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Tu prends souvent l'avion, toi ?
Fiction
Drama
calendar Published Oct 9, 2026
calendar Updated Oct 11, 2026
time 67 min
All audiences

Tu prends souvent l'avion, toi ?

Chapitre 1

Jeudi, 12 h 40

« Tu prends souvent l'avion, toi ? »

Hélène a posé sa fourchette pour demander ça. Elle le fait toujours avec un temps d'avance sur sa propre phrase, comme pour s'assurer de l'attention de la table avant de livrer le détail le plus anodin. Elle revient de Lisbonne. Le week-end d'avant, c'était Naples. Elle a gardé dans la voix une paresse bronzée, et elle pose sa question comme on passe le sel : pour lui faire une place dans la conversation.

La cuisine du cabinet est petite, claire, trop claire pour un jeudi d'octobre. Le soleil entre à plat par la fenêtre qui donne sur la cour et pose un rectangle blanc sur la table en formica, sur les barquettes du traiteur, sur les mains de Lucie qui épluche une clémentine avec une application d'enfant. Quatrième étage sans ascenseur, rue calme du 10e, parquet qui craque devant la salle d'attente. Chez eux, on ne dit pas « le local », on dit « le cabinet », et on prononce le mot avec un peu de respect.

Jean sourit. « Pas trop. »

Pourquoi elle me demande ça, à moi ? Elle le demande à tout le monde. Non. Elle ne l'a pas demandé à Lucie. Elle l'a demandé à moi, parce que j'ai l'air de quelqu'un qui ne part jamais, ou de quelqu'un qui part sans le dire. Lequel des deux ? Et pourquoi je me pose la question ? Bref, elle me saoule déjà. Je vais faire semblant, comme d'hab.

Le sourire ferme la porte poliment. Il l'a mis au point il y a longtemps, quelque part entre les jobs au smic et les amphis du soir, et il ne s'en sert plus que dans cette cuisine. Hélène hoche la tête, déjà repartie vers autre chose : le sens des vacances, ce qu'elles disent de nous, ce qu'elles défont. Lucie opine. Il y a dans cette pièce une façon de parler du voyage comme d'un symptôme intéressant, et Jean connaît la grammaire de cette langue-là, il la parle même très bien, mieux que certains qui y sont nés. Elle ne lui a jamais appartenu.

Il a roulé ses manches jusqu'aux coudes, comme chaque midi, et l'encre d'un vieux tatouage affleure sur son avant-bras, un peu fanée, dessinée à vingt-trois ans par quelqu'un qui n'avait pas demandé pourquoi. À l'époque, chaque regard était une question posée sans mots : tu es sûr de ta place ici ? Les piercings, le rouge de ses vêtements d'alors, cette maigreur anguleuse qu'il n'a plus. Il se souvient de cette vigilance épuisante, du temps passé à anticiper ce que les gens verraient avant de le voir. Aujourd'hui il fait un mètre quatre-vingt-cinq pour quatre-vingt-dix kilos, il n'est ni beau ni laid, et il s'en fiche, ou presque. En fait, il y pense de plus en plus, parce que ça commence à faire loin, sa dernière relation. Peu importe laquelle, sérieuse ou éphémère : ça date. Il se demande même si c'était déjà arrivé, un désert pareil, sentimental et tout le reste. Les tatouages se sont banalisés, y compris dans les cabinets du 10e. Reste cette habitude, au fond des épaules, d'entrer dans une pièce comme on s'excuse.

Il pique un morceau de poulet froid. Il mâche, il écoute, il acquiesce aux bons endroits.

Et si elle le savait ? Savait quoi ? Il n'y a rien à savoir. Un type qui ne prend pas souvent l'avion. Ce n'est pas un aveu.

La question tourne encore en lui, et le renvoie au fond de ses réflexions : « Tu prends souvent l'avion, toi ? »

Ce qu'il pense, et ne dira pas : Oui. Presque tous les soirs. Et là, sans l'avoir cherché, il fait le lien, comme il le fait souvent : des associations, des glissements, des jeux de mots. Avion. Mode avion. Son téléphone, chaque soir. Mais ce serait la réponse à une autre question, et il le sait.


Le matin, il était ailleurs.

Le CMP d'Aubervilliers est un bâtiment bas, repeint il y a longtemps d'un jaune devenu crème, avec un préau de ciment où personne ne s'abrite jamais et des fenêtres grillagées pour une raison que plus personne ne se rappelle. Dans le couloir, un linoléum gris-vert que les semelles de tout le quartier ont fini par polir. Une odeur de café brûlé, de produit pour sols, de radiateur qui chauffe trop tôt. Au-dessus de l'accueil, une affiche sur la santé mentale des adolescents dont un coin se décolle depuis deux ans.

Il y a deux CMP dans sa semaine. Celui du 11e, à Paris, sent le même café brûlé, mais son linoléum est plus neuf, ses affiches tiennent au mur et les files d'attente y sont plus courtes. Jean se demande parfois si cela tient aux murs ou aux gens, et à quel moment, exactement, un lieu devient le reflet de ceux qui le fréquentent. Entre les deux, à quelques stations de métro, il change de ton sans y penser, de vocabulaire, presque de démarche.

La mère l'attendait depuis une heure. Il l'avait vue en arrivant, assise tout au bord d'une chaise en plastique, un sac de courses à ses pieds et une pochette cartonnée serrée contre elle, comme on serre un enfant dans une foule. Elle s'est levée dès qu'elle l'a vu. Elle n'a pas dit bonjour. Elle a dit : « Vous avez une solution ? »

Dans la pochette, les papiers de son fils. L'attestation que l'école réclame depuis septembre, le courrier de la préfecture, le certificat que personne n'a voulu signer, les photocopies de photocopies. Les papiers qui disent qu'il existe, et qui semblent, aujourd'hui, ne dire que le contraire. Elle les a étalés sur son bureau avec des gestes précis, d'une patience qui faisait mal à voir. Il a écouté jusqu'au bout. Il a pris des notes. Il a dit « je vais appeler », « je vais écrire », « je reviens vers vous », des phrases qui sonnent comme des promesses et dont il connaît l'exacte mesure.

Qu'est-ce que je suis censé faire de ça ? Je suis psychologue. Je ne suis pas assistant social, je ne suis pas avocat, je ne suis pas la préfecture. Et si je ne le fais pas, qui le fait ? Et pourquoi c'est toujours à ce moment-là que je me demande ce que je fais là ?

Il n'avait pas de solution. Il avait l'écoute, jusqu'au bout, et c'est tout.

Il y a des jours où il se dit que c'est déjà beaucoup. D'autres, que c'est une façon élégante de ne rien pouvoir.

Heureusement, on est jeudi. Ce soir, je vois mon analyste. Ouf.

Comme si une séance de trente minutes pouvait tout résoudre. Il sait bien que non. On ne peut pas mentir là-dessus à son analyste, ni à soi-même, et pourtant il y croit un peu. C'est peut-être cela, l'effet d'une cure : continuer à croire, malgré tout, qu'on est attendu quelque part. Il y était, dans ce « quelque part », depuis trop longtemps, quand on l'a rappelé à lui.

