conversation devint gênante. Comment répondre à cette assertion déstabilisante sans se prendre la tête avec ce pilier de comptoir ? Mon silence n’arrangea rien ; il reprit de plus belle :
« Non mais vous m’avez bien regardé ? Le débris que je suis ? Que je suis devenu ? D’ici vingt minutes, je serai chez moi, dans mon appart’, là, à vingt mètres d’ici, à prendre mon anti dépresseur et un somnifère. Aucun risque que je vous pourchasse dans Lyon ! »
Puis il posa un regard panoramique tout autour de lui et fit de grands gestes désarticulés avec ses bras.
« Non mais, elle ne veut pas me dire où elle crèche, c’est quand même fou ça !»
Mes joues devinrent plus rouges que la canette de Coca supporte-cartes, mon cœur se serra juste assez pour que je me sente mal à l’aise. Mon cerveau imagina plusieurs scénarii, dont celui de quitter la terrasse en trombe en traversant la place Carnot à toutes jambes. Ou encore de balancer sur la tête du vieux Lyonnais son Irish coffee encore fumant.
C’est l’arrivée du barman qui me détourna de mes idées loufoques en me demandant ce qui me ferait plaisir.
J’hésitai entre « Un fermer son clapet au voisin, je vous en supplie ! » et « Un café viennois, s’il vous plait. » La bienséance m’obligea à prononcer la seconde phrase.
« Je vous apporte ça de suite. »
Puis tendant le menton vers la table accolée à la mienne, et d’une voix bien forte, il ajouta :
« Et n’hésitez pas à lui dire d’aller se faire foutre, il peut être très énervant quand il s’y met ! »
Un ange passa, puis un fou rire entre le garçon de café et mon voisin passablement éméché résonna jusque sur la terrasse du bar d’en face : des gens se retournèrent vers nous sans vraiment comprendre.
Et le barman, à mon attention :
« Ne vous fiez pas aux apparences. Ce vieux Jacques pourrait vous surprendre ! Il en connaît un rayon sur la ville. Beaucoup le disent incollable ; bien meilleur que les guides lyonnais. Branchez-le sur sa chère Lugdunum, et vous verrez ! »
Puis il passa un coup de lavette sur ma table et partit commander mon café viennois au bar. Je me tournai vers Jacques, et lui dit :
« Pour ma première soirée sur Lyon j’ai une chance incroyable : je tombe sur un fin connaisseur de Lyon. Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur cette ville magnifique? »
Le sourire qui vint éblouir le visage de mon voisin me soulagea. J’étais à présent tout ouïe. « Bon, vous ne voulez toujours pas me dire où est votre hôtel ?
— Ben, il est par là. » Et je situai les rues de l’autre côté de la gare Perrache.
« J’aurai pas mieux ?
— Non ! dis-je en souriant.
— Bon, je vais m’en contenter. »
Et il déroula, partant de la gare jusqu’au Vieux Lyon en passant par les bons restos à ne pas rater. Il savait tout sur tout. Le guide du routard en plus drôle, mais souvent à son insu. Il se répétait, parfois sa voix s’étranglait. Il s’arrêtait pour boire une gorgée de son Irish, et il repartait de plus belle. Ce monologue devint très enrichissant. L’arrivée de mon café viennois finit par me mettre à l’aise, et j’osai même lui poser quelques questions.
« Et pour visiter les traboules ?
— Les traboules ? C’est devenu quasiment inaccessible, à moins de prévoir un guide car tous les passages ou presque sont fermés à clés maintenant.
— Oh, dommage ! Ça m’aurait plu d’emprunter ces raccourcis, de comprendre leur utilité pour les canuts ou pour les résistants. »
Ses yeux se posèrent sur moi comme deux ronds de flan au travers ses petites lunettes rondes, il prit une profonde inspiration et endossa le costume du prof d’histoire, un peu miteux mais rompu à l’exercice :
« Ah, les touristes ! Vous vous faites tous berner par ces légendes urbaines ! Je ne sais pas pourquoi… »
Il s’arrêta net, posa ses yeux sur son verre vide, héla son barman préféré pour commander « la petite sœur », et reprit, l’air transcendé par le sujet :
« Les traboules ne sont ni plus ni moins que des raccourcis dans la ville. Certes, les tisseurs de soie les ont empruntées à leur époque, mais la construction de ces passages est antérieure aux canuts. Quant aux résistants rhodaniens, lorsqu’on pouvait encore les interroger de vive voix, ils admettaient les avoir foulées, mais ni plus ni moins que les autres rues étroites et discrètes de Lyon. »
Jacques était une vraie encyclopédie vivante. J’en appris bien plus en quelques minutes de conversation que dans n’importe quel ouvrage. Il enchaîna :
« Ne faites pas cette tête. Toutes ces histoires autour des traboules permettent aux guides de l’Office de tourisme de prospérer, et c’est bon pour la notoriété de la ville. Il faut être un peu moins crédule, c’est tout !