« Jean ? Tu es avec nous ? »

Lucie lui tend la moitié de sa clémentine. Jean la prend, dit merci, regarde les quartiers s'ouvrir dans sa paume. Il a faim et il n'a pas faim. Il est fatigué d'une fatigue sans date, qui n'a plus de cause précise, qui ressemble à la météo.

Dans son sac, posé contre le pied de la chaise, il y a l'ordinateur et, glissée dedans, une enveloppe de l'URSSAF qu'il n'a pas ouverte depuis lundi. Il sait ce qu'elle dit. Il a déclaré, il a payé, il a rempli toutes les cases, et honnêtement, et c'est justement pour ça qu'elle existe : quand on est honnête et seul, on a le droit de se tromper dans les deux sens. Personne pour lui dire que telle ligne se négocie, que tel régime s'optimise, que tel formulaire se remplit autrement. Il a appris cela comme il a tout appris, à ses frais.

Est-ce que les autres savent ? Ceux qui ont des parents, un notaire dans la famille, un oncle comptable ? Ils ne se posent pas la question, voilà tout. Ils savent sans savoir comment ils savent.

Avant, il y a eu le smic, les heures qui s'additionnaient sans rien construire. Puis le DAEU, faute de bac, passé le soir, après le travail. Puis la fac, tout d'un bloc, sans filet : les cours, les stages, les deux emplois qu'il fallait pour payer le reste, les dimanches qui n'en étaient pas. Six ans entre le premier cours du DAEU et le dernier rendu de master. Et l'analyse, deux fois par semaine, la seule chose qu'il n'ait jamais lâchée. Cela ne fait que trois ans qu'on l'appelle psychologue. Trois ans qu'il se retourne parfois en entendant le mot, comme si l'on s'adressait à quelqu'un d'autre derrière lui.

Depuis, il mesure ce que ce mot pèse. Pas pour ceux qui le prononcent : pour lui. Depuis les études, rien n'est plus comme avant, sa vision du monde est devenue si nette qu'il regrette parfois de voir tout cela. Et il a compris autre chose : il était déjà le psy de la famille, des amis, de tout le monde, bien avant, sans aucune des notions. On déchargeait sur lui, simplement.

Il a tenu. Il se le dit comme un fait, sans fierté. Ce qu'il ne dit pas, parce qu'il n'a pas encore le mot, c'est que tenir n'est pas la même chose que se reposer.

— Ça va, Jean ?

— Oui. Un peu fatigué.

Hélène sourit, compatissante, et lui parle d'un week-end à Séville. Il hoche la tête.


L'après-midi passe comme passent les après-midi du cabinet, par tranches de quarante minutes, avec la porte qui s'ouvre, le fauteuil qui accueille (pour le moment, pas de divan, pas encore, se dit-il, mais il en rêve), le silence qui travaille. À dix-sept heures, une patiente lui parle des vacances de sa mère, de ce que sa mère n'a jamais su lui offrir, de la plage de son enfance qui n'existait pas. Jean écoute. Il y a quelque chose, dans ce qu'elle dit, qui lui revient comme un écho étrange.

Pas maintenant.

Il le laisse passer.

En fin de journée, dans le métro, il met ses écouteurs. Un morceau japonais qu'il écoute depuis tant d'années qu'il ne l'entend plus vraiment : il le traverse, comme on traverse une pièce de sa propre maison dans le noir. Dans la vitre, entre les reflets des lampes, il aperçoit un garçon à la tête penchée sur un cahier, un crayon à la main, en train de dessiner un pays qu'on ne lui avait jamais montré. C'est son propre visage, à peine plus jeune. Il détourne les yeux.

Pourquoi ça revient ce soir ? À cause d'Hélène ? À cause de l'avion ? Ou parce que j'ai trop peu dormi ?


L'immeuble de son analyste sent la cire et le vieux papier. Troisième étage, une porte beige, une salle d'attente où personne ne parle, où deux fauteuils se tournent poliment le dos, où traîne une revue de l'an dernier. Il y vient deux fois par semaine, depuis des années, et il connaît ce palier mieux que certains visages.

La porte s'ouvre. Il entre. Il s'allonge.

Au plafond, il y a une fissure qu'il a longtemps regardée en silence, et qui dessine, selon les jours, un fleuve, une côte, la frontière d'un pays qu'il ne sait pas nommer. Aujourd'hui, c'est une côte. Il respire. Derrière lui, personne ne dit rien. Le silence s'installe, ample, familier, un silence qu'il paie pour ne pas avoir à remplir.

— Ça va, dit-il.

Silence.

— Enfin, oui. Ça va. Une collègue m'a demandé aujourd'hui si je prenais souvent l'avion.

Il a un rire bref, qu'il ne s'explique pas.

— J'ai dit « pas trop ». J'ai souri. C'est ce que je fais. Enfin, vous le savez.

Silence.

— Et puis après, j'ai pensé : presque tous les soirs. C'est idiot. C'est que je mets mon téléphone en mode avion pour dormir. Tous les soirs. Depuis longtemps. Voilà. Mode avion.

Il s'arrête. Il entend sa propre voix revenir sur lui, comme une phrase de patient qu'il aurait notée.

— Tous les soirs, répète l'analyste, posément.

Jean reste immobile. La fissure, au plafond, change de forme.

— Je ne pars nulle part, évidemment. C'est une façon de parler. Enfin... Si. Je pars. Je ne sais pas où.

— Vous ne savez pas où.

Il ne répond pas. Il y a quelque chose, juste derrière sa gorge, qu'il ne veut pas laisser monter, et l'analyste, de l'autre côté du silence, le laisse tranquille.

— Nous allons nous arrêter là pour aujourd'hui.

Trente minutes. Il se redresse, un peu ivre, comme chaque fois, remet ses chaussures, remercie. Dehors, il fait nuit. Il reste un instant sur le trottoir, les mains dans les poches, sans savoir si l'impression qui l'habite est du soulagement ou autre chose.

Il rentre.

Il habite loin des moulures, dans le 93, comme il a presque toujours habité, et il sait que cela se voit dans sa façon de marcher, une fois qu'il a quitté les beaux immeubles : les épaules qui redescendent, la mâchoire qui se détend. Il ne s'est jamais décidé à dire à quel moment exactement il change de monde, ni lequel des deux le reconnaît vraiment.

Dans l'appartement, il pose ses clés derrière la porte, en équilibre, pour entendre le bruit si elle bouge à un moment. Depuis quelque temps, il est stressé par ça, sans pouvoir dire par quoi. Les chaussures sur le meuble ouvert, entre ses paires favorites. Le sac sur la chaise. Il ne regarde pas l'enveloppe. Son téléphone vibre. Son meilleur ami : On sort samedi aprem ? Tu termines à la même heure ? Jean sourit pour de vrai, cette fois, et répond oui, avant d'avoir le temps de calculer s'il a vraiment le temps. Ça lui ferait du bien. Il se le dit chaque week-end.

Il se prépare quelque chose d'à moitié chaud, qu'il mange devant la fenêtre, sans lumière, en regardant les fenêtres éclairées de l'immeuble d'en face. Il a dit à son analyste que ça allait. L'analyste n'a rien répondu. C'est ce silence-là qu'il mange avec le reste.