— Je m’en souviendrai, merci du conseil ! » puis je ris franchement.
Jacques semblait se concentrer sur la dernière goutte de whisky esseulée au fond de son verre. Quelques secondes plus tard, son visage s’illumina :
« J’ai une idée !
— Laquelle ? demandai-je, curieuse.
— Franck, mon ami antiquaire, est à ses heures perdues un authentique chercheur de trésors lyonnais. Il possède les clés de la Longue Traboule, qui se situe dans le plus vieux quartier de Lyon. »
Il regarda sa montre, je fis de même en consultant mon poignet. Il n’était pas loin de minuit. Les minutes écoulées s’étaient finalement transformées en heures. Jacques reprit :
« Il est trop tard pour l’appeler. Mais je vous propose ceci : demain, vous faîtes votre Quais du polar, puis vous endossez le costume de la touriste lambda : le Vieux Lyon, Notre-Dame de Fourvière, et cetera et cetera… On se retrouve demain soir, vers vingt-et-une heures, même endroit, et je vous promets une visite hors du commun de Lyon. Ça vous dit ? »
Il ne me fallut pas une demi-seconde pour répondre :
— Super ! À demain alors! »
Et donc ce soir, Jacques est bel et bien là, assis à la même terrasse du même bar, ballon de rouge près du cendrier. Je l’observe encore quelques secondes avant de me rapprocher de lui.
« Bonsoir Jacques ! » dis-je d’une voix enjouée.
Il lève difficilement la tête vers l’interlocutrice qui vient de l’alpaguer, puis d’un air étonné dit :
« Oh ? C’est vous?
— Bien sûr que c’est moi! Votre proposition ne pouvait pas se refuser. Visiter Lyon en votre compagnie risque d’être un moment inoubliable ! »
Puis je m’assois en face de lui, sans le quitter des yeux. Il semble mal à l’aise, presque ennuyé de me revoir. Il approche sa cigarette au bord de ses lèvres, commence la gestuelle automatisée du fumeur invétéré, mais s’arrête juste avant de prendre une latte. Il repose lentement sa clope dans le cendrier, n’ayant pas pris son indispensable bouffée de nicotine. Son regard est concentré sur la fumée qui s’échappe de sa Marlboro. Je n’ose interrompre sa réflexion.
Pour me donner un peu de contenance, je saisis la carte du Carnot et l’ouvre mais sans vraiment la consulter. Je commence à me demander si c’était une bonne idée de revenir ce soir. C’est vrai, Jacques semble à peine me reconnaître, il a les yeux dans le vague, il n’a pas vraiment envie que je sois là, et encore moins envie de crapahuter dans les rues piétonnes du Vieux Lyon ni dans les passages secrets en me prodiguant ses prescriptions d’historien. J’en étais là de mes observations et de ma déception lorsque Jacques me prend vivement la carte des mains, me regarde intensément, ses yeux brillant d’une idée qui commençait à germer derrière ses petites binocles vertes.
« Mais oui ! C’est ça ! Les traboules ! Il faut m’excuser car après deux ou trois verres, certaines choses m’échappent. Il m’arrive même d’oublier, c’est pour dire ! »
Il voulait plutôt parler de quatre ou cinq verres mais je ne relève pas et le laisse m’exposer son plan.
« Que diriez-vous de me suivre en prenant quelques chemins de traverse pour découvrir Lyon à ma façon ? Vous me faites confiance ? »
Et le voilà qui sort de sa poche un trousseau de clés qu’il fait tournoyer devant mes yeux. Je ne peux m’empêcher de les regarder onduler devant moi. Je suis hypnotisée par leur balancier, tel le pendule chez la voyante. Mais en observant plus avant, je me rends compte que les clés n’ont rien de vieilles clés d’antiquaire : je vois une clé de voiture, deux autres parfaitement identiques qui pourraient être des clés d’appartement, et encore deux autres, plus petites, ressemblant à des clés de cadenas. Le tout sur un porte-clés en forme de médaillon sur lequel je peux lire « Centenaire de Lyon Fourvière 1896-1996 ». Je sors de mes observations de manière abrupte, lorsque la maladresse de Jacques se manifeste : il fait tomber le trousseau de clés sur la table en verre du bar. Ce fracas assourdissant attire quelques regards, dont celui du garçon de café.