À vingt-trois heures, il éteint tout et se couche. Il prend son téléphone, glisse le doigt sur l'écran et appuie sur le petit avion. Les barres de réseau disparaissent l'une après l'autre. Plus de messages, plus de courriers, plus personne qui attend quoi que ce soit.

Dans le noir, quelque chose se met à bouger.

Tu prends souvent l'avion, toi ?

Il ne sait toujours pas où il va. Il sait seulement qu'il ne part pas seul.


Chapitre 2

Vendredi, 6 h 44

Il ouvre les yeux avant l'alarme, comme presque tous les matins, d'un coup, sans transition, comme si quelqu'un avait allumé dans sa tête. Le plafond est gris. Il ne sait pas ce qui l'a réveillé, sinon cette heure-là, toujours à peu près celle-là, quel que soit le coucher.

Le téléphone est sur la table de nuit, face contre le bois. Il n'a pas besoin de le retourner pour savoir que le petit avion est encore là, en haut de l'écran, et que derrière lui s'est entassée la nuit : les messages, les courriels, les « tu es dispo ? » de tout le monde. Il ne le retourne pas. Pas tout de suite. Il reste sur le dos, les mains à plat sur le ventre, et il écoute sa respiration comme on écoute un voisin à travers un mur.

Il a rêvé. Il ne sait plus de quoi. Il sait seulement que quelqu'un était là, tout près, et que cela ne lui faisait pas peur.

Il faudrait que je me lève. Non. Pas encore. J'ai séance ce matin. Qu'est-ce que je vais dire ? Que ça va. Pourquoi ça m'est si facile de dire ça, et si difficile de savoir si c'est vrai ?

Les pensées arrivent avant lui. Elles ont toujours de l'avance, au réveil, comme des clients dans une salle d'attente qui ne désemplit jamais. L'enveloppe, d'abord. Puis la mère du CMP, les papiers qui ne disent rien. Puis la question d'Hélène, avec son sourire ensoleillé. Puis, sans prévenir, plus bas, plus sourd, le métro de la veille.

Il rentrait. Vingt heures passées, le wagon à moitié plein, cette lumière blanche qui rend tout le monde un peu malade. Il sortait de chez son analyste, encore ouvert, un peu ivre, comme à chaque fois, la peau mince. Il avait trouvé un strapontin près des portes, et il s'y était assis avec cette gratitude minuscule qu'on a, quand on est fatigué, pour un siège même inconfortable. Son sac de travail, entre ses jambes, calé contre ses mollets. Les écouteurs, le morceau qu'il n'entend plus. Un mètre quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-dix kilos, replié sur son bout de banquette comme il sait le faire, depuis toujours : les genoux serrés, les épaules rentrées.

À la station suivante, un homme est monté et s'est assis à côté de lui.

Soixante ans, peut-être. Un blouson beige, une odeur de tabac froid et de lessive, des mains posées sur les cuisses. Il y avait de la place. Il y avait, de l'autre côté du wagon, trois sièges libres, deux strapontins vides, et même, sur cette banquette, une demi-fesse d'écart de chaque côté si l'homme avait voulu. Au lieu de quoi il s'est laissé tomber, a ouvert les genoux, et sa cuisse est venue se loger contre la sienne. Pas effleurer. Se loger. Un poids chaud, régulier, qui ne bougeait pas.

Jean a d'abord pensé : un accident. Il a glissé un peu sur le côté, de trois centimètres, pour en laisser davantage. La cuisse a suivi, ou ne s'est pas retirée, il n'aurait pas su dire.

Il a regardé l'homme. De biais, vite, comme on jette un coup d'œil à un panneau. Rien. Le regard fixé sur la vitre d'en face, le visage fermé, sans la moindre gêne, sans un mouvement des yeux. Pas d'excuse. Pas même ce petit geste de la main, ce hochement de tête qui dit pardon, je ne l'ai pas fait exprès. Rien. Comme si Jean n'avait pas été une personne mais une portion de banquette.

Je dis quelque chose ? Quoi ? « Excusez-moi, vous pouvez vous pousser ? » Et s'il répond ? S'il répond mal ? S'il me regarde, enfin, avec ce regard-là ? Pourquoi est-ce moi qui dois préparer la phrase ?

Il n'a rien dit. Il a monté le son dans ses écouteurs. Il a serré son sac entre ses jambes, ses mollets, ses chevilles. Il a rapetissé, voilà le mot. Quatre-vingt-dix kilos et il a rapetissé, sans bruit, de la façon dont il entre dans les pièces. La pire des choses, c'est qu'à un moment, il a senti sa bouche former le début d'un « pardon ». Pardon de quoi ? D'occuper l'espace qu'on lui prenait ?

Quatre stations. Quatre stations avec cette cuisse contre la sienne, sans que rien ne se passe, sans que l'homme ne bouge, sans que lui ne bouge, comme deux pièces d'un même meuble. Puis l'homme s'est levé à son arrêt, sans un regard, et il a disparu dans la foule du quai. Jean est resté sur son strapontin, un moment, avec la chaleur qui s'effaçait lentement de sa jambe.

Il y avait de la place.

Il le répète dans la pénombre de sa chambre, comme une phrase de patient qu'il aurait notée et qu'il ne comprendrait pas. Il y avait de la place. Pourquoi venir se coller à moi, justement moi, après une journée comme celle-là, dans le seul quart d'heure où je n'appartiens à personne ?

Est-ce que c'était moi ? Est-ce qu'il l'aurait fait à un type en costume, à un homme du 10e avec sa mallette en cuir ? À une femme ? À quelqu'un qui aurait eu l'air de pouvoir répondre ? Ou est-ce que j'ai la tête de celui qui ne répond pas ?

Ou est-ce que c'était autre chose ? Quelque chose que je n'ai pas envie de nommer ?

Il s'arrête là. Il connaît cette pente. Il la reconnaît chez les autres, il en parle à longueur de journée avec une douceur professionnelle : la façon dont l'esprit, face à une intrusion, se met à fabriquer des causes, des intentions, des scénarios, parce qu'une cause, même terrible, vaut mieux que l'absence de cause. Il sait cela. Il l'a lu, il l'a enseigné, il l'a vécu en séance, couché sur un divan.

Il se pose peut-être beaucoup de questions pour rien. C'est probable, même. Un homme fatigué, distrait, mal élevé, qui s'est assis n'importe comment. Rien de plus.

Mais ce n'est pas ça qui reste. Ce qui reste, c'est ce poids chaud, régulier, sur sa cuisse, à travers le tissu. Et le fait qu'il n'a rien dit. Et le fait qu'il y avait de la place, qu'il y avait toujours de la place, et que le seul endroit où il n'y en avait pas, c'était à l'endroit exact où il se trouvait.

Il tourne la tête vers la table de nuit. Le téléphone, face contre le bois. 6 h 51.

Il pose les pieds par terre.

Il se lave, il s'habille, il avale quelque chose debout. Chaque geste est exact, sans pensée, comme un texte qu'on sait par cœur. Avant de sortir, il retourne enfin le téléphone sur la table de nuit, et il retire le mode avion.