« Désolé ! dit Jacques. En plus d’être un alcoolique notoire, je suis aussi d’une gaucherie maladive. »
Il se lève en prenant le trousseau dans une main, et dans l’autre son verre de vin. Le barman approche et demande :
« Pas de café viennois pour ce soir madame ?
— Non, désolée. Je m’apprête à faire une visite inédite de Lyon, organisée et commentée par Jacques. Vous aviez raison, c’est une vraie encyclopédie vivante ! »
Le barman semble mi gêné, mi apeuré par ce que je viens de lui annoncer. Je ne comprends pas sa réaction car hier soir, c’est lui qui m’a conseillée de parler de Lyon avec Jacques. Je lui lance un regard qui se veut interrogateur. Il regarde Jacques qui se rassoit. De nouveau perdu dans ses pensées, il approche son verre à la bouche et avale du vide, le liquide rouge ayant déjà été bu à la gorgée précédente.
Se rapprochant de moi, le barman se décide enfin à me parler :
« Je ne sais pas si c’est une bonne idée de partir à l’aventure avec Jacques madame.
— Mais pourquoi ? Contrairement aux aprioris que j’ai pu avoir hier soir, Jacques est une personne cultivée, avec qui il fait bon discuter… »
Le garçon de café me coupe la parole mais en baissant encore le son de sa voix, certainement pour que Jacques n’entende pas notre conversation.
« Il vous a proposé une visite des traboules ?
—Oui, il a un vieil ami qui possède une clé pour accéder à la Grande Traboule. »
Et le barman de gesticuler sur place, remettant maladroitement la lavette dans une pochette en cuir, et faisant tournicoter son torchon d’un sens et dans l’autre, mais sans rien essuyer du tout à part l’air autour de nous. Il semble éviter mon regard et celui de Jacques aussi. Enfin il se lance :
« Il fait ça souvent. »
Je fronce les sourcils.
« Comment ça ?
—Proposer de faire visiter les traboules, il fait ça souvent.
—J’ai bien peur de ne pas vous suivre, il va falloir être plus précis monsieur. »
Le barman se penche vers moi, comme un confident :
« Il oublie, madame. Pas tout, pas toujours. Mais les gens et les conversations… Parfois il les oublie. Alors il recommence. Les mêmes histoires, les mêmes propositions. »
Je reste immobile. Mon cerveau tisse des liens entre hier et aujourd’hui.
« Hier après- midi il parlait déjà de cela à un autre touriste », ajoute-t-il dans un souffle.
Mon regard glisse vers Jacques. Il fait tourner son trousseau de clés dans ses doigts. Il est joyeux, presque euphorique.
« Alors ? On y va ? Je vais vous montrer un Lyon que personne ne connaît ! »
Je le regarde vraiment, pour la première fois. Ses yeux brillent, oui. Mais pas seulement d’enthousiasme. Il y a autre chose. Une hésitation. Un flottement. Comme s’il cherchait à raccrocher des morceaux invisibles.
Et puis, je repense à la veille. Aux questions répétées. À son insistance. À ce moment, tout à l’heure, où il m’a regardée sans me reconnaître. Je baisse les yeux vers son trousseau. Des clés ordinaires. Rien qui ouvre des passages secrets.
Juste des clés.
« Il ne se rend pas compte », murmure le barman.
Hier j’avais eu envie de fuir, mais aujourd’hui c’est différent. Jacques me presse :
« Vous me faites confiance ?
— Oui, je vous fais confiance Jacques.
— Alors allons-y ! »
Et Jacques me prend par le bras, m’emmène à quelques mètres de son bar, tout en parlant des rues, du Vieux Lyon. Il ressort le même discours qu’hier, avec une belle éloquence et des connaissances qui ne s’amenuisent pas. Sa voix est pleine de vie. Nous faisons encore quelques pas puis Jacques s’arrête. Il va vers la gauche, puis vers la droite. Hésite.
« Attendez… C’est par-là il me semble. »
Il rit, un peu gêné.
« Je confonds parfois. Excusez-moi. »
Je pose un regard triste mais attendri sur lui. Mais il ne me remarque déjà plus. Il vient de lâcher mon bras et se dirige vers son bar, sa terrasse, sa table, sa chaise.
Je comprends alors que la visite n’aura pas lieu. Qu’elle a peut-être eu lieu il y a quelques années, mais ce n’était pas avec moi. Même Jacques ne le savait plus…
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