Tout arrive d'un coup. Les notifications se bousculent à l'écran, un mail du CMP, deux messages de groupe, un rappel de rendez-vous, comme des gens qui entreraient en même temps dans une pièce trop petite. Il les regarde sans en lire aucune. Il glisse l'appareil dans sa poche et vérifie, deux fois, que la clé a bien tourné dans la serrure. Il ne sait pas ce qu'il vérifie.

Dans le métro, ce matin, il reste debout. Près des portes, le dos contre la vitre, le sac serré contre sa jambe, avec des sièges libres tout autour de lui. Personne ne remarque rien. Il se dit que c'est une décision de confort, la fatigue, le trajet court. Il n'est pas dupe. Il regarde les visages défiler : une femme qui dort la bouche entrouverte, un étudiant penché sur son téléphone, un homme en blouson dont il évite les genoux. Il ne sait pas depuis quand il fait ça, évaluer l'espace comme on évalue une menace.

La porte s'ouvre. Il entre. Il s'allonge.

La fissure, au plafond, est un fleuve ce matin. Il regarde son cours, sans hâte. Le silence s'installe, le même que la veille, mais plus mou, plus matinal, avec un grain de café quelque part dans l'air.

— Ça va, dit-il.

Silence.

— Je vous ai dit ça hier aussi. Je ne sais plus faire autre chose, le matin.

Il laisse passer quelques secondes. Il a envie de parler de la mère du CMP, de l'enveloppe, d'Hélène et de son sourire. Il choisit autre chose, et se demande pourquoi.

— Hier soir, dans le métro. En rentrant. Il s'est passé un truc. Enfin, rien. Il s'est passé rien.

Silence.

— Un homme s'est assis à côté de moi. Il y avait de la place partout. Vraiment partout, trois sièges libres en face, et je n'exagère pas. Et il s'est... il a mis sa cuisse contre la mienne. Pas effleuré. Contre. Pendant quatre stations.

Il s'entend parler avec une précision de rapport. Il aime ça, la précision, elle tient les choses à distance.

— Il n'a pas dit pardon. Il ne m'a même pas regardé. Et moi, je n'ai rien dit non plus. J'ai monté le son dans mes écouteurs.

Silence. Plus long.

— Et ce qui m'embête, c'est que je me pose plein de questions pour rien. Est-ce que c'était moi ? Est-ce qu'il l'aurait fait à quelqu'un d'autre ? Est-ce que... enfin, vous voyez. Probablement un type fatigué, mal élevé. Rien.

— Il y avait de la place, dit l'analyste.

Jean ne bouge pas.

— Oui. C'est ça. C'est ce que je n'arrête pas de me dire. Il y avait de la place, et c'est moi qui ai rétréci.

Il se tait, surpris. Le mot est sorti tout seul, sans passer par le contrôle. Rétréci. Il regarde le fleuve, au plafond, qui fait un coude. Quelque chose revient, très loin, un garçon qui apprenait à occuper le moins de place possible, qui se faisait petit dans les pièces, dans les conversations, dans les photos de famille. Il n'a pas envie d'aller là. Il n'y va pas. Il le sait, et l'analyste, de l'autre côté du silence, le sait aussi, et ne dit rien.

— Je ne vais pas faire de ça une histoire, finit-il par dire.

— Vous n'en faites pas une histoire.

Il a un petit rire. C'est la phrase la plus gentille qu'on lui ait dite depuis longtemps, et il ne sait pas comment la porter.

— Nous allons nous arrêter là.

Dehors, le soleil est bas, métallique, déjà trop chaud pour un vendredi d'octobre. Il traverse la rue au feu, entre deux voitures qui attendent, dans le groupe de gens pressés qui ne se regardent pas. Quelqu'un le heurte à l'épaule, un coup sec, sans geste, sans regard. Un homme qui est déjà loin.

— Pardon, dit Jean.

Tout bas, à personne. Il l'entend sortir de sa bouche, ce mot, avec la docilité d'un réflexe vieux de trente ans. Il s'arrête sur le trottoir. Il se retourne.

L'homme a disparu.

La journée file, aussi vite que fatigante. Le CMP, les appels promis, les papiers qui n'avancent pas, le métro du retour, debout, encore, le dos contre la vitre. Quand il referme enfin sa porte, il pose ses clés derrière, en équilibre, et se dit qu'il va profiter des quelques heures de répit qui lui restent avant de se coucher. Ne rien faire. Le mot lui paraît presque étranger.

Son téléphone vibre. Un message.

Il le lit, et ça le prend aux tripes d'un coup, avant même qu'il ait fini la deuxième ligne : encore un souci à gérer.

Non. Pas ce soir.

Il reste là, debout dans l'entrée, le pouce au-dessus de l'écran. Il hésite à répondre. Il tape un mot, l'efface, en tape un autre. Une voix, en lui, qui lui ressemble beaucoup, lui dit qu'il pourrait, qu'il devrait, que ce ne serait que dix minutes. Une autre, plus basse et plus fatiguée, lui demande depuis combien de temps c'est toujours lui, et pourquoi.

Il décide de décaler le problème au lendemain.

Mode avion. Et au lit.

Chapitre 3

Quelqu’un marche à côté de lui. Il ne voit pas son visage, il ne cherche pas à le voir. Le couloir est long, la lumière est basse, le sol bouge un peu, très doucement, comme sous les pieds quand on est en transit quelque part. Il y a de la place, des deux côtés. Quelqu’un marche à côté de lui et ne lui prend rien.

Il y a une chaleur dans son épaule. Ce n’est pas un poids.

Samedi, 7 h 02

Il se réveille avant l’alarme, encore. Cette fois, la nuit lui a laissé quelque chose de tiède dans la poitrine, qu’il ne cherche pas à comprendre. Il ne bouge pas. Il laisse le sentiment s’effilocher de lui-même, comme on laisse partir quelqu’un sur le quai sans courir derrière.

Le téléphone est toujours face contre le bois. Il le retourne, retire le mode avion, attend. Les messages se déposent un à un, sages, moins nombreux qu’hier. Et en haut de la liste, comme une personne qui n’a pas bougé du seuil, le message de la veille.

Il ne l’ouvre pas. L’aperçu suffit, trois mots et un point, et il sait déjà tout ce qu’il y a derrière. Il le laisse là.

Pas ce matin. Ce matin, je suis déjà pris.

Le samedi, il travaille jusqu’à treize heures. Trois patients au cabinet, la cuisine vide, Hélène et Lucie à l’autre bout de leur week-end. Le parquet craque différemment quand il n’y a personne : on entend les pas de chacun, on se croirait dans une maison. Entre deux séances, il boit un thé tiède, sans penser à rien. Une patiente pleure sans bruit, il la laisse pleurer. Une autre parle quarante minutes de son chien. C’est une bonne matinée, de celles qui ne laissent aucune trace.

À treize heures, il éteint la lampe de la salle d’attente, descend les quatre étages sans ascenseur, et sort dans la lumière.

Samedi, 14 h 30

Tony l’attend devant la porte, les mains dans les poches de son sweat, avec cet air d’adolescent trop grand qui n’a jamais tout à fait quitté son visage. Quand il le voit arriver, il lève les bras, théâtral.

— Le revenant ! Je t’ai envoyé quatre messages cette semaine, tu m’en as répondu un.

— Deux.

— Un et demi, on va dire.

Ils se serrent dans les bras comme deux types qui ne savent pas trop le faire, avec une maladresse chaleureuse, trois tapes dans le dos, et c’est réglé.

Tony est développeur, du genre qui parle de ses « tickets » comme d’autres de leurs enfants, et qui peut passer trois jours sur une virgule en répétant que « c’est intéressant, en fait ». Il a le dos voûté des gens qui vivent devant un écran, un début de barbe qu’il ne taille jamais, un rire un peu trop fort qui fait se retourner les gens. Ils se connaissent depuis assez longtemps pour ne plus compter. Et Jean n’a pas, avec lui, à surveiller son sourire.

Ils marchent. Le quartier du petit Tokyo, entre l’Opéra et les Pyramides, un samedi après-midi d’octobre : les devantures rouges et blanches, les enseignes en caractères qu’il ne sait pas lire, l’odeur de bouillon qui sort des restaurants à moitié vides à cette heure, les touristes qui photographient des bols de ramen avant de les manger. Il aime cette rue, il l’aime depuis qu’il a l’âge de se la payer. Il ne l’a jamais dit à personne, sauf à Tony, une fois, sans y insister.

— On monte ?

— On monte.

Le salon de thé est à l’étage, au-dessus d’une épicerie. On y accède par un escalier étroit, en bois sombre, qui sent le thé grillé et le papier. En haut, une pièce longue, basse, avec des tables en bois clair, des coussins, des écrans de papier aux fenêtres qui transforment la lumière du dehors en quelque chose de doux, de laiteux, d’étranger. Une femme à l’accueil les salue d’un mot qu’ils connaissent. Dans un coin, deux étudiantes chuchotent au-dessus d’un plateau de petites pâtisseries.

Jean s’assoit contre le mur, le dos à la cloison, face à l’entrée. Il le fait sans réfléchir. Il ne s’en aperçoit que lorsque Tony, en face de lui, jette un coup d’œil à la porte, puis à lui, et ne dit rien.

La carte tient sur une seule page. Il en connaît tous les mots par cœur, sencha, hojicha, genmaicha, mochi, et la plupart ne lui ont jamais servi à rien ailleurs, sinon dans des chansons dont il comprend un mot sur trois. Il commande un hojicha. Tony, un matcha latte « pour faire plaisir à la maison », avec une moue de gamin qui sait que ce n’est pas la bonne commande.

— Raconte-moi n’importe quoi, dit Jean.

— Pardon ?

— N’importe quoi. J’ai passé la semaine à écouter des gens. Je veux qu’on me raconte un truc qui ne sert à rien.

Tony se frotte les mains, ravi.

— Alors, accroche-toi. Cette semaine, j’ai passé trois jours sur un bug qui n’existait pas.

— Comment un bug n’existe pas ?

— Eh bien, il existait pour le client. Pas pour moi. Tout marchait, partout, sur toutes les machines. Sauf une. Et sur cette machine, à partir de minuit, la date sautait d’un jour. Tu sais pourquoi ?

— Non.

— Parce que quelqu’un, il y a six ans, avait écrit l’heure de Paris en dur. Dans le code. Pas « l’heure du lieu », pas « l’heure de l’utilisateur ». L’heure de Paris. Comme si le monde entier se couchait à la même heure que lui.

Jean rit. Un vrai rire, qui l’étonne en sortant, qui ne ressemble en rien au sourire de la cuisine.

— Et personne ne l’a vu en six ans ?

— Personne. C’est ça, la dette technique. Tu fais vite, tu fais mal, et ça te revient dans la gueule trois ans plus tard, sous une autre forme, quand tu as oublié que c’était toi.

Dette.

Le mot reste un instant sur la table, entre les tasses. Jean ne dit rien. Il regarde la vapeur monter de son thé, un fil mince, vertical, qui se défait avant le plafond.

— Quoi ? dit Tony.

— Rien. C’est bien, ta dette technique.

— Elle est magnifique, oui. Je pourrais écrire un livre.


Ils parlent, voilà tout. Ils parlent de la série que Tony n’a pas fini parce que le dernier épisode lui a fait peur de la fin, d’un jeu vidéo dont ils discutent depuis des années, de l’ancien voisin de Jean qui répète sa batterie à quatre heures du matin, du fait que les jeunes ne savent plus faire de pâtes. Des choses sans importance, enchaînées avec cette aisance de ceux qui n’ont rien à prouver. Chez Tony, on ne se demande pas ce qu’on pense des choses : on dit ce qu’on pense, ça sort comme ça sort.

À un moment, il hésite. Jean le voit dans la façon dont il tourne sa cuillère dans la mousse verte.

— Et toi, tu vois quelqu’un ?

— Non.

— Pas depuis... l’autre ?

— Non.

— Ça fait longtemps.

— Ça fait longtemps.

Il y a un silence, sans gêne. Jean pose les mains autour de sa tasse. Dehors, quelqu’un rit dans la rue, un rire de touriste, léger, sans raison.

— Moi non plus, remarque, dit Tony. Mais moi, c’est autorisé, je suis en couple.

Il sourit. Pas du tout son sourire du début.

— On est en coloc, tu sais. Avec le même lit. On s’aime encore un peu, je crois. Ou on a l’habitude de s’aimer. Je ne sais plus la différence.

Jean ne dit rien. Il sait ce qu’il pourrait dire. Il connaît les mots pour ça, il en aurait pour une heure. Il ne les prend pas.

— Tu fais pas ta tête de psy, remarque Tony.

— Je fais pas ma tête de psy ?

— Non. Tu fais la tête de Jean. C’est pour ça que je te vois.

Il ne répond pas tout de suite. Il baisse les yeux vers la tasse, parce qu’il est ému et qu’il ne sait pas comment le montrer. Quelque chose, dans sa poitrine, se desserre d’un cran.

Le seul endroit où je ne suis pas celui qui écoute. Ou plutôt : où j’écoute sans que ce soit un travail.

— Toi, par contre, reprend Tony, avec la prudence légère d’un type qui a longtemps hésité à le dire, toi, t’es toujours ailleurs.

— Pardon ?

— T’es toujours ailleurs, en fait. Tu es là, tu réponds, tu ris, mais il y a toujours une partie de toi qui est à cent kilomètres. C’est pas un reproche. C’est juste... je le vois. Parfois je me dis que tu pars sans prévenir.

Jean ne bouge pas. Tu prends souvent l’avion, toi ? La phrase d’Hélène lui revient, sans qu’il l’ait appelée.

— Aujourd’hui, pourtant, je suis là, dit-il.

— Aujourd’hui, oui.

— Tu vois.

Tony hoche la tête, rassuré, et reprend son matcha. Ce n’est pas un mensonge, ce que Jean vient de dire. Mais ce n’est pas tout à fait la vérité non plus. Il est là, aujourd’hui, c’est vrai. Il est là parce que, pendant deux heures, personne ne lui a demandé de solution.


Le téléphone vibre, face contre la table. Une fois. Jean ne bouge pas.

— Tu veux pas répondre ? demande Tony.

— Plus tard.

— Tu dis ça depuis qu’on s’est assis.

— C’est rien. Un truc à gérer.

— « Un truc à gérer », c’est ton pseudo, tu sais.

Jean sourit, sans rien dire. Tony le regarde un moment de cette façon à lui, qui ne cherche rien, qui ne s’impatiente pas, et dit seulement :

— Tu me dis si ça devient plus qu’un truc, d’accord ?

— D’accord.

C’est tout. Ils n’en parleront plus de la journée. C’est leur accord, jamais prononcé, plus solide qu’un contrat : l’un sait, l’autre n’insiste pas, et entre les deux il reste cet espace-là, ce petit espace où on respire.

L’après-midi se délite doucement dans la lumière laiteuse des écrans de papier. On leur apporte une seconde théière, Tony fait semblant de ne pas avoir commandé le deuxième matcha. En bas, quelqu’un claque la porte de l’épicerie, et le bruit monte dans l’escalier jusqu’à eux, étouffé, comme venu d’un autre pays.

Jean s’adosse contre le mur. La chaleur de la tasse lui remonte dans les paumes.

Dans sa poche, le téléphone vibre une seconde fois, contre le bois de la table.

Il ne le retourne pas.



Chapitre 4

Dimanche, 21 h 12

Le dimanche de Jean n’en est pas un. Le linge à trier, le frigo à remplir, le cabinet à préparer pour lundi, deux mails à écrire, une demande de la préfecture à relire encore une fois pour la mère du CMP. Il enchaîne les tâches avec ce calme poli qui ressemble à du courage et qui n’est que l’habitude. Le message de vendredi attend toujours, sans réponse, sur l’écran verrouillé. Il le sait sans le regarder, comme on sait qu’une porte est ouverte dans la pièce voisine.

Demain. Je réponds demain. Ou ce soir. Ou jamais, et ça se réglera tout seul.

Ça ne se règle jamais tout seul. Il le sait mieux que personne.

À vingt et une heures passées, il s’assoit sur le canapé avec son ordinateur et une assiette qu’il ne finira pas. Il y a un petit chiffre rouge sur l’icône de Messenger, qu’il n’a pas ouverte depuis des semaines. Peut-être des mois. C’est le seul endroit où le passé continue de lui écrire, un fil étroit qui n’a jamais été coupé, qu’il n’a jamais voulu tenir non plus. Il y va parfois, par vagues, comme on passe vérifier une pièce de la maison qu’on n’habite plus.

Quatorze messages. Un seul nom.

Damien.

L’autre frère. Pas Franck, celui du téléphone, de la maison paumée et des mensualités : l’autre, celui qu’il n’a pas vu depuis dix ans. Dix ans, et ce garçon continue de lui écrire. Il écrit comme on parle à quelqu’un qui est dans la pièce, sans se vexer du silence, sans jamais réclamer. Jean lit ses messages avec six mois de retard. Il l’a toujours fait. Il ne sait pas pourquoi. Il sait seulement que chaque fois, en rouvrant le fil, il a l’impression de recevoir des nouvelles d’un pays où il ne va plus.

Il fait défiler jusqu’au premier message non lu.


avril

Salut p’tit frère. Ça va ? Je sais que tu réponds pas mais bon. Je te raconte quand même. J’ai passé des analyses, plein, les poumons, le foie, tout le bordel, tu sais comment je vis, les clopes, la bibine, le reste. À force les médecins ont fini par me faire les gènes, le truc qui coûte cher. Ils ont trouvé un truc dans le sang. C’est génétique. Ça vient de maman, du coup. Elle le sait même pas, évidemment. Moi j’ai pas son numéro de toute façon.

Il lit. Il relit. Ses yeux passent sur les mots sans que rien en lui ne s’accroche.

Les clopes, la bibine, le reste.

Il connaît ce visage-là, ce corps-là, cette façon de se laisser user avec un sourire. Il l’a vu faire pendant des années, de loin, avec la patience de celui qui sait comment ça finit. Quelque part, il a déjà fait le deuil de ce frère, sans le dire, sans le décider, comme on cesse d’attendre un train. Alors il attend d’éprouver quelque chose. Il sent venir ce moment où, devant un patient qui annonce un deuil, il prépare son visage. Il n’y a rien à préparer. Un message, des mots, un écran. Une indifférence propre, nette, presque posée.

Il s’en fout, constate-t-il, avec la froideur de celui qui observe un autre homme. Voilà. Je m’en fous.

Il fait défiler.

mai

T’as vu mon message ?

juin

Bon pas grave. Je sais que t’as du taf, mon frère le psy

juillet

Tu réponds pas, docteur ? Moi ça va à peu près. Je fais mes prises de sang, je prends les trucs. La vie quoi.

septembre

Salut. T’es toujours vivant ?

Il s’arrête sur cette dernière phrase. Il la regarde longtemps. Quelque chose, très loin, dans la cage thoracique, se met à bouger, comme un meuble qu’on déplacerait à l’étage du dessus.

T’es toujours vivant ?

Il ouvre un nouvel onglet.


Il tape les mots que Damien a donnés, sans trop y croire. Il en trouve d’autres, des mots de médecins, des noms de formes, des schémas de cellules, des courbes qui montent ou qui descendent, des phrases bien rangées dans des sites bien faits. Il lit comme il lit tout : vite d’abord, puis lentement, quand quelque chose résiste. Il croit d’abord qu’il s’agit d’une pathologie que l’on traite, qu’on suit, qu’on équilibre, avec un traitement, des bilans, une vie presque normale. Damien n’a rien dit d’autre.

Puis les pages s’enchaînent, et le calme de son frère perd quelque chose.

Il y a ce qu’on dit au malade, et ce qu’on écrit pour ceux qui cherchent. Dans la seconde langue, les adjectifs changent. Évolutive. Progressive. À terme. Il tombe sur des moyennes, des fourchettes, des années, des chiffres qui se terminent par le mot espérance, et qui ne rassurent pas. Il pense au foie, aux poumons, à tout ce que Damien a lui-même mis sur la table. Il fait le calcul sans le vouloir, comme on fait une addition sur le comptoir d’un café. Il en sort un nombre qui ne ressemble pas à une vie.

Quelques années. Peut-être moins.

Il se rend compte qu’il retient sa respiration.

Il referme le premier onglet, puis le second. Il reste face à l’écran noir de l’ordinateur, où se reflète une version plus pâle de son visage, et il commence à rire. Pas fort. Un rire sec, un peu nasal, qui lui échappe malgré lui, le rire d’un type qui vient de comprendre une blague dont il est la chute.

Ça vient de maman.

De la mère aux enfants.

Elle ne lui a presque rien donné. Pas de repères, pas de papiers, pas d’oncle comptable, pas de notaire dans la famille, pas un coup de fil à ses dix-huit ans, rien qu’un silence propre, ancien, qui a duré. Et voilà que le seul héritage qu’elle ait transmis sans faute, sans retard, sans erreur de destinataire, passe par le sang. Ce qui ne se dit pas, ça se transmet, c’est dans tous les livres qu’il a lus, il pourrait le réciter : le fantôme, la crypte, le mandat, le secret qui passe d’une génération à l’autre sans que personne ne le sache. Et voilà que c’est littéral. Que c’est dans l’ADN. Qu’elle transmet sans le savoir, comme toujours, et qu’elle ne le saura peut-être jamais.

Abraham et Torok n’auraient jamais osé.

Le rire reprend, plus long, plus désagréable. Le transgénérationnel pour les nuls, version cellulaire. Il aimerait que ce soit drôle. Il aimerait pouvoir le raconter à Tony, qui rirait aussi, qui dirait « c’est de la dette technique, mec », et le moment passerait. Mais le rire se casse au milieu, sur une syllabe, et il y a un silence, et dans ce silence, une phrase arrive qu’il n’avait pas invitée.

Et moi ?

Elle arrive en dernier, comme arrivent les vraies questions. Elle ne fait pas de bruit. Elle se pose sur la table basse, entre l’assiette froide et l’ordinateur éteint, et elle attend.

Il ne répond pas. Il ne sait pas.

Et elle ? Son numéro est là, dans son téléphone, depuis toujours. Il s’en est servi une seule fois, il y a quelques années, pour une autre histoire. Elle avait décroché, froide, pressée : qu’on arrête de l’embêter. Elle porte peut-être ça en elle, dans un appartement qu’il ne connaît pas, sans rien savoir. Et aucun de ses fils n’a plus le droit de le lui dire.


Il reste un long moment immobile, les mains à plat sur les cuisses. Il regarde ses doigts, ses tatouages, ses ongles un peu trop courts. Il essaie de se rappeler le visage de Damien, la dernière fois. Dix ans. Une fête de famille, un mariage, un enterrement : il n’est plus sûr. Un type plus grand que lui, ou pas, qui riait fort, qui lui avait posé la main sur la nuque comme on pose la main sur un jeune chien. Il ne se souvient pas de ce qu’ils s’étaient dit. Il se souvient seulement de la main.

T’es toujours vivant ?

Il reprend le téléphone. Il ouvre le fil, tape Salut, puis Je viens de voir ton message, puis il efface viens de, parce que c’est faux, puis il efface voir, parce que c’est pire. Il tape Je suis désolé, et le mot ne veut rien dire, c’est celui qu’il dit à tout le monde, qu’il dit déjà trop, dans les couloirs, dans les métros. Il l’efface aussi.

Le curseur clignote dans la fenêtre vide.

Il pose le téléphone sur le canapé, face contre le coussin. Il se lève, rince l’assiette, essuie le plan de travail qui n’a pas besoin de l’être. Dans l’entrée, il vérifie la serrure, deux fois. Il passe sa main sur le mur, longuement, comme on caresse un animal fatigué.

À vingt-trois heures, il éteint tout, se couche, prend son téléphone, et reste le pouce au-dessus du petit avion.

Quelques secondes. Il regarde l’icône, qu’il a touchée mille fois, tous les soirs de sa vie d’adulte. Le geste qui éteint le monde.

Il pose le téléphone sur la table de nuit, face vers le plafond, réseau actif.

Ce soir, non.

Il ne sait pas ce qu’il attend. Un message, un appel, un nom sur l’écran. Il sait seulement que, pour la première fois depuis très longtemps, il a peur de ne pas entendre.



Chapitre 5

Dimanche, 23 h 18

Il écrit à Damien. Trois lignes. Il les écrit comme il écrirait un certificat, sans un mot de trop, et il les envoie avant d'avoir le temps de les trouver ridicules.

Salut. J'ai tout lu, avec du retard. Je suis là.

Le message part. Un petit trait gris, qui devient un autre trait gris. Délivré. Pas lu. Quelque part, à des centaines de kilomètres peut-être, un téléphone s'allume sur une table de nuit ou une table de cuisine, et personne ne le prend.

Il verra ça dans six mois.

Il rit à moitié. Il repose l'appareil sur la table de nuit, face vers le plafond, réseau actif, comme tout à l'heure. La chambre est noire. Il écoute l'immeuble, le frigo qui se relance, une porte qui claque loin, la ville qui ne se couche jamais complètement dans le 93, juste un grondement de fond, à peine moins fort que la journée.

Il ne dort pas. Il ne sait pas s'il essaie.

23 h 41

Il prend le téléphone, ne retourne pas sur Messenger, ouvre les SMS. Le message de vendredi est là, tout en haut, celui qu'il a décalé : Tu es dispo ? On s'appelle ? Reçu à 18 h 52. Franck.

C'est l'accord, jamais dit, qui tient depuis des années. Franck n'appelle pas, parce qu'il sait que Jean ne décrochera pas. Il écrit deux lignes, toujours les mêmes, et il attend. Jean lit, laisse passer le temps, et quand il peut, quand il a de quoi supporter vingt minutes de problèmes sans y laisser quelque chose, il appelle lui-même. Il choisit l'heure. C'est la seule façon qu'il ait trouvée de garder cette voix dans sa vie sans qu'elle prenne toute la place.

Il n'a pas pu depuis vendredi. Ce soir, il ne le fait pas pour lui. Il le fait pour Damien, et il ne sait pas si c'est une raison ou une excuse.

Il appuie sur le nom. La tonalité ne sonne qu'une fois.

— Ah ben ça ! C'est toi qui m'appelles ? Qui est mort ?

Franck est là. Franck est toujours là, d'un coup, en entier, avec son rire qui prend toute la place et le bruit de la télé derrière lui, un présentateur qui parle à personne.

Qui est mort ? Jean ferme les yeux une seconde.

— Personne.

— Je plaisante, je plaisante. T'es pas couché ? J'me disais, il bosse demain, il doit dormir. Mais t'as vu mon message, alors ? Parce que j'ai un truc, là, c'est rapide.

— Je suis dispo.

C'est ce qu'il dit toujours.

Franck parle. Franck commence par le milieu, comme s'il avait déjà dit le début dans son message. La banque l'a rappelé. Le taux a changé, ou l'assurance, ou les deux, il ne sait plus, c'est écrit petit. Une mensualité qui monte. Un chantier qui s'est arrêté au mauvais moment, un patron qui paie en retard, la voiture qui fait un bruit qu'il n'aime pas. La maison, bien sûr, la maison au bout d'un chemin où le facteur ne vient plus, la maison qu'il avait voulue à tout prix, avec un hectare autour, « pour respirer », qui lui coûte plus cher que ce qu'elle lui donne.

Jean écoute. Il fait ce qu'il fait depuis toujours : il dit « oui », il dit « je vois », il pose une question de temps en temps, juste ce qu'il faut pour que l'autre ait l'impression d'avancer. Il connaît chaque mouvement de cette danse. Il pourrait la faire en dormant. Il l'écoute parce qu'il doit tout à cette voix : un hiver, il y a longtemps, c'est elle qui est arrivée avec un utilitaire emprunté quand il avait fallu partir vite, sans poser de question. Jean n'a jamais fini de payer ça. Il ne l'a jamais cru possible.

La dette. Il pense aux mensualités, au taux qui monte, à ce qui revient sur vous, trois ans plus tard, sous une autre forme. Il pense à Tony et à son fuseau horaire. Il pense à lui-même, à tout ce qu'il a emprunté, au sens large, à tout le monde.

— ... donc voilà, conclut Franck, j'te dis ça, c'est pas pour t'embêter. T'es le seul à qui j'peux dire ces trucs. Les autres, ils comprendraient pas.

Les autres. Il n'y a pas d'autres. Il y a Jean, et un silence.

— Franck.

— Ouais ?

Jean prend une inspiration. Il a la sensation d'être debout sur un plongeoir, de ceux qu'on voit en été au bord des piscines municipales, quand on a douze ans et que tout le monde regarde. Pour la première fois de sa vie, c'est lui qui va parler.

— Faut que je te dise un truc. Damien m'a écrit.

Un silence. Dans le fond, le présentateur rit à une blague.

— Lui ? fait Franck. Il est encore en vie, ce con ?

T'es toujours vivant ? La phrase passe, de l'un à l'autre, avec la légèreté d'une chose qu'on se transmet depuis toujours dans cette famille.

— Il est malade, Franck.

Il raconte. Il le fait comme il raconte tout, dans l'ordre, sans trembler, avec les mots exacts : les analyses, les gènes, ce qu'ils ont trouvé dans le sang. Le mot « génétique ». Le mot « maman ». Il entend sa propre voix, très calme, qui sort de lui comme un communiqué, et en dessous, plus bas, quelque chose qui tremble.

Franck ne dit rien. Jean entend sa respiration. Il entend la télé qu'on baisse, puis qu'on coupe.

— Ça veut dire quoi, ça, « de maman » ?

— Ça veut dire qu'elle l'a, ou qu'elle l'a eu. Et que nous, on peut l'avoir aussi. Moi, toi. Peut-être.

— Peut-être.

— Peut-être.

— Ben alors, c'est rien, ça, « peut-être », dit Franck, soudain très fort, d'un ton qui monte d'un cran trop vite. C'est des conneries de médecins. Ils t'inventent des trucs pour te faire venir, tu sais comment ils sont, moi j'les connais, j'y vais jamais. Y en a qui font ça pour l'argent. Et puis Damien, faut qu'on se dise les choses, il a vécu comme un clochard pendant vingt ans, il s'est fait ça tout seul, on peut pas dire le contraire.

— Franck.

— Je dis ça, je dis ça comme ça.

Il y a un temps. Et puis, avec ce petit rire mauvais qu'il garde pour les moments où il a peur, Franck lâche :

— Et puis les tests, tout ça, c'est toujours pour les mêmes, hein. Vous cherchez des maladies partout, vous autres, avec vos CMP, vos... enfin, tu vois. Ton genre de vie, c'est pas ça non plus qui te protège.

Jean ne dit rien.

Il est debout dans le noir, adossé au mur de la chambre, il ne sait plus à quel moment il s'est levé. Il entend la phrase se déposer en lui, nette, sans surprise, un caillou de plus dans un sac qu'il porte depuis toujours. Ce n'est pas la première fois. Ce ne sera pas la dernière. Mais c'est la première fois qu'il l'entend vraiment, avec l'oreille qu'on lui a donnée pour entendre les autres.

Voilà donc ce que c'est.

Pendant vingt ans, il a mis cet homme tout en haut. Celui qui sait, qui peut, qui arrive avec un utilitaire quand on ne sait plus où aller. Il a construit pour lui un piédestal de reconnaissance, de peur, d'admiration d'enfant, une chose haute et lisse sur laquelle on ne monte pas. Et voilà que la voix, au bout du fil, tombe de là-haut, très simplement, sans bruit, comme une statue creuse.

Du vent. Rien d'autre que du vent. Un homme de quarante-cinq ans qui a peur et qui ne sait pas le dire autrement.

— Franck, dit Jean, très doucement. T'as peur.

Silence. Plus long que les autres.

— J'ai pas peur, fait Franck.

Un autre silence.

— Tu l'as appelée, toi ? demande-t-il enfin, d'une toute petite voix. Maman.

— Non.

— Moi non plus.

— Je sais.

Dans la ligne, le souffle de Franck, rauque, régulier. Jean imagine la cuisine là-bas, la lumière jaune, le chemin dehors, l'hectare noir, le vide autour. Un homme debout devant une fenêtre sans personne derrière.

— J'peux pas rester là, dit Franck.

— Comment ça ?

— J'peux pas rester assis là, à tourner. J'ai besoin de bouger. Je monte.

— Franck, il est minuit.

— Je sais bien l'heure. J'ai la bagnole. Je serai là dans trois heures.

— Franck...

— T'es chez toi, non ? T'as bien un canapé.

— Oui, mais...

— Bon. À tout à l'heure.

Il raccroche.

Lundi, 00 h 14

Jean reste debout dans le noir, le téléphone dans la main, éteint, tiède, absurde. Il ne sait pas ce qu'il vient de faire. Il a, dans le corps, la sensation d'avoir poussé une porte qu'on lui avait toujours dit de ne pas toucher et d'avoir vu, derrière, non pas un monstre, mais une cuisine vide.

Il ne rappelle pas. Il sait qu'il ne lui fera pas changer d'avis. Il sait aussi qu'il ne veut pas.

Il va dans l'entrée, allume la lumière, la coupe. Il regarde ses clés, posées en équilibre derrière la porte, sur la petite étagère qu'il a bricolée, de façon que le moindre mouvement du battant les fasse tomber. Il ne sait toujours pas pourquoi il a besoin de ça. Depuis quelque temps. Depuis qu'il a rapetissé, quelque part, sans le voir.

Il retourne se coucher. Il ne s'allonge pas. Il s'assoit sur le bord du lit, les pieds sur le parquet froid, et il attend, comme on attend quand on sait qu'on n'attend rien d'autre qu'un bruit.

Il ne viendra pas.

Il viendra.

Il pense à Damien, quelque part, avec son téléphone muet. À la mère, avec son silence. Aux neveux qu'il ne voit pas. À l'enveloppe de l'URSSAF dans son sac, fermée, qui lui paraît soudain dérisoire. À la question qui ne le quitte plus, posée sur la table basse du salon comme un objet qu'on a oublié de ranger : Et moi ?

02 h 51

Il a fini par s'allonger. Il ne dormait pas, il glissait seulement, quand le monde s'amincit, quand l'esprit commence à faire ses jeux de mots tout seul. Avion. Mode avion. Trois heures de route.

Un bruit, dans l'entrée.

Métallique, net, bref. Des clés qui tombent sur du carrelage.

Il ne bouge pas.

Il sait que ce sont les siennes. Il sait ce que ça veut dire : le battant a bougé. Quelque chose a heurté la porte, assez fort pour faire tomber ce qu'il y avait posé. Il retient son souffle. Dans le noir, le cœur lui cogne dans les oreilles.

Trois coups, ensuite, sourds, de poing, de ceux qui ne sont pas faits pour réveiller mais pour être entendus.

Puis, de l'autre côté de la porte, une voix grave, enrouée, éraillée par la route et par trois heures sans parler :

— Jean. C'est moi. Ouvre.

Il est debout. Il ne se rappelle pas s'être levé. Il est dans le couloir, pieds nus, la main contre le bois froid, à quelques centimètres de la serrure qu'il a vérifiée deux fois, ce soir, et tant d'autres soirs.

Il sait ce qu'il y a derrière. Il connaît cette voix mieux que la sienne.

Il ne sait pas, en revanche, qui il va laisser entrer.


